Un jour est arrivé un nouveau média. Et avec lui, un nouveau modèle économique…

Tension pré-événementielleL’idée d’Internet était simple : chacun pouvait être à la fois consommateur et producteur de contenu au lieu d’être juste un récepteur passif comme avant. C’était cool, on a appelé ça l’interactivité. Idéalement, tout le monde participe à la construction du grand réseau, mais dans les faits, c’est un peu comme dans la vraie vie : tu as quelques bonnes volontés qui se lancent à fond dans le projet et tous les autres qui attendent de voir ce que ça va donner. Au final, pour un qui produit du contenu, y en a 1 000 qui lisent et 10 qui postent un commentaire. Et encore, ça, c’est vraiment quand le contenu ébouriffe le poil.
Mais surtout, pour 100 qui produisent du contenu, tu as toujours un petit malin qui se demande comment il va pouvoir transformer tout cet effort collectif en flouse pas du tout virtuel pour lui et ses potes. Dans la vraie vie, on appelle ça un profiteur, mais dans le monde merveilleux du Web, c’est un agrégateur de contenu ou un web-entrepreneur de génie.

C’est comme ça qu’un jour j’ai été contactée par Marianne2 pour de la reprise de contenu. J’étais vachement contente et très flattée. Marianne ! Le canard du mec qui avait créé L’Événement du jeudi. À l’époque, j’étais abonnée. Même que j’étais au club de l’EDJ (oui, on disait l’EDJ entre initiés avertis !) et je recevais des tas d’invitations pour des spectacles à Paris. Dommage que je vivais en province. Bref, c’était un magazine tellement bon qu’un jour je leur ai écrit et que ma lettre, ils l’ont mise directement dans le courrier des lecteurs. C’est dire si j’étais contente. Alors quand Marianne2 m’a proposé de reprendre des papiers de mon blog, j’étais super contente aussi, je me disais que ce que j’écrivais devait bien avoir un petit intérêt, quand même, puisqu’un vrai journal s’y intéressait.
Ça a bien duré un an comme ça.

Un jour, un pote m’appelle pour me dire qu’il avait été étonné et ravi de trouver un papier à moi dans Mariannne2 :

  • Ben, tu vois, qu’il m’a dit, depuis le temps qu’on te répétait que le talent finit toujours par payer.
  • Oui, ‘fin bon, faut pas exagérer, c’est juste une reprise de billets.
  • Attend, c’est bien, tu as vu tous les papiers qu’ils ont repris et toutes les lectures que tu as eues, et les commentaires, et tout ?
  • Oui, enfin, tu sais, pour moi, ça ne change pas grand-chose, au final.
  • Comment ça ? Ça y est, tu bosses pour un journal !
  • Non, non, je suis juste blogueuse associée. Même que ça m’agace un chouia quand ils réécrivent mes titres avec des accroches que je n’aime pas du tout.
  • Oui, bon, tu ne vas pas faire ta diva, tant qu’ils te paient.
  • Heu, non, ils ne me paient pas.
  • Quoi ?
  • Non, le truc c’est qu’ils donnent plus de lisibilité à mes écrits, c’est tout.
  • Comment ça ?
  • Ben, ils reprennent mes articles, ce qui fait que ça améliore ma notoriété.
  • Ha bon, ta notoriété avait besoin d’être améliorée ? Et alors, ça donne quelque chose ?
  • Ben, là, pas vraiment.
  • Ils t’ont filé un abonnement au titre papier quand même, non ?
  • Heu, non, rien.
  • Tu as plus de lecteurs, de propositions ?
  • Non… enfin si, j’ai récupéré des trolls de chez eux.
  • Tu veux que je te dise, ma pauvre Agnès, continue à te faire couillonner comme ça, mais ne viens pas te plaindre ensuite que tu es pauvre.

C’est vrai que de ce point de vue là, le nouveau modèle économique merdait un peu à sortir de la virtualité des claviers.

Un jour, un autre, j’ai reçu un mail qui m’annonçait que j’étais finaliste d’un grand concours international de blogs. J’ai benné le mail. Parce que le coup du grand gagnant de la semaine, ça faisait bien 30 ans que Daxon et La Redoute le faisaient tous les jours à ma grand-mère. Puis j’ai reçu un autre mail qui m’a informé que j’étais le meilleur blog francophone de l’année et que ce serait bien que je réponde, histoire qu’on organise mon voyage pour que j’aille recevoir mon prix. Ça aurait encore pu être un coup des 3 Suisses, mais dans le doute, j’ai vérifié l’info et il s’est avéré que c’était vrai.
Là, quand même, ça fout un pet au cœur : 90 000 péquins sur la ligne de départ et moi toute seule à l’arrivée. Ce n’est pas rien, quand même.
Du coup, j’ai appelé le correspondant de presse local :

  • Salut Roland, je voulais te le dire en premier : je suis la lauréate d’un concours international, moi, du fin fond du bled.
  • Ha, mais c’est formidable, Agnès. C’est un concours de quoi ?
  • Un concours de blogs.
  • De quoi ?

C’est normal, Roland est un peu sourd d’une oreille, mais il ne veut pas que ça se sache.

  • DE BLOGS !!! Les trucs dans lesquels tu écris sur Internet.
  • Haaa… Internet… (je l’ai entendu penser : ce repaire de podénazis!) ouais, bon tant pis.
  • Non, mais attends, c’est un truc international organisé par l’équivalent de France Télévision en Allemagne.
  • Ha, c’est chez les Fridolins, en plus !
  • Je veux dire, quelqu’un du bled qui gagne un concours international, ce n’est pas tous les jours non plus, non ?
  • Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? J’ai un championnat départemental de pétanque à couvrir, moi. Les trucs d’Internet tout le monde s’en fout. Mais bon, comme tu es une copine, je vais bien trouver le moyen de te caser sur 1/4 de page. Mais c’est bien parce que c’est toi.

C’est à ce moment que j’ai commencé à me dire que s’ils filaient un jour le prix Nobel de littérature à un blog, tout le monde dirait que les prix Nobel ne sont plus ce qu’ils étaient…

Donc ce que je faisais ne valait pas triplette, n’empêche que régulièrement, j’ai continué à recevoir des invitations chaleureuses qui me proposait de mettre ma passion de l’écriture au service d’un nouveau média pour la joie de me faire flatter le poil, des trucs comme Le Plus du Nouvel Obs ou Newsring de Frédéric Taddéï, c’est-à-dire de grosses machines de guerre avec des investisseurs de vrais sous, des journalistes salariés pas pour rigoler et des blogueurs invités dont certains seraient… dédommagés. Enfin éventuellement, et en fonction de leur notoriété… dans le vrai monde.

  • Tu comprends, c’est un service qu’on te rend, en fait, toute cette exposition !
  • Oui, mais quand même, j’ai besoin d’argent pour vivre…
  • Mais l’argent, l’argent, on ne parle pas d’argent, tu comprends, on parle de partage, on parle de passion, d’envie…
  • Oui, oui, d’accord mais c’est quand même moi qui produit la matière première du bousin, là ! Toi, tu es bien payé, non ?
  • Ne parlons pas des choses qui fâchent, veux-tu ? Ce n’est pas la même chose, on ne mélange pas les torchons et les serviettes, vois-tu ! Nous, nous sommes de vrais journalistes quand même, avec la carte et tout, c’est notre expertise qui met réellement en valeur ce que tu fais, quand même. Nous faisons dans le curating, quand même. Et puis… ne sois pas vulgaire comme ça, c’est si vulgaire, ces histoires d’argent, tu es au-dessus de ça, tu es une artiste ! Ne te dévalorise pas en marchandant pour des petites contingences matérielles indignes de toi…

Du coup, je me suis dit qu’il fallait investir le vrai monde.

L’autre jour, je suis donc allée voir mon proprio :

  • Salut Ténardier, j’ai une bonne nouvelle pour toi !
  • Ha, tu comptes me payer à l’heure, ce mois-ci ?
  • Non, c’est bien mieux, je vais améliorer ta notoriété. Dorénavant, j’écrirai partout que j’habite chez toi et que c’est grâce à toi que je peux écrire tout plein de choses.
  • De quoi ? C’est quoi cette embrouille, là ?
  • Grâce à moi, tu vas devenir un gars célèbre. Et quand je partirai, tu pourras visser une plaque sur ta maison pour dire que j’y ai habité. Tu pourras la relouer plus cher. Ou alors, en faire un musée. C’est comme tu veux !
  • Mais c’est quoi ces diableries ? Je vais te coller les huissiers au cul; tu vas voir comment on va s’en occuper de ta note d’arriérés !

Ce gars a toujours été un peu obtus.

Un peu plus tard, j’ai fait le plein de la bagnole et paf, 70 € dans ma face.

  • Appelez-moi le gérant, s’il vous plaît.
  • Heu, c’est quoi ce bordel ?
  • On doit parler business. Vous comprenez, on va faire affaire : je vais coller un logo TATAL sur ma bagnole pour dire que grâce à votre carburant, je peux tous les jours rouler vers de nouvelles aventures que j’écris et en échange, vous améliorez l’image de la marque, sa notoriété.
  • Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre de vos conneries ? Toutes les raffineries du pays sont à nous, on pratique les prix qu’on veut et ceux qui ne sont pas contents n’ont qu’à se déplacer en vélo ! Alors ton bêche-marque, tu peux te le foutre au cul et t’as intérêt à payer tout de suite avant que j’appelle les flics, connasse de bolchevique !

Peut-être que les multinationales défiscalisées aux Caïmans, c’est un peu gros pour moi. J’ai décidé de viser à la hauteur de mon talent.

  • Salut Hannibal ! On va parler un peu de ta saucisse, aujourd’hui.

Hannibal, c’est mon boucher : jeune, sympa, ouvert, avec l’œil qui frise quand mes décolletés plongent. J’y suis allée à fond.

  • Tu sais que j’ai toujours voulu parler de ma saucisse avec toi… avec un peu de Côtes de Gascogne ?
  • Voilà : l’idée, c’est que je parle de ton art dans mon blog… si, si, ne rougis pas, à ton niveau, c’est de l’art, la charcuterie ! Je vais faire de toi le Lenôtre de la viande, je vais te faire bénéficier de ma grande notoriété et tu deviendras en quelque sorte mon fournisseur officiel. C’est carrément bien, comme deal, non ?
  • En fait, je ne voyais pas vraiment les choses sous cet angle…
  • Mais si, ça s’appelle du Personal Branding et c’est le top de la communication virale !
  • Personnellement, je voyais plus du branling très personnel et pour les virus, ne t’inquiète pas, je sors toujours couvert… a-t-il ajouté en sortant un énorme boyau à boudins de dessous le comptoir.

Là, je suis devenue végétarienne et j’ai compris qu’il y avait quelque chose de définitivement poucave au royaume du Ternet.
Aussi, j’ai tout de suite répondu présente quand j’ai reçu le dernier mail :

Tu sais que le Huffington Post arrive enfin en France !
Tous les blogueurs de l’Hexagone n’en pouvaient plus d’attendre qu’on vienne leur passer la brosse à reluire sur leur notoriété virtuelle pour un bisou  et un Mars !
Et bien nous, on a tout de suite pensé à toi pour l’occasion !
Rejoins le HuffingPouf, le seul, le vrai pure player media qui va bien balancer sur tous les gros baltringues qui se font du blé en prenant les gens pour des blaireaux !
Et si on rentre des sous, on se tapera une bière tous ensemble avec, na !

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