Ce que j’ai fait, une bête ne l’aurait pas fait.


Swimming to the skyLe soleil déclinant inonde d’or les vignobles du Madiran qui encerclent le village où j’ai garé mon tank d’un autre âge. Il me reste une paire de boîtes aux lettres à honorer de mon tract de campagne avant de pouvoir mettre pied à terre et entreprendre d’harnacher mon fidèle coursier sur la plage arrière. Il fait plutôt beau pour un début mars, même si je renonce le plus souvent à retirer mon polaire, malgré le coup de chaud que me procurent les rudes montées escarpées de Gascogne. Deux jours que je pédale dans le cœur de la production viticole du canton. J’ai couvert l’essentiel des maisons du terroir, y compris les petites fermes paumées au milieu de nulle part.

Comme souvent, la boîte aux lettres n’est pas au bord de la route, mais en contrebas dans un petit chemin privé escarpé. J’ai ma journée dans les mollets et je ne me sens pas capable de remonter la pente en pédalant. J’abandonne donc mon vélo sur place et commence à descendre de cette drôle de démarche un peu raide qu’ont les cow-boys qui ont trop longtemps fait corps avec leur selle. De derrière le corps de ferme, un tracteur surgit à grand bruit de moteur. Je fais signe au paysan juché dessus, histoire de lui dire que ce n’est pas la peine d’arrêter son moteur assourdissant, que je vais juste à sa foutue boîte aux lettres. Bien sûr, il préfère éteindre son monstre éructant. Je suppose qu’une femme en cuissard qui avance dans le crépuscule est une honnête distraction de son labeur quotidien.

  • C’est pour les élections, je distribue la propagande.
  • Vous êtes la candidate ?
  • Oui.
  • C’est bien de pouvoir enfin faire votre connaissance. Pourquoi n’avez-vous pas fait de réunions publiques ?

Il a la moustache qui frise dans le contre-jour du soleil couchant. Je sens que, quelque part, je l’amuse beaucoup.

  • Je n’ai pas jugé l’idée des réunions publiques très adaptée : je ne suis personne, personne ne me connaît, pourquoi diable les gens sacrifieraient-ils une soirée TV pour venir me voir. Personne ne serait venu et j’aurais perdu mon temps.
  • Ben non, il vous suffit de convoquer le conseil municipal : ça vous ferait déjà une petite dizaine de personnes.
  • Ah bon, on peut convoquer le conseil municipal ? Je ne savais pas. Vous savez, je débute complètement dans la politique.
  • Oui, je sais. Je suis le maire du village.
  • Ah bon ! C’est gentil à vous de prendre le temps de me parler alors que vous travailliez. Cela dit, je pense que c’est à moi d’aller vers les gens et non pas d’attendre qu’ils veuillent bien venir à moi. Alors, j’y vais.
  • Et vous comptez faire tout le canton à vélo ?
  • Tout, non, je n’ai plus assez de temps, mais le plus possible, autant que je pourrais.
  • À vélo ?

Là, les moustaches sont moins ironiques. Elles hésitent entre l’incrédulité la plus totale et peut-être bien une pointe d’admiration amusée, une de celles que l’on réserve aux doux rêveurs qui entreprennent de décrocher la Lune sans se soucier de se casser la binette aux pieds de leurs chimères.

J’ai tellement vu de boîtes aux lettres que je me sens comme une Besancenot du pauvre. Sur Viella, le deuxième jour, je pédalais sur la tournée du facteur. Lui était en voiture et pas terriblement plus rapide que moi. La plupart du temps, les boîtes sont à 1m20 du sol, le cube métallique standard. Mais il y a de la résistance, de la fantaisie, voire une guerre ouverte avec le postier. Certaines sont plantées dans la haie, derrière un fossé, pour être bien certain que le préposé soit forcé de descendre de voiture. D’autres sont plantées un petit mètre derrière le grillage censé protéger du gros molosse bavouillant. Il faut donc balancer prestement le pli avant de se faire embarquer un biceps. J’en ai même vu une qui était à près de deux mètres du sol, spéciale basketteur. Des qui se ferment avec une boîte de sardines Parmentier hors d’âge. Dans ce domaine viticole, il y en a deux : une au bord du chemin, et une autre 50 mètres plus loin.

  • Celle de la route, c’est pour celui du samedi, le nouveau. Celui-là refuse de venir à la vieille boîte aux lettres. Celui de la semaine, il vient à la maison. Du coup, je lui donne de grosses étrennes et rien au faignant du samedi.
  • Vous saviez que les tournées sont chronométrées en bout de chemin ?
  • Ah, et alors ?
  • Et alors, le chemin entre la voie publique et votre maison, il n’est pas payé. Et pour chaque domaine, c’est pareil. Vous ne travailleriez pas gratuitement, je suppose ?
  • Pfff, celui de la semaine, il vient jusqu’à la maison depuis des années.
  • Et bien, il fait ça sur son temps libre.
  • Oui, et alors ?

Ne pas juger. Ne rien lâcher. Ne pas esquiver le dialogue. Écouter. Comprendre. Essayer, au moins. Je m’éclate les mollets dans les collines de Gascogne pour cela : voir les gens, y compris et surtout ceux qui ne pensent pas comme moi, ceux qui ne voient pas le monde comme moi ou mes potes.
Lui, c’est un papet comme on en voit régulièrement dans nos belles campagnes, le visage raviné comme un pruneau par le temps qui passe, à moitié édenté, en train de biner son jardin qui produit de quoi nourrir un petit bled à l’année. Il a lâché ses outils pour me parler au grillage. Parce que personne ne vient par hasard dans son coin de campagne oublié de tous, sauf du facteur. Parce que je suis une femme et que de passer quelques minutes à me reluquer est toujours bon à prendre. Parce qu’un Gascon ne rate jamais une bonne occasion de tailler une bavette.

  • Moi, je vous dis, tout ça, les trucs écolos, c’est bien, je suis avec vous, sauf pour les trucs de schistes. À la télé, ils ont montré que ça ne faisait rien, qu’on en faisait loin des gens, loin de tout et que ça ne dérange personne.
  • Ah bon ? Déjà, ici, on est loin de tout, mais ça m’étonnerait que ça ne dérange personne si on en extrayait dans votre jardin. Et c’est terriblement polluant.
  • Le problème, c’est que ce sont les bicots qui ont le pétrole, voila le problème. Moi, j’ai fait plein de guerres et je sais comment il faut leur parler aux bougnoules. Et il ponctue sa déclaration d’un revers du pouce sur sa gorge particulièrement explicite. Je le laisse vider son sac, oscillant entre effarement, résignation et stupéfaction. D’entendre de nouveau ces mots que je croyais disparus depuis les années 70. Plus on avance, plus on fait du surplace.

  • Ce sont les étrangers, le problème. Ils viennent ici et on leur donne tout de suite de l’argent.

Lui, c’est un instituteur à la retraite. Il est content d’avoir trouvé un public derrière la grande grille de la maison d’un pote. Il ne vote pas sur mon canton, mais il a des tas de trucs à dire. Sur la bien-pensance socialiste qui a permis que les caisses sociales soient pillées par des parasites. Je ne lâche rien. Je parle de flux migratoires qui suivent les flux de matières premières pillées au Sud par les riches pays du Nord. Du coup, il affine son discours. En fait, il parlait des riches Anglais et Hollandais qui s’installent sous nos cieux cléments et font de fausses déclarations de revenus pour nous piquer le RMI. Ben voyons ! Bon, on est au régime RSA depuis plus d’un an, mais je sens que ce dont ce monsieur a surtout besoin, c’est d’avoir des coupables. Quelqu’un à détester.

  • On est content de vous voir sur le canton. Parce que ce qu’il faut, maintenant, c’est une bonne révolution. Quelque chose de radical et pas continuer comme avec les socialos qui font plus ou moins la même chose que les gars de droite depuis toutes ces années. On veut autre chose.

En poussant la porte du magasin agricole, je ne pensais pas trouver un fan-club sur place. Des retraités qui surnagent au minimum vieillesse version MSA, c’est à dire très largement sous le seuil de pauvreté. Des salariés qui se serrent la ceinture d’un cran de plus chaque mois et qui ne croient plus en rien. Des agriculteurs qui s’échinent pendant des jours sans fin pour gratter l’équivalent d’un RSA à la fin du mois, les banquiers aux fesses, pour cause d’investissement dans une fuite en avant de productivité qui ne rattrape jamais la chute des prix agricoles.

  • Nous, on produit à perte et en bout de chaîne, vous payez votre nourriture de plus en plus cher. Ça ne plus durer, faut que ça change. Vous avez vu Mélenchon, face à la Marine, l’autre jour ? Vraiment bien, ce gars. Par contre, elle, va falloir se méfier.

Le ciel est un peu voilé quand je commence ma tournée sur Saint-Mont, l’un des bastions du vin de Gascogne. Un magnifique petit village tout en pierre qui s’enroule au sommet d’une colline tellement escarpée que même avec le petit plateau et le petit pignon, mes mollets vont jeter l’éponge. Un peu plus bas, dans la ruelle, un groupe de femmes désherbent une plate-bande à la main.

  • Bonjour, c’est chez vous ici ?
  • Non.
  • C’est un espace public ?
  • Oui.
  • Et c’est vous qui faites l’entretien des plantes qu’il y a partout dans le village ?
  • Oui, oui. Nous sommes du comité municipal des espaces verts. On entretient le village nous-mêmes.

Elles bavardaient joyeusement avant que je n’arrive comme un chien dans un jeu de quilles. Une jeune femme prolongée d’une poussette à bébé s’approche du groupe :

  • Quand vous aurez fini, vous viendrez prendre un thé à la maison, d’accord.

Le gang des jardinières accueille l’invitation dans un grand soupir de soulagement.

  • Il est vraiment magnifique, votre village, c’est un super boulot que vous faites ici.
  • Vous savez, à plusieurs, c’est plus facile, on y passe un peu de temps tous les samedis et voilà.
  • On dirait que le bar-restaurant-épicerie du bas est fermé. J’étais venue à l’inauguration, il y a longtemps…
  • Ah oui, le patron en a eu marre, il y a 3 ou 4 ans et il est parti monter un autre commerce en Australie !
  • Oui, il a eu bien fait de s’en aller là-bas : je crois que ça marche bien pour lui.
  • Et le fonds de commerce ?
  • De temps en temps, il y a des gens qui viennent le visiter, mais bon, il est toujours en vente.
  • J’ai vu qu’il y a des maisons fermées par ici.
  • Oui, des résidences secondaires, des gens qui sont partis.
  • Le plus souvent, ce sont des enfants du pays qui ont hérité et qui sont partis à la ville pour bien gagner leur vie et qui ne reviennent que pour les vacances.
  • Et pour la retraite, ensuite.
  • Oui, pour la retraite.

C’est mon dernier tract. Le dernier village, le dernier jour. D’autres Alternatifs sont venus me prêter main-forte pour le chef-lieu de canton. Du village, de la ruelle, tout à pied. J’ai croisé tant de gens : des vieux isolés au bout de nulle part, des rurbains pressés et un peu méprisants, des nouveaux arrivants charmés par la qualité de vie et déçus par la faiblesse des salaires, des fermiers avares en mots, mais tout de même contents de me voir, des gens de bonnes volontés, des indifférents, des jeunes, assez peu, des vieux, beaucoup, j’ai fait le plein d’histoires, de petites tranches de vie. La maison a un panneau solaire sur le toit. Et un utilitaire d’installateur éolien-solaire garé devant. C’est son métier : les énergies renouvelables. C’est juste que les dernières lois fiscales sont régressives sur ce chapitre et que le secteur florissant du solaire est en pleine contraction.

  • Nous avions une belle entreprise de fabrication de panneaux solaires, en France, qui marchait super bien. Avec le désengagement de l’État, ils sont en train de licencier à tour de bras. Bientôt, ils vont fermer ou délocaliser en Chine. Et après, on devra importer les panneaux solaires de Chine ! Bravo, la logique écologique !
  • Ah oui, c’est très con ! Mais bon, le solaire, c’est bien. Pendant la tempête Klaus, les gens ont dû être contents d’être équipés.
  • Mouarf ! Ils étaient comme tout le monde, dans le noir ! Et vous savez pourquoi ? Parce qu’EDF a toujours voulu garder le contrôle énergétique et empêcher les gens d’être autonomes. Résultat des courses, quand vous n’êtes plus connectés au réseau principal, votre installation est prévue pour s’arrêter. Et voilà le travail ! On se bat depuis des années pour que ceux qui produisent de l’électricité puissent l’utiliser même quand EDF est coupée. Vous imaginez la logique ?

Mon dernier électeur est une ressource en énergie renouvelable, de quoi produire un dossier hallucinant d’une société vouée au profit qui progresse donc à reculons. On prolonge la conversation en voiture, pendant qu’il me ramène au centre-ville dont je suis assez éloignée.

La campagne électorale est finie pour moi, mais mon exploration ne fait que commencer.

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