« C’est l’échec de la politique de diabolisation du FN, assure Denis Baupin. Il faut arrêter de jouer sur des fantasmes de la peur qui ne sont plus ressentis par les Français. Désormais, il faut lutter projet contre projet »

Élections : la bérézina des écologistes et de la gauche

France brune

Petit matin brun et pluvieux.

Ce ne sont plus des élections que nous avons dans ce pays, mais des catastrophes naturelles. En tout cas, c’est ce que l’on pourrait penser tant on nous rebat les oreilles avec le séisme ou le tsunami (c’est selon les allégories climato-telluriques) des Européennes 2014. Ce qui est fort cocasse si l’on repense au grand silence médiatique qui a précédé la tempête électorale. Cela dit, chacun y va aujourd’hui de son interprétation au doigt mouillé et surtout, cherche qui pourrait bien porter le chapeau de cette débâcle pourtant maintes fois annoncée.

Abstention, piège à cons !

Je dois avouer que c’est ma préférée de la matinée. Si le FN a remporté le morceau d’aussi éclatante façon, c’est de la faute aux abstentionnistes… mais surtout pas celle des journalistes et des politiques des médias et partis dominants, dont on sait comme ils n’ont pas épargné leur peine pour donner au plus grand nombre de bonnes raisons et une sacrée envie de s’impliquer dans cet acmé démocratique qu’a été cette campagne des Européennes 2014. Une campagne exemplaire en tous points, qui a pris soin de ne pas laisser sur le côté les grandes questions de société qui préoccupent la majorité de nos concitoyens… celle-là même qui a préféré de ne pas faire le déplacement hier.

Donc, on brocarde les abstentionnistes, ces pourvoyeurs du fascisme, sans même se poser la question essentielle : pourquoi diable tout le monde a-t-il l’air de penser que les abstentionnistes auraient voté différemment du reste du corps électoral ?

Tout d’abord, imaginer que les abstentionnistes auraient un comportement radicalement différent de celui du reste de la population est une interprétation pour le moins fallacieuse. Imaginer que 57 % de personnes puissent avoir un comportement radicalement différent des autres 43 % serait un défi aux lois statistiques. Même si le fait de ne pas aller voter les différencie du reste de la population, ils peuvent au mieux par leur mobilisation infléchir telle ou telle tendance, reste à savoir dans quel sens. Si l’abstention représente un défi aux partis de tout bord, alors il est à craindre qu’elle n’accentue le vote protestataire dont on sait qu’il est aujourd’hui (malheureusement) porté par le FN. Les municipales ont montré qu’un niveau plus élevé de mobilisation ne changeait pas radicalement la donne.

Catastrophe annoncée, par Michel Leis

Et d’ailleurs cette corrélation supposée entre abstentionnisme et autoroute dégagée pour le FN a tendance a être sérieusement démentie par les faits. Ainsi, dans ma campagne traditionnellement acquise depuis des lustres aux caciques du PS, la forte mobilisation – elle aussi très traditionnelle et remarquable – de l’électorat n’a pas empêché le FN de faire des scores d’autant plus retentissants qu’ils dépassent largement la moyenne nationale déjà fort peu réjouissante.

Encore plus éloquent, la sociologie de la dissidence : si le FN a été majoritairement porté aux urnes par le vote des jeunes et des ouvriers, il se trouve, étonnamment, que ce sont ces deux mêmes catégories qui se sont également le plus abstenues.
Comprenne qui pourra.

D’ailleurs, les chiffres sont plus têtus que toutes les mules des contrebandiers de l’Histoire réunies : l’abstention a été plus faible en 2014 qu’en 2009 et le FN est passé de 6 à 25 %.

La raclée

Ce qui est intéressant, c’est de noter qu’entre les présidentielles de 2012 et les Européennes de 2014, le FN a baissé en nombre de voix. En valeur absolue, il n’a pas progressé d’un pouce. C’est juste que les partis majoritaires habituels, eux, ont pris une énorme raclée. Autrement dit, le gros de la classe politique régresse, c’est juste que le FN régresse nettement moins vite que les grosses formations.

Certes, l’on me répliquera doctement que je compare des navets et des carottes. Dans un premier temps, les deux s’additionnent fort bien dans le pot-au-feu. Ensuite, les gens ne votent pas en fonction des types de scrutins, mais de la situation au moment du vote. Ainsi, deux scrutins qui n’ont pas grand-chose à voir en terme de circonscription, de portée ou de rayon d’action ont toujours tendance à présenter les mêmes configurations politiques s’ils se succèdent rapidement dans le temps. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’on a groupé les législatives au cul des présidentielles, histoire d’optimiser les chances d’avoir une Assemblée nationale en adéquation avec le pouvoir exécutif fraichement mis en place et de s’éviter ainsi au maximum d’avoir une chambre d’opposition ou de se retaper le traumatisme de la dissolution.

Tout se passe comme si les gens prenaient note à chaque fois de la politique menée suite à leur choix électoral et ajustaient ensuite leur vote en fonction de leur satisfaction ou déception, c’est à dire, comme si chaque vote était la sanction du précédent.
On pourrait même appeler ça un vote sanction.
Ce serait étonnant non ?

D’imaginer que les gens puissent avoir des réflexions du genre : puisque ces cons n’ont pas tenu leurs promesses, ils peuvent crever pour que je revote pour eux.

Mais non, c’est bien connu, les électeurs sont des veaux avec une mémoire de poisson rouge.

La République du mépris

C'est arrivé près de chez nous

C’est arrivé près de chez nous

Comme d’habitude, le personnel politique se dépêche de nous annoncer que cette fois-ci, il a bien entendu ce petit peuple qu’il est censé représenter. Finalement, de Gaule avait tout résumé dans un sublime grand écart qui allait du les Français sont des veaux; la France entière est un pays de veaux à je vous ai compris, ce qui fait probablement de lui le plus grand – et le seul répertorié à ce jour – vitulinologue n’ayant jamais existé !

Et comme d’habitude, il nous explique qu’il va continuer exactement la même politique, dans la même direction, mais en y allant plus vite… et probablement en klaxonnant. Ah oui, et sans oublier une grosse tartine de pédagogie au saindoux, parce que c’est évident, on est vraiment trop con pour comprendre que tout cela, c’est pour notre bien.

« Il y a un très grand scepticisme vis-à-vis de ceux qui gouvernent ou ont gouverné, je le sais bien, mais il ne s’agit pas de baisser la garde », a dit Manuel Valls. « Une feuille de route a été tracée et moi, je ne veux pas changer cette feuille de route. »

« Je crois que nous devons continuer, expliquer et surtout qu’il y ait des résultats concrets. Tant que le chômage ne baisse pas, tant que le pouvoir d’achat n’augmente pas, tant que les impôts ne baissent pas, les Français ne nous croiront pas. »

De nombreux responsables de la majorité avaient déjà dit qu’il ne faudrait pas s’attendre à un changement de cap en cas de déroute électorale, en dépit de la révolte de parlementaires socialistes contre le plan d’économies de 50 milliards d’euros du gouvernement.

Le gouvernement tente de réagir au séisme politique

Encore plus fort, Valls dégaine l’arme fatale : il va baisser les impôts !

« Il faut de nouvelles baisses d’impôts, notamment de l’impôt sur le revenu, parce que ces impôts, cette fiscalité pèsent lourdement sur les couches populaires et les classes moyennes. Il le faut parce que c’est devenu insupportable », a dit Manuel Valls sur RTL.

« Je suis convaincu qu’après une augmentation de 30 milliards d’impôts entre 2010 et 2012, et la même somme depuis 2012, il faut baisser la fiscalité », a-t-il ajouté.

Selon ses proches, le Premier ministre n’aurait fait que confirmer sa détermination à réduire la pression fiscale plutôt que d’annoncer une nouvelle salve de baisses d’impôts.

« Ce n’est pas une annonce, cela confirme les baisses d’impôts prévues », dit-on dans son entourage.

Le gouvernement tente de réagir au séisme politique

Déjà, il nous prend des billes, parce qu’il n’annonce rien d’autre que ce qui était déjà prévu.

Ensuite, il prouve définitivement qu’il n’a rigoureusement rien à cirer des élections, de leur résultat et de toutes ces conneries pseudodémocratiques.

Puisqu’on vient justement de lui expliquer que ce sont les prolos qui votent le plus pour les fachos. Les gars qui finissent le mois le 5. Qui surfent sur le seuil de pauvreté et qui ne sont donc absolument pas concernés par d’éventuelles baisses d’impôts. Sauf qu’il faudra bien compenser ce nouveau recul des recettes et qu’il y a fort à parier qu’il se fera aux dépens des prestations sociales redistributives, celles-là mêmes qui concernent directement tous les prolos et qui ont pour objectif de réduire les inégalités et donc, la colère et la frustration légitimes des gueux de la République.

De toute manière, comment s’étonner que les classes populaires se réfugient dans la contestation électorale, que ce soit par le vote FN ou l’abstention, alors que le parti qui est censé défendre leurs intérêts de classe majoritaire de ce pays a décidé de les laisser tomber dans le plus parfait mépris ?

Ne vous demandez pas ce que la gauche peut faire pour la population, demandez-vous ce que la population peut faire pour la gauche.

En avril et mai 2012, la sociale technocratie représentée par le PS et François Hollande a gagné les élections législatives et présidentielles contre la technocratie libérale représentée par l’UMP et Nicolas Sarkozy. Cette victoire résulte d’un plan de bataille conçu par les stratèges de Terra Nova, un « think tank » proche du PS, « piloté par une demi-douzaine de permanents, doté d’un budget annuel d’environ 500 000 euros, financé par des mécènes comme Areva, Air France, Microsoft, ou la S.N.C.F. (Le Monde, 20 juillet 2012)

Loin d’être secret, ce plan de bataille publié sur le site de Terra Nova, le 10 mai 2011, était lu et commenté par les membres du microcosme politicomédiatique. Aujourd’hui les analystes de Terra Nova ont rejoint les bureaux des ministères, sauf le principal d’entre eux, Olivier Ferrand, mort d’un jogging de trop.

Leur rapport, « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 » (Bruno Jeanbart, Olivier Ferrand, Romain Prudent), exhibe un cynisme si époustouflant, si décomplexé dans le séquençage marketing de l’électorat, il explique avec tant d’ingénuité comment manipuler et duper chaque catégorie, ou pourquoi il faut mépriser la classe ouvrière, que nous ne pouvons faire moins que de contribuer à notre tour à sa publicité, suivant la maxime de Marx : « Il faut rendre la honte plus honteuse encore, en la livrant à la publicité. »

Notre seul regret est de ne pouvoir publier aussi les notes de Patrick Buisson, l’éminence brune de Nicolas Sarkozy, dont le contenu aurait à coup sûr démontré la symétrie, la similitude et la complémentarité des deux hémisphères partidaires de la technocratie.

Rapport de Terra Nova sur la stratégie électorale de la gauche (2011)

Qui sème le mépris, récolte le fascisme.