Je ne sais pas si je vais conquérir beaucoup de voix, mais d’ores et déjà, j’ai gagné pas mal de muscles dans la campagne pour les cantonales.


springRien n’est simple quand on travaille avec un petit parti plutôt qu’avec une grosse machine de guerre. Chez les Alternatifs, pas d’agence de communication, pas de matériel de propagande calibré. Tout, absolument tout, est à faire. Les partis d’élus (essentiellement le PS et l’UMP) sont comme de grosses multinationales du marketing politique alors que nous ne sommes que de petits artisans, avec la difficulté que chacun connaît bien : devoir faire aussi bien avec toujours moins de moyens. Affiches, prospectus, profession de foi, bulletins de vote : tout est fait maison. De l’intérêt d’avoir une candidate graphiste… Rien que le matériel de campagne, en comptant tout le bénévolat injecté dedans, ça coûte un bras. Il y aura bien remboursement du matériel obligatoire (bulletins de vote, affiches et profession de foi), mais après coup, de manière partielle et sous condition de résultats. Les gus qui n’ont pas réussi à convaincre 5 % de leurs votants y seront intégralement de leur poche.

Première leçon de politique, mais je ne vais surprendre personne : ce n’est pas fait pour les pauvres.

Quant aux frais annexes, il faut les limiter au maximum. Il existe bien une possibilité de remboursement , mais de manière très partielle, sur justificatifs et en crédit d’impôt. Autrement dit, sans fonds de roulement personnel et si tu n’es pas imposable, la politique, tu peux oublier. Maintenant, vous savez tous pourquoi les chômeurs, les retraités au minimum vieillesse, les Smicards partiels, les mères célibataires, les étudiants modestes, tous ceux qui passent l’essentiel de leur mois sous la ligne de flottaison bancaire, ne sont pas représentés : parce qu’ils n’en ont pas les moyens. Parce que la politique, c’est une affaire de fric. Essentiellement. Et de disponibilité. De temps, donc. Avoir du temps disponible, en dehors du boulot, des gosses, de la famille, des démarches administratives, des courses et de tout le tremblement. Là aussi, ça en élimine, du monde. À commencer par les femmes. Là, ce n’est pas compliqué, depuis trois semaines que je suis dans le bain, je n’ai fait ni courses, ni ménage, à peine le temps de bouffer, encore moins celui d’écrire. Service minimum à tous les étages. Donc, faut que quelqu’un d’autre se coltine le flux quotidien des merdouilles domestiques, sinon le navire familial coule corps et bien. Et tout ça pour quoi ? Pour faire le sale boulot dont personne ne veut plus.

En plus du temps et de l’argent, ce qui manque le plus à ces cantonales 2011, ce sont les candidats. J’ai déboulé à la dernière minute sur le canton d’à côté du mien et si je n’y étais pas allée, il n’y aurait eu qu’un candidat, le sortant, un PS. Tant pis pour ceux qui voulaient voter à droite. J’ai ai croisé quelques-uns pendant mon cantonal bike tour et j’ai bien senti qu’ils étaient terriblement déçus. Moi aussi. Pas beaucoup de candidats de la majorité présidentielle, du parti au pouvoir. Et les quelques-uns qui sont quand même partis, l’ont fait sous une autre étiquette, plus générique. Je ne sais pas trop quoi penser de cette monstrueuse désaffection. Le parti au pouvoir, quand même ! Ce n’est donc pas qu’une question d’argent ou de temps. Il faut dire que la gamelle fait bien maigre : un mandat raccourci de trois ans seulement, avant dissolution des départements dans la soupe de la réforme des territoires. Et peut-être aussi un peu le fait que la politique budgétaire mise en place ces dernières années plombe les départements au point de les rendre pratiquement ingérables. Forcément, quand on appartient au parti qui organise la faillite de certaines institutions, on évite de se battre pour aller au bouillon.
Du coup, voilà une petite élection pratiquement sans enjeux, pour laquelle la plupart des gens ne savent même pas s’ils votent ou pas, dimanche prochain. Mon cas est amusant : candidate dans le canton d’à côté, je ne pourrai même pas voter pour moi, puisque dans mon canton, il n’y a pas d’élection. Pourtant, un conseiller général, ça bosse pour tout le département, pas juste pour ses potes et ses voisins. Du coup, on préfère jouer aux dès sur les présidentielles de dans un an, plutôt que de se préoccuper du scrutin de dimanche prochain.

Vous savez, moi, la politique, ça ne m’intéresse pas.

Ça doit être la réplique que j’entends le plus ces derniers jours. L’indifférence, parfois tout juste polie, de mes concitoyens. Certains autres sont carrément plus agressifs. Il y a même un vieil élu PS qui m’a accusée d’être manipulée en sous-main par je ne sais quelle officine bolchevique avant de me jeter mon prospectus à la gueule. Quelques minutes plus tôt, deux pitbulls avaient tenté de me denteler les mollets, mais je préfère encore les clébards tueurs que ce mépris de vieil homme aigri, convaincu de détenir la vérité sur tout.
C’est marrant, cette désaffection de la chose politique, y compris et surtout, de son propre personnel dédié. Il faut dire que nous n’avons plus accès qu’au côté spectaculaire de la chose publique, à sa mise en scène, voire à l’exploration malsaine de ses petites coulisses malodorantes. Pourtant, tous ces braves gens qui me disent qu’ils s’en foutent, s’en foutent nettement moins quand l’école du bled en vient à fermer, quand le facteur raccourcit sa tournée, quand le dernier bistrot met le clé sous la porte, quand le prix de la flotte suit la courbe de l’essence, quand ils doivent régler l’impôt foncier et la taxe d’habitation. Là, à ces moments-là, ça serait bien qu’ils comprennent que la manière dont ils vivent, dont ils construisent, dont ils sont éduqués ou soignés, dont ils travaillent, dont ils sont plus ou moins bien payés ou traités, tout cela ne doit rien du hasard, tout cela est profondément politique.

La politique, c’est un peu comme le ramassage des ordures : ça pue, c’est sale et personne ne veut s’en occuper, mais faut bien que quelqu’un s’y colle si on ne veut pas que ça tourne à la catastrophe. Un sale boulot, donc, mais un boulot quand même.

Nos prospectus sont arrivés sur le tard et nous n’avons pas les moyens de les faire distribuer par La Poste. Alors je m’y colle. Tournée des microbleds à habitat rural hyperdispersé. Tu peux prendre le problème dans tous les sens, le seul moyen efficace de couvrir toutes ces maisons, toutes ces fermes, c’est encore La Poste… et c’est sûrement pour cela qu’on ferme des bureaux et que l’on vire des facteurs à tour de bras.
Il n’y a pas de centre-bled. Une église et la mairie accolées, perdues en pleins champs et c’est tout. Cent mètres plus loin, le lotissement communal, avec les trois ou quatre maisons M6 neuves comme on en voit partout depuis 10 ans en France. Puis, 400 mètres plus loin, un hameau de trois maisons, puis, trônant sur la colline suivante, une ferme dont je ne trouve jamais la boîte aux lettres. À pied, on doit faire du 10-15 boîtes aux lettres à l’heure. En voiture, peut-être 50, mais il faudrait un plein par jour et une bagnole qui ne chauffe pas trop au ralenti.
Alors, je pédale.

Mon domaine d’exploration ondule sur les collines striées de vignes du Madiran. Un beau pays qui produit un vin à son image : charpenté, gouleyant, parfois un peu âpre, mais jamais dans la fadeur ou la demi-mesure. Dès que je le peux, j’attache le vélo sur la R25, je choisis un ensemble de 2-3 villages et je me gare au pied d’une des églises, parce que c’est encore ce qui se voit de plus loin, dans le coin. Je remplis mon sac à dos de prospectus, et c’est parti. Les villages sont petits et éparpillés tous les 5-7 kilomètres. En moyenne, il y a entre 100 et 200 habitants par village, mais l’essentiel des effectifs est paumé dans la pampa gasconne, dans un réseau de toutes petites routes rurales qui se croisent et se recroisent, pratiquement sans aucun panneau de signalisation. Autant dire que le rendement de tractage est minable.
Je pratique la méthode d’une circulation à main droite : je prends toutes les maisons et les petits chemins à ma droite, en essayant de me souvenir à quel sous-niveau d’intersection j’en suis. Parfois, je m’égare dans une route défoncée qui se termine en chemin boueux qui dessert une ferme abandonnée. Et c’est rarement gratuit comme erreur : 5-10 minutes de perdues, surtout quand je dois me retaper une côte à 6, voire 10 % pour m’extraire de l’impasse.

Des fermes, des châteaux, des maisons de maître. Mais aussi des bicoques qui branlent sur leurs fondations comme leurs ancestraux propriétaires, des maisons secondaires pimpantes et désertes, des maisons familiales qui ne respirent qu’un mois par an, parce que le boulot étant rare, les enfants du pays sont partis gagner leur vie à la ville. Et des fermes. Beaucoup de fermes. Quelques-unes industrialisées, modernes et prospères. Beaucoup plus de petites, actives, mais vieillissantes, vestiges d’une culture paysanne en train de crever lentement mais sûrement. Des maisons M6, donc, en petits bataillons rangés sur les lotissements qui ont poussé dans les années 2000 comme les cèpes après une pluie d’automne. Pimpantes. Artificielles, comme transplantées. Photocopiées ad nauseam. Avec deux garages. Et au moins un 4×4 devant. Standardisation des aspirations matérialistes. Ils allumeront leur barbecue avec ma profession de foi.
Des bicoques aussi. Bâtisses de caractère. Achetées à prix d’or pendant la grosse bubulle immobilière par des gens fauchés qui pensaient qu’à force de courage et de petits travaux, ils dégrossiraient la caillasse difforme pour en faire un pur diamant. Et qui grelottent à présent dans leur passoire énergétique où tout reste désespérément à faire. Travailleurs pauvres, payés en pourcentage de SMIC dans les vignes ou les usines à canards. Retraités cossus, ceux de la bonne génération, celle qui a touché le jackpot du creux immobilier et des retraites non rabotées, qui entretiennent aux ciseaux une pelouse parfaite, autour d’un nid parfait qui surplombe une vue sublime à couper le souffle.
Et des volets clos. Et des maisons aveugles. Même pas à vendre. Juste désertées. Vides. Partout. Dans les villages magnifiques comme dans les campagnes odorantes.

Comme il fait doux et que le printemps piaffe d’impatience, les gens sont dans leur jardin. Parce que, finalement, c’est ce à quoi ils aspirent : cultiver leur jardin et que le reste du monde leur foute la paix. Comme les professions de foi officielles sont arrivées dans les boîtes aux lettres, certains me reconnaissent. Je crois que je les amuse, surtout. C’est le drame de ma vie : on ne me prend jamais au sérieux. C’est aussi un avantage : ils ne se sentent pas menacés, pris en otage d’un complot électoraliste. Alors ils posent leur bêche quelques minutes et ils discutent avec moi. De mes mollets, bien sûr, du temps qu’il fait, du village qui se vide, des enfants partis travailler à la ville, du voisin que je ferais mieux d’éviter. Il leur arrive même de parler politique. Et de la fille Le Pen. Et du fait qu’elle entend leur complainte, elle. Qu’elle sait pourquoi la vie est plus dure ces dernières années et comment on pourrait l’améliorer. Certains me haranguent longuement sur les étrangers qui ont tous les droits alors qu’ils n’en ont aucun, de toutes ces aides que l’on devrait garder en priorité pour les vrais Français. Je ne sais pas si je suis raciste, madame, mais je trouve que ce n’est pas normal tous ces étrangers qui viennent ici pour avoir le RSA, les allocations et tout ça. D’autres se contrefoutent de ce que je vais bien pouvoir penser ou dire : ils veulent juste pouvoir exprimer le tréfonds de leur pensée, que sans les bougnoules et les bicots, la crise, elle serait finie, c’est sûr.
Je ne suis pas une candidate, je suis un thermomètre planté dans le trou du cul de la France. Bien profond et le diagnostic n’est pas réjouissant.

Je continue à pédaler malgré tout.
Parce que je n’aime pas avoir raison.
Des années que je raconte à mon entourage que le pire que nous ait fait le clan Sarko, c’est d’avoir totalement décomplexé le racisme primaire. De l’avoir hissé au statut de politique d’État. Et donc d’avoir ouvert un boulevard au Front national en s’imaginant pouvoir nous refaire le coup du sursaut républicain de 2002.
Il n’y aura pas de sursaut, les gars, parce qu’il n’y a plus de honte à être raciste et à l’affirmer haut et fort. Si l’on ajoute à cela la stratégie bien polie de Le Pen fille contre le mondialisme qui érode notre modèle de société et creuse l’insécurité sociale, et le spectacle affligeant d’une classe politique corrompue et affairiste à laquelle plus personne ne croit et en laquelle plus personne n’a confiance, je dirais qu’aujourd’hui, Marine est particulièrement bien calibrée pour devenir notre première présidente de la République.
Et pour le coup, je ne pense pas que ce sera là une grande victoire politique pour les femmes.

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