Samedi 24 janvier 2009, à 4h30, l’onde de choc de la tempête Klaus a frappé notre maison avec la célérité d’un TGV s’engouffrant dans une petite gare de province.


RavagesImmédiatement après cet étrange mur du son, des bruits inquiétants et parfois violents ont commencé à habiter la nuit. Une petite déflagration a signé l’arrêt de mort de la cabane de jardin en tôle de mon nouveau voisin, pendant que la porte métallique de notre garage battait frénétiquement sur ses gonds. Des détonations plus sourdes, de loin en loin, marquaient la chute de grands arbres. Puis, d’un seul coup, l’obscurité s’abat totalement sur nous dans un chœur de petits bips déchirants qui s’éteignent rapidement. Quelque part, dehors, la ligne EDF qui alimente notre secteur vient de lâcher. Il est seulement 4h49 du matin.

Le vent rabote notre maison par vagues successives, plus ou moins puissantes. La tempête respire et nous retenons notre souffle quand elle forcit. Parfois, les vents sont si violents que l’on a l’impression que le toit va partir ou qu’une porte, enfoncée comme par l’épaule d’un rugbyman, va finir par voler en éclat, nous livrant seuls et impuissants, à la folie des éléments.
La veille au soir, mon père m’avait appelé afin de savoir comment je me préparais au choc de la nuit. J’avais vaguement vu sur le net que ça allait secouer un peu dans le secteur, mais je n’étais pas particulièrement inquiète. Il me parle d’une alerte rouge, d’un deuxième décembre 1999. Je zappe sur le site de Météo France, tout en me souvenant qu’en 1999, mon secteur avait été miraculeusement épargné. C’est en rejoignant mon boulot au bled-en-chef que je m’étais rendu compte, au fur et à mesure de mon avancée, de l’étendue des dégâts. Comme le bulletin d’alerte était vraiment très alarmiste, je me suis décidée à baisser tous les volets avant de me coucher, chose que nous ne faisons qu’exceptionnellement.

Au fur et à mesure que les heures s’étirent dans les mugissements féroces de la tempête, je me réjouis de ce dernier geste. De temps à autre, un bruit sourd se propage dans les murs de la maison : quelque chose nous a frappés de plein fouet. Ce peut être n’importe quoi : une tuile, une branche, mais je penche plutôt pour une des grandes plaques de tôle arrachées aux hangars agricoles du coin, que le vent ploie et fait voler comme de vulgaires feuilles de papier. La porte du garage ne cesse de claquer et de protester contre les coups de butoir de la tempête et j’en viens à la considérer comme le point faible de la vieille bâtisse aux murs épais. Le vent finira bien par nous voler quelques tuiles, mais s’il enfonce la porte du garage, la surpression qui s’en suivra pourrait bien souffler toute la toiture comme un vulgaire échafaudage de cartes à jouer. À partir de ce moment-là, seule une petite couche de planches nous protégerait de la fureur extérieure dont chaque hurlement aigu me fait sursauter. Une lampe torche entre les dents, je me rends dans le garage et tente de renforcer la porte avec de la corde à linge à cœur métallique. C’est totalement dérisoire, mais c’est mieux que d’attendre dans le noir, sans rien faire. Quant à la torche, elle empêche mes dents de claquer.

Le temps s’étire et la tempête ne faiblit pas. J’ai un peu moins peur — on s’habitue à tout, c’est là la marque la plus extraordinaire de l’humanité —, mais je ne parviens pas à me rendormir. Derrière les volets hermétiquement clos, je déambule dans la maison qui se refroidit d’heure en heure. La coupure de courant nous prive de la plupart de nos commodités, y compris la chaudière à fioul, laquelle a besoin d’électricité pour déclencher la combustion. Pas de café expresso non plus, plus de téléphone, bien sûr, je me console en pensant que nous avons une cuisinière alimentée par une bouteille de gaz interne et non des plaques à induction et me fait chauffer de quoi prendre un thé.

Le jour peine à pointer son nez, occulté par une marée déferlante de nuages sombres. Trois petites lucarnes vitrées, des sortes de meurtrières horizontales, laissent filtrer une aube grisâtre et hésitante. Juchés sur des chaises, nous regardons la campagne battue par les vents, les arbres qui dansent frénétiquement sur un rythme de heavy metal. Nous avons l’impression que les bourrasques se font moins pressantes, plus espacées quand nous entendons un raclement sourd sur le toit. Puis un autre. Puis des coups. On pense tout d’abord à un objet, tombé du ciel, en train de ravager la toiture méthodiquement. On se décide à entrouvrir un volet roulant : une échelle est posée contre le mur. C’est quoi ce bordel ? dit-il en jaillissant à l’extérieur.

Il est 8h30, nous entrons dans l’œil de la tempête, ces petits moments de calme avant le retour de la fureur des vents, et notre propriétaire est debout sur notre toit, en train de bouger des tuiles.

  • Mais qu’est-ce que vous foutez là ? Putain, c’est la tempête !
  • Oui, mais ça va je suis charpentier !

Même si les bourrasques sont moins fortes et plus espacées, les vents restent assez violents et je regarde du coin l’œil si une tôle n’est pas en vadrouille dans le coin, prête à me couper en deux.

  • Vous descendez de ce toit immédiatement. Vous n’avez pas à être là, vous devez attendre la fin de la tempête et nous demander la permission avant de monter.
  • Ho, ça va, maintenant que j’y suis
  • Mais vous allez descendre, oui, avant que ça recommence!

Des bruits alentour confirment ce que me racontent mes cheveux : le second round approche. Une gifle humide annonce la fin de la trêve.

  • Descendez de là tout de suite. Je suis en train de hurler pour couvrir le bruit. Je suis furax aussi.
  • Ha ben non, je peux plus, le toit est tout mouillé, je vais glisser.
  • Passez par ses putains de tuiles, on vous récupère dans le grenier.

On a éjecté le proprio en gueulant et il est reparti dans la tempête qui recommence à forcir. Je ne suis même pas sûre qu’il n’a pas décidé de faire du trampoline sur le toit en tôle de son abri agricole, mais je retourne me calfeutrer dans la pénombre de la maison. Les vents vont s’acharner quatre heures de plus sur notre bled. Les nouvelles s’égrainent sur Sud Radio, qui émet en continu des infos sur la tempête. Ceux qui ont encore un réseau appellent et racontent. Dans notre coin, il paraît que les vieux Gascons ont bravé l’apocalypse pour aller voir si tout va bien dans les cimetières. J’ai toujours su que c’était de gros fous et pas seulement notre propriétaire que je revois encore, aplati sur les tuiles de la maison par les bourrasques et menaçant d’y passer la fin de l’alerte. On se croirait en train d’écouter Radio Londres. Tout cela a un petit air d’irréalité. La gosse n’a pas peur, elle trouve amusant de manger à la lueur des bougies et de la cheminée qui vrombit. Un gars appelle la radio pour gueuler contre un magasin de tuiles qui refuse d’ouvrir dans la tempête. Même qu’il va appeler les flics pour forcer le marchand. Gros con, va ! Un autre se demande si les postiers vont passer aujourd’hui. Un troisième, sur Perpignan, raconte qu’il a vu des chats voler.

Vers 14h30, la tempête s’essouffle enfin. Peu après, j’entends des tronçonneuses en action dans la campagne alentour. À 16h, le calme climatique définitivement revenu, je décide de tenter une sortie vers le bled.

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