Souvent, ils regardent monsieur Monolecte avec la larme à l’œil et s’apitoient sur son sort : vraiment, tu sais, tu en as bien du courage pour la supporter depuis tout ce temps. Mais ils ne se posent jamais la seule et unique question intéressante, à savoir le présupposé masochisme de celui qui a pu ainsi lier sa vie à la mienne pendant plus d’un quart de siècle.

Vive les femmesOn va bien remettre les pendules à l’heure :

les féministes ne sont que d’horribles vieilles filles aigries et barbues qui déversent sur les malheureux hommes leur dépit d’avoir été écartées des inénarrables bienfaits de la domination masculine, celle qui te permet, par défaut, de bien savoir où chacun a sa place et de quelle manière il convient de la garder.

Voilà, ça, c’est fait, on peut passer au reste.

La première chose c’est qu’on ne naît pas féministe, on le devient, forcément, à partir du moment où on a l’outrecuidance d’interroger d’un peu plus près les évidences et les faits indépassables sécrétés par notre corps social. À moment donné, il y a quelque chose de l’ordre du refus viscéral de rester à la place que l’ordre social nous a assignée par défaut, l’interrogation des normes, le doute légitime quant à la prédétermination qui nous enchaînerait tous à nos destins. J’ai un vagin et des seins et je suis donc naturellement dotée de la capacité d’alimenter mon intellect de frivolités et de la recherche permanente du sac le mieux assorti à mes chaussures, je suis une mère en puissance, et l’instinct maternel me pousse à onduler de la croupe jusqu’à hameçonner l’intérêt du meilleur mâle reproducteur, celui dont les coups de reins virils et conquérants m’ouvriront à la jouissance sans entrave et sans fin de sa sexualité de petit ramoneur des cavernes, et dont la semence d’essence divine fécondera mes entrailles palpitantes d’une progéniture nombreuse, surdouée et conquérante dont je torcherais le cul avec une volupté indéfectible tout en m’épanouissant dans la chasse à la poussière et aux traces de gras dans mon gynécée en parpaing de béton, arraché à pris d’or à la voracité des Bouygues et des banquiers. J’ai un vagin et des seins et je suis donc biologiquement sous-douée quant aux choses nobles comme le sens politique, le goût des sciences, la stratégie, la bosse des maths et je manque cruellement d’affinité avec les machines, la technologie et les cartes routières. J’ai un vagin et des seins et je suis naturellement portée aux discussions futiles, aux ragots, à la propreté, au soin des autres, à la séduction, à l’intendance familiale et à la tambouille et je trouverai ma voie dans l’aquarelle, le crochet, le scrapbooking, les concours de tartes Tatin et les romans sentimentaux et rien, je dis bien rien, ne m’est plus orgasmique qu’une belle pile de linge bien frais et bien repassé.

Manière, ce n’est pas compliqué, je suis née avec un fer à repasser dans une main et le manuel universel du bouton poussoir de la machine à laver dans l’autre.

Dans la vraie vie, en tout cas la mienne, j’ai surtout croisé des tas de femmes qui crèvent à petit feu à force de vouloir à tout prix bien rentrer dans les petites (toutes petites) cases que l’on a obligeamment prévu pour elles et qui, pourtant, m’accueillent le plus souvent avec un catégorique et définitif : on t’aime bien, mais surtout, ne va pas nous faire chier avec tes conneries féministes. Ce qui se comprend, quelque part, non ? Avoir construit une grande part de sa vie, voire toute son existence, sur les prétendus bienfaits de la dysmorphie sexuée nécessite de ne surtout jamais entrevoir que d’autres rapports entre les genres sont possibles, d’autres voies de la relation amoureuse sont possibles, d’autres associations entre les êtres sont non seulement envisageables, mais aussi souhaitables.
Parce que dans toute relation déséquilibrée, dans tout système de domination, il y a toujours des verrouillages réciproques non avoués.

Le matou du foyer apprécie monstrueusement l’idée que la relation se construit autour de ses besoins supérieurs et de leur satisfaction sans jamais s’apercevoir dans quel immonde traquenard il se piège lui-même : celui de l’interdépendance. Il est bon de pouvoir se décharger sur un tiers de l’ennui insondable de la gestion de ses besoins primaires, que ce soit de ses pulsions sexuelles, de son appétit, de l’entretien de la tanière commune, de l’approvisionnement, du soin aux petits et aux vieux, mais il advient rapidement que l’on se rend ainsi incapable d’y pourvoir soi-même et que l’on devient dépendant de l’autre, exactement comme dans le modèle économique du maître qui ne peut que s’effondrer en l’absence du labeur gratuit de l’esclave. La répartition sexuée des tâches et des rôles offre le confort relatif de n’avoir rien à négocier, rien à penser dans la relation, puisque tout s’y construit naturellement sous le régime de l’évidence et du prérequis, mais son revers, c’est que tout le monde y perd son autonomie et son indépendance et voit sa capacité de survie grandement amputée en cas de désertion d’un ou l’autre des membres de ce marché de dupes.

Ni maître ni esclave, l’abominable féministe gueularde que je suis ne peut envisager la relation avec l’autre que dans le respect indépassable de ce qu’est l’autre, dans son intégrité, avec ses particularités, ses aspérités, des faiblesses et ses grandeurs. L’abominable féministe que je suis ne peut se satisfaire de relations stéréotypées où chacun est cantonné à son rôle et soumis à la tendre, mais néanmoins très contraignante férule de l’autre. L’abominable féministe que je suis ne peut concevoir l’autre que comme un partenaire même si cela présuppose d’interminables et fort peu confortables négociations et palabres quant à l’organisation interne de l’entité familiale où nulle suprématie gonadique ne permet d’imposer un point de vue, un rôle ou une quelconque domination à l’autre.
Du coup, l’abominable féministe que je suis n’a pas d’attentes précises quant au modèle auquel l’autre doit se conformer, n’est pas à la recherche du mâle protecteur, de la virilité dure et inoxydable ou de quelque archétype masculin que ce soit : elle prend chacun comme il est, comme il vient, n’enferme en rien dans une posture, un statut et laisse s’exprimer toutes les palettes des possibles. Il n’y a pas de transactions nécessaires entre les parts féminines et masculines, pas de sexualisation de l’être, du savoir-être ou du paraître.

En gros, nul contrat implicite n’est nécessaire dans la relation avec la féministe que je suis, mais seulement une association volontaire de personnes autonomes et responsables, capables de survivre l’une sans l’autre, mais faisant le choix libre et sans contraintes de faire un bout de chemin ensemble. Nulle attente, nul marchandage ne sous-tend cette étrange construction, nulle sollicitude pesante toujours en attente de sa contrepartie affective ou matérielle. Juste un difficile ajustement d’équilibriste, un dialogue sans fin qui tricote du lien là où d’autres ne peuvent avancer qu’en répartissant au mieux le poids des chaînes qui les entravent et les alourdissent. C’est un commun accord chaque jour renouvelé, un choix volontaire et non une contrainte née de la nécessité et des carences de chacune des deux parties. C’est une danse subtile des êtres qui prend sa source dans le désir de partager une part de sa vie et qui prendra fin quand le désir de ce partage sera éteint.

C’est une façon de concevoir l’association de deux personnes qui n’est pas la voie de la facilité, parce que rien n’est jamais clair et prédéfini dès le départ et que chaque situation nouvelle exige un nouvel effort de concertation, d’échange et d’adaptation et non de piocher dans un répertoire de réponses toutes faites où chaque rôle est déjà écrit et où chacun n’a d’autre tâche que d’interpréter au mieux sa partition. C’est la voie du respect de l’autre, dans ce que qu’il a de plus personnel, de plus intime dans sa façon d’être et c’est ce qui en fait quelque chose d’à la fois très exigeant pour les deux parties, en terme de temps et d’investissement dans l’entité commune, mais d’aussi le plus satisfaisant, puisqu’aucun de nous n’est sommé de se perdre, de s’amputer ou de se renier, tout ou en partie, pour conserver le droit de continuer avec l’autre. Et c’est cela qui fait toute la différence, car le piège de la virilité n’est pas plus doux pour les hommes que celui de la féminité ne l’est pour les femmes.

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