Un jour, la petite sirène eut envie d’avoir deux belles jambes de femme pour aller danser. Elle alla voir la sorcière des mers qui lui dit qu’elle pouvait l’aider, mais que pour cela, il allait lui falloir renoncer à chanter.


Matrix pills
Sacré choix que voilà, même s’il n’est que dans un conte pour enfants.

Condition de la femme moderne

Vendredi dernier, je me suis retrouvée devant la sorcière des mers. En vrai. Même s’il s’agissait d’un fort sympathique endocrinologue diplômé, aimable, voire avenant. J’étais venue lui demander de me libérer de mes boulets hormonaux et de me rendre une vraie vie de femme. Une comme je n’en avais jamais eu. Il m’avait fallu 38 ans pour comprendre l’origine de tous mes maux, 38 ans pour aller sonner à la bonne porte.
Oui, il pouvait me libérer de tout ce qui me pourrit la vie depuis toutes ces années, un petit cachet par jour à avaler, mais il y aurait tout de même un prix à payer.
Ô, trois fois rien : il me suffisait juste de remiser ma libido au congélo. Un choix simple : une belle apparence physique de femme, sans défaut et sans désir aucun (Il vous faudrait quand même en discuter un peu avec votre compagnon avant de vous décider) ou ma tête de pou et la sensation d’enfin habiter mon corps.
Chanter ou danser.
Vaste programme.

  • Vous avez probablement des ovaires polykystiques.
  • Et en clair, ça donne quoi ?
  • Comme 30 % des femmes, environ, vos ovaires surfonctionnent et surproduisent des hormones mâles. Toutes les femmes produisent des hormones mâles, mais vous, vous en produisez plus.
  • Oui, ça, j’avais bien compris. Mais vous êtes en train de me dire qu’une femme sur trois souffre des mêmes merdes que moi ?
  • Oui, c’est à peu près ça. Les symptômes varient un peu en fonction des profils hormonaux, mais ça donne toujours le même type de symptômes : pilosité plus abondante là où on préférerait ne pas en avoir, acné qui résiste dans le temps et à tous les traitements, peau et cheveux gras, alopécie,…
  • C’est quoi, ça ?
  • … des femmes qui perdent leurs cheveux comme des hommes…
  • Ho, lalala, pour une fois que ça ne tombe pas sur moi… ça, ça doit vraiment être dur à supporter.
  • …des règles extrêmement douloureuses dues à l’inflammation ovarienne…
  • Ha, je savais bien que je ne faisais pas de cinéma quand j’étais jeune !
  • … voire une tendance diarrhéique lourde souvent traitée comme syndrome du colon irritable…

J’ai un peu la mâchoire qui se décroche pendant que monsieur l’endocrinologue énumère à peu de chose près ce qui a fait le quotidien de ma vie de femme, cette vie de femme que je me suis toujours traîné comme un boulet, faute de mieux. Et une phrase tourne dans ma tête en boucle : une femme sur trois ! Toute cette honte, toute cette peur, ce sentiment permanent de n’être pas une vraie femme… Une femme sur trois.

  • Androcur est comme votre ancienne pilule, mais nettement plus dosé. Il corrige votre déséquilibre hormonal et met pratiquement en sommeil vos ovaires. Le revers de la médaille, c’est que la libido que vous avez retrouvée depuis l’arrêt de votre pilule, vous pouvez la mettre dans votre poche et votre mouchoir par-dessus. Sous Androcur, pour les relations sexuelles, il faudra faire un petit effort, prendre sur vous…

Un petit effort ! Y mettre du sien !
20 ans de pilule et une vie sexuelle en pointillés, petit chemin de croix personnel et partagé, par la force des choses ! Personne n’avait rien dit à la petite nana complexée venue chercher sa dose de libération sexuelle chez le gynécologue. Moins de boutons, moins de poils, plus de douleur au moment des règles, des règles « normales », régulières comme une horloge… au prix d’une castration chimique qui ne dit pas son nom, qui ne s’énonce pas, qui ne s’annonce même pas, non plus.
Quel homme accepterait pareil sacrifice ? La suppression chimique du désir chez les hommes, on n’en parle que pour les délinquants sexuels ! Et encore, on en parle, mais le principe même rebute et fait débat. Alors que pour les femmes… faudra juste faire un petit effort

Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour.
Question preuve, monsieur Monolecte a dû se contenter de bien peu. Ça aussi, c’était une source de souffrance et de honte. L’aimer tellement et ne pas le désirer. L’aimer tellement et souffrir à chaque rapport ou presque. Au point de le culpabiliser. De le faire mettre en sommeil lui aussi.
Que de temps perdu ! Que de gâchis !

Comment peut-on parler de libération de la femme à travers cette putain de pilule ? Qui a pu inventer un truc pareil ? Sûrement pas une femme.
40 ans sous contrat avec la sorcière des mers, voilà la libération sexuelle versant féminin : les filles vous pourrez baiser autant que vous voudrez sans semer des chiards derrière vous, mais vous n’éprouverez pas de désir sexuel et pour les moins veinardes d’entre vous, la sécheresse vaginale induite rendra l’acte sexuel douloureux.

J’avais bien vaguement entendu parler du rapport entre la pilule contraceptive et la baisse de la libido, mais comment se faire une idée dans le flot d’informations contradictoires, alors même que celles concernant la sexualité féminine sont toujours chiches et auréolées de relents sulfureux ? Bien sûr, chaque cas est particulier, chaque femme est unique, chaque histoire est différente de toutes les autres. Et puis, vous savez, la sexualité féminine est tellement mystérieuse, c’est dans la tête que ça se passe, où se niche le désir féminin, c’est tellement compliqué, et puis quand même, faut pas se plaindre, vous pouvez porter des pantalons et avoir des gosses quand vous voulez…

Voilà à quoi tient une vie de femme : quelques grammes d’hormone de synthèse à enrobage sucré. Je suis Alice au pays des Merveilles : si je te mange, je me transforme et sinon… tant pis pour ma gueule quand même.

Quand commence une vie de femme ?

Dès la naissance, où notre sexe nous assigne immédiatement une place, une trajectoire, un destin ? Dans la lente et permanente confrontation aux codes sociaux sexués de notre tissu social ? Le jour des premières règles ? La nuit de noces ? Le moment de la délivrance ? Quand on signe en bas de l’acte de divorce ?

On ne nait pas femme, on le devient, écrivait fort justement Simone de Beauvoir.

Ou on ne le devient jamais.

Une vie de femme

Celle qui a guidé mes pas jusque dans l’antre de la sorcière des mers. Cette lente, trop lente maturation affective et mentale, physique et psychique. L’espace intime que j’ouvre brutalement à la sphère publique après une vie de silences et de pudeurs. Non pas que je n’ai plus de pudeur ou de craintes. Mais pour l’exemple.
Putain, une femme sur trois quand je me pensais seule ou presque ! L’effet connu et avéré de la pilule combinée sur la sexualité des femmes. Combien sommes-nous dans mon cas ? Combien vont lire ces lignes et comprendre ? Combien vont lire ses lignes et être soulagées, enfin, du poids de leur vie de femme ?

Peut-être a-t-elle commencé le jour où, âgée de 9 ou 10 ans, j’ai découvert le premier poil prépubère que j’ai arraché avec une pointe de dégoût. À moins que ce ne soit à 12 ans et demi quand un ami de la famille a tenté de me violer, comme cela arrive nous arrive encore trop souvent.
Ou bien la veille de mes 13 ans quand, trouvant un dépôt brunâtre au fond de ma culotte, malgré toutes mes lectures et mes bonnes notes en sciences naturelles, je fondais de honte en pensant m’être chié dessus.

Ce n’est pas très facile de savoir quand commence une vie de femme. Par contre, il est plutôt aisé de comprendre que c’est rarement une source de joie et de fierté.

Mon adolescence fut un joyeux purgatoire. Sous la pression des hormones, ma peau se couvrit de boutons et le duvet blond devint d’immondes poireaux noirs : j’allais pouvoir commencer à faire la fortune des esthéticiennes et de Liliane Bétencourt. Ma poitrine darda en deux obus arrogants qui dévissèrent de 15 bons centimètres vers le bas le regard des garçons qui me trouvaient avant de si jolis yeux, tout en devenant une masse de chair inconfortable, me privant à jamais du plaisir de lire à plat ventre ou de courir sans ballotter en tous sens.

Les emmerdes auraient pu s’arrêter là, mais non, en plus des boutons et des poils qui nous complexent tant et nous font vivre comme des freaks, il y avait ce que l’on appelle pudiquement le syndrome prémenstruel.
Dans mon cas, des douleurs dorsales et abdominales vives et intenses qui me torturaient pendant plusieurs jours, rendant n’importe quelle position totalement insupportable tout en m’attirant des quolibets de mon entourage qui trouvait que j’en faisais trop et que la vraie douleur, je découvrirais ça lors de mes accouchements au lieu de m’écouter et de faire ma chochotte. J’enfilais les Aspégic 1000 comme un chapelet de pénitences et j’apprenais à serrer les dents, marcher droite et sourire quand bien même j’avais l’impression d’avoir une épée solidement enfichée au creux de mes reins.

J’ai souvent maudit ce destin qui m’avait faite femme et j’enviais les garçons qui pouvaient pisser debout sans avoir à exposer leur cul dans les fourrés, jouer au foot torse nu en été et dont le gros des perturbations de la puberté se limitait à dessiner crânement des cartes d’Australie au fond de leur pieu tout en gloussant de manière rocailleuse en évoquant les filles et leurs insondables mystères.

Putain de vie de femme !
Peut-être faut-il moins de fausses pudeurs et plus d’informations, dès le départ, pour pouvoir faire les bons choix, de manière éclairée.

Danser ou chanter… le choix m’appartient désormais.
Mais tant qu’à faire, j’aimerais autant faire les deux !