Depuis le début du mois, c’est un peu comme si nous étions tous enfermés dans le château de la Belle au bois dormant, mais la semaine à venir devrait être encore plus calme, entre les vacances qui paralysent tout et les Jeux olympiques qui vont phagocyter une information pourtant déjà des plus indolentes.


Même les plus tenaces ont congédié le laitier pour quelques jours. Il faut dire que les plus gros coups de pute sont déjà passés, dans l’indifférence générale.

Travailler plus pour…

Dans la catégorie des sales surprises qui attendent les heureux vacanciers à la rentrée, il y a, bien sûr, le feu nourri des lois de régression sociale, qui se sont succédé ces dernières semaines avec une célérité qui aurait pourtant dû maintenir les plus blasés d’entre nous sur le pont. Baptisée pompeusement "loi Bertrand de la démocratie sociale et du temps de travail", du nom du salopiot qui s’enorgueillit de son boulot de casse, la loi anti 35 heures ne se contente pas d’enterrer pour longtemps l’idée même de répartition des gains de production entre travail et capital ou de répartition plus harmonieuse du travail entre insiders surexploités et précaires en attente d’un contrat un peu pérenne pour bouffer tous les jours du mois : elle range de facto la primauté de la loi sur le bidouillage de branche ou le chantage d’entreprise au rayon des aimables antiquités staliniennes, témoins d’une époque honnie par le patronat où il n’était pas possible d’exploiter en paix. Si l’augmentation du forfait jour pour les cadres et salariés dont le temps de travail n’est pas fixé a été une mesure visible de régression sociale, les textes d’équarrissage du droit du travail sont allés bien plus loin que l’on a bien voulu nous le dire. Dans un petit sursaut de dignité, le PS et les syndicats ont tenté (enfin!) de faire enterrer l’aspect le plus dangereux de cette batterie de lois, à savoir la primauté de l’accord d’entreprise sur la loi, ce qui enterre de facto le Code de travail, et ont donc saisi le Conseil Constitutionnel avec des arguments plutôt bien tournés.
La pantalonnade culmine quand le Conseil valide le gros des saloperies tout en ergotant sur un point de détail, à savoir les modalités de négociation des repos compensateurs, qui doivent être précisées. L’année de 282 jours de travail, la primauté de l’accord d’entreprise sur la loi, les nouvelles règles de décomptabilité des effectifs d’entreprise, tout cela passe comme une fleur, ce qui n’empêche pas les tristes sirs de la gauche tiédasse devant et marron derrière de plastronner en faisant mine d’avoir remporter une bataille, là où il n’y a qu’un gigantesque bond en arrière! Des bouffons!
D’ailleurs, l’enthousiasme de Bertrand est un bon indicateur de la réalité de cette victoire. La rentrée risque de faire mal au cul de bien des travailleurs. Heureusement, ils pourront se consoler en constatant que les chômeurs aussi vont en prendre pour leur grade! Tout comme les infirmières (et par ricochet, leurs malades), les malades, les Smicards, les mal-logés, les fumeurs crevards, ceux qui ne peuvent pas s’acheter des fruits et des légumes ou les frileux.

Autant dire que le retour sous le harnais va être rude pour ceux qui ont eu la chance de partir en vacances… surtout que cela risque aussi de ne pas durer très longtemps, ces histoires d’oisifs payés à envahir les plages. Eh oui, 282 jours de travail, sur une année de 365, ça fait 83 jours de repos. Vu comme ça, ça fait beaucoup, mais si on rapporte cela à 52 semaines dans une année, à raison de deux jours de repos par semaine (le truc qu’on appelle le week-end)… manquent déjà 21 jours de repos pour juste avoir les WE… alors, ne parlons pas des jours fériés et des vacances…

La polémique fourre-tout

Quant à ceux qui sont restés englués dans leur bled morose, on a prévu tout de même de quoi les distraire : les JO en boucle pour le plus grand nombre et pour ceux qui ont la prétention d’avoir deux neurones qui se touchent, une petite polémique qui pédale dans la semoule.

Là, je crois que tout a été dit ou presque… encore qu’ici comme partout, c’est le presque qui est le plus intéressant.

Déjà, on apprend que l’antisémitisme est un motif suffisant et valable de licenciement. Que, d’ailleurs, tout patron qui surprend un salarié en flagrant délit de racisme ou de sexisme peut l’éjecter sur-le-champ . Les membres du FN vont-ils devoir renoncer à bosser?

On apprend aussi que critiquer l’arrivisme d’un Sarkozy est un délit d’antisémitisme. Ça n’a pas l’air évident, comme cela, mais c’est ainsi. D’ailleurs, les observateurs attentifs auront remarqué ces derniers mois que critiquer un Sarkozy de quelque manière que ce soit est un délit. Qui peut conduire en prison.

Cela dit, on savait depuis longtemps que critiquer d’indigence intellectuelle d’un BHL ou d’un Finkelkraut est un acte d’antisémitisme primaire. De la même manière que de critiquer la politique d’Israël ou les États-Unis.

Ce qui est plus gênant, selon moi, c’est qu’en agitant fort commodément, le combo ultime de l’antisémitisme face à toute forme de critiques, on tend à à créer une catégorie d’intouchables : les Juifs. Bien sûr, personne ne s’encombre de chercher ce que l’idée même de judaïté recouvre. On mélange fort maladroitement des notions vagues de religion, de peuple, de sentiment d’appartenance, de communauté sans trop s’attacher à comprendre la réalité contemporaine de la judaïté. On enferme ainsi toute une population dans une catégorie qui la résume, on réduit une personne, fût-elle un écrivailleur de bas étage, à sa seule appartenance à un groupe social, autrement dit, on produit des stéréotypes et par là même, du racisme et de l’antisémitisme.

Quand les représentations sociales sont nourries dans des circonstances particulières, les facteurs affectifs peuvent prendre le pas sur les cognitifs et on arrive à une dérivation sur les stéréotypes ou les préjugés.

… On peut définir le stéréotype comme une sorte de schéma perceptif associé à certaines catégories de personnes ou d’objets, cristallisé autour du mot qui les désigne et intervenant automatiquement dans la représentation et la caractérisation des spécimens de ces catégories.
Jean Maisonneuve, La psychologie sociale, coll. Que sais-je?, PUF, Paris 1993, pp. 110-111.

Les stéréotypes ont tendances à apparaître lors d’interactions conflictuelles entre deux groupes antagonistes. C’est une réaction fruste de protection et d’évaluation d’une menace potentielle.

Les préjugés… sont au jugement informé ce que les clichés sont à la perception directe. Comme eux, ils préexistent dans l’opinion publique avant que tel individu les fasse siens ; en même temps, ils localisent certaines pulsions inconscientes.
Les plus vivaces sont les préjugés raciaux et les préjugés religieux.
Jean Maisonneuve, La psychologie sociale, coll. Que sais-je?, PUF, Paris 1993, pp. 110-111.

(…)
L’objet de la haine et de la peur du judéophobe ne sont pas les Juifs en tant que tels, c’est à dire les héritiers de la culture hébraïque, mais la représentation sociale que le judéophobe s’en fait. (…) La judéité est pour lui quelque chose de complexe qu’il ne peut appréhender dans sont intégralité. Pourtant, son système de pensée l’oblige à classer, à systématiser, en un mot, à interpréter la réalité mouvante de judéité. Face à la complexité, l’homme social n’a d’autres choix que de se créer sa propre réalité, en fonction de sa "nature culturelle" : il met en place des représentations sociales.
Agnès Maillard, De la judéophobie à l’antisémitisme, réalités historiques et représentations sociales, Université René Descartes – Paris V – Sorbonne, 1995, pp. 143-144.

Autrement dit, à force de brandir l’argument- massue de l’antisémitisme pour clore tout débat, on crée en réalité les conditions les plus favorables à un reflux antisémite des plus primaires.
Je me demande si ceux qui instrumentalisent l’antisémitisme sont conscients de ce qu’ils font.
J’espère pour eux qu’ils sont juste trop bêtes pour cela.

Bref, profitons encore de ces petits instants de calme avant la tempête de la rentrée.