La guerre des classes ne connaît pas de répits : du prétoire au boudoir, selon que tu sois riche ou pauvre, ta condition féminine sera sublime ou dérisoire.

La femme moderne, urbaine et accomplie n’est finalement pas très éloignée des standards sexistes du 19e siècle et de sa trilogie indépassable : une duchesse au salon, une catin dans l’alcôve et une mère exemplaire dès que les nains sont levés. À cela, elle doit aujourd’hui ajouter la réussite professionnelle, impeccable, itinéraire d’une battante méritante, capable d’en faire deux fois plus pour un salaire deux fois plus pourri que celui du plus mauvais de ses collègues masculins.

La femme moderne, urbaine et accomplie est décomplexée du cul tout comme la droite bon teint peut l’être de son racisme ordinaire, un racisme qui ne se circonscrit pas aux seuls métèques, mais aussi à toute cette masse indéfinissable et inquiétante que forme le petit peuple laborieux. Elle a donc une maîtrise es Kama Soutra, ne dédaigne jamais un petit porno entre amis, elle est extrêmement inventive et volontaire, même après ses doubles journées de 16 h, elle n’a plus ni complexes ni tabous et adore les soirées sex toys entre copines dessalées sur le modèle des très décadentes réunions Tupperware.

La femme moderne, urbaine et accomplie ne craint pas de revendiquer haut et fort son droit inaliénable à l’orgasme, assume totalement ses activités masturbatoires et est capable, à ses heures, d’user des hommes comme ceux-ci consomment les femmes habituellement. Elle affirme ses désirs, elle vocalise ses fantasmes, elle n’hésite plus à coucher dès le premier rendez-vous et ses accessoires féminins, du talon aiguille à la guêpière en passant par la culotte fendue sont aujourd’hui autant d’étendards fièrement levés à la gloire du féminisme conquérant.

La femme moderne, urbaine et accomplie est donc tout aussi prisonnière des codes sexuels en vigueur que l’étaient sa mère ou sa grand-mère d’avant les grands mouvements féministes, mais elle, elle est convaincue de dominer la situation et, d’ailleurs, elle ne s’avoue plus féministe, même pas du bout des lèvres, tant elle a peur de passer pour une vieille fille aigrie, réfugiée dans la militance pour échapper au désert affectif que lui aurait légué un physique forcément ingrat.

La femme moderne, urbaine et accomplie peut voter, mais à condition que ce soit utile, peut porter un pantalon, mais joue divinement bien du mollet pour assurer sa promotion sociale et évite soigneusement de paraître trop brillante ou vindicative en société pour ne pas griller toutes ses chances d’avoir une vie normale, c’est-à-dire une vie de famille accomplie qui n’a rien à envier au modèle des années 60.

La femme moderne, urbaine et accomplie est donc le modèle gagnant des années 2000, le stéréotype de la femme postféministe et ne ménage pas ses efforts pour rester à niveau dans une société d’ultraconcurrence érigée en modèle social ultime, où la faute de goût, le refus du conformisme faussement digressif est l’antichambre de la grosse dégringolade socio-économique au bout de laquelle il n’y a jamais de seconde chance.

Femmes en aspiration de libération des chaînes sociales

Car, à l’autre bout du spectre sociétal, il y a toutes les autres femmes. Toutes celles pour lesquelles le grand train du progrès sexuel et social est un TGV qui ne prend jamais le temps de ralentir dans les gares secondaires. Les petites nanas pour lesquelles la jupe au-dessus du genou, ça fait quand même un peu teupu ou alors bout de saucisson corse mal emballé, les petites nanas qui ne font retourner personne sur leur passage, les petites nanas ni belles ni moches, qui n’ont pas le temps d’être sexy et qui s’en foutent, tant elles ont d’autres choses à faire, comme survivre à la tête d’une famille monoparentale de trois enfants, survivre à un job de merde à salaire plancher et à horaires contraints, survivre à un proprio inquisiteur et âpre au gain, survivre tout court, malgré le handicap évident d’être des femmes ordinaires dans un monde où elles n’ont pas de place.

Bien sûr, elles lisent les mêmes magasines de merde que les autres, bien sûr, elles ont le droit aux conseils sexo-psycho-mode des wonder-coach du cul. Elles se rayent les rétines à contempler les petits ensembles qui vont bien à 1 200 € seulement ! dans les publireportages qui mettent en scène les femmes modernes qui en veulent et leurs compagnons metrosexuels des centres-villes bourgeois.

C’est juste pour rêver un peu, s’imaginer folles du cul alors qu’elles s’effondrent généralement seules devant la télé aux alentours de 22h. Et si elles ont un peu de chance, elles auront un mec, à domicile ou de passage, qui les honorera d’un missionnaire vite et bien torché quand le boulot, les gosses, le foot, les potes, le bricolage ou même juste l’envie de glander leur laissera un peu de temps libre. Et il le fera en fantasmant fermement sur les nichons rebondis et le petit cul serré de la nénette du porno sur lequel il s’est tiré la nouille la dernière fois que sa régulière est sortie avec ses copines.

On peut dire ce que l’on veut, la sexualité des ploucs et des prolos, c’est quand même vachement moins glamour que dans les pages de Elle ou de Cosmo.

Déjà, le cul dans les classes laborieuses, ça fait rarement fantasmer dans les chaumières. Une partouze dans le 16e, c’est une partie fine. La même chose dans le 9-3, c’est une tournante. On sent bien que l’imaginaire qui est à l’œuvre n’est pas le même de part et d’autre du périph’. D’un côté, il y a les femmes libérées, de l’autre, des putes et des salopes. D’un côté, il y a des phases exploratoires d’une sexualité ouverte et épanouie, de l’autre, il y a des déviances et des perversions. D’un côté, il y a Roman Polanski et de l’autre, les condamnés d’Outreau. D’un côté, le libertinage sexuel que le pouvoir et l’argent autorisent, de l’autre, un sexe sale, coupable, suspect, à contrôler forcément. Le sexe récréatif contre le sexe reproductif, ceux qui explorent contre ceux qui copulent… pour toucher des allocs. Le fait que tout le monde peut toucher des allocs n’enlève rien au fait que les familles nombreuses chez les riches naissent de l’amour des enfants alors que ce n’est que fruit de l’esprit du lucre chez les pauvres.

Le contrôle social des sexes n’est jamais aussi intense qu’envers les plus faibles, c’est à dire les femmes pauvres. Il suffit juste de réfléchir une minute à la manière dont sont attribués les trop bien nommés minima sociaux : non pas en fonction des besoins des personnes, mais des revenus du foyer. La notion de foyer. Le cercle des ayants droit. La famille mononucléaire standard : un couple et sa progéniture… et rien d’autre. Et malheur à ceux qui ne rentrent pas dans le moule. La femme seule est éminemment suspecte de fraude : le contenu de son lit intéresse au plus haut point les fonctionnaires de la CAF. Terminés, la gaudriole, l’épanouissement des corps, le sexe sans entrave et sans tabou. La femme pauvre et seule n’a pas le droit de s’envoyer en l’air ou alors, il faut que l’homme banque. La femme pauvre et seule est donc maintenue dans la dépendance : dépendance de l’aide sociale, de la suspicion, des contrôles de moralités, des dénonciations du voisinage. Dépendance de l’homme, tout simplement. Combien de fois la femme seule et pauvre a-t-elle le droit de baiser avant que la CAF la considère en concubinage notoire et la livre au bon vouloir financier de l’homme ? Peut-elle recevoir chez elle ou doit-elle toujours baiser à l’extérieur ? Est-elle condamnée à l’abstinence de fait ou peut-elle explorer un univers de rencontres érotiques et festives ?

Voilà bien des questions hautement pratiques et nécessaires que nul magazine féminin décomplexé n’abordera jamais.

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