Il y a des gens qui pensent que ceux qui ont voté contre le TCE sont contre l’Europe. Pourtant, c’est tout le contraire. C’est parce que je suis une pro-Européenne primaire que je n’ai jamais pu accepter de voir brader ce qui fait aussi profondément partie de chacun d’entre nous.

Village fortifié de Larressingle

Peut-être que tout a commencé pour moi il y a plus ou moins 150 ans, quand la grand-mère de ma grand-mère a traversé les Pyrénées à dos de baudet. En tout cas, c’est ce que rapporte depuis tout ce temps la légende familiale. L’arrivée de cette fière Ibérique en terre de Gascogne, une femme marquée par la vie et l’exil, dont on raconte qu’elle fut enterrée fort vieille avec sa chevelure de jais intacte et l’intégralité de sa dentition. En dehors d’un caractère ombrageux, prompt à l’embrasement, la belle Andalouse légua à tous ces descendants son iris pâle, du gris clair au bleu turquoise en passant par toutes les nuances de l’onde méditerranéenne.
Savait-elle, mon aïeule errante, que ce regard minéral racontait un autre voyage, une autre traversée du continent, une autre histoire de migration vers une terre alors porteuse d’espoir, la magnifique Espagne des trois religions?

À cette époque, rayonnant entre tous, le Royaume d’Espagne avait été conquis par les musulmans, lesquels avaient étendu leur civilisation féconde jusqu’au sud-ouest de la France. Je me demande combien de fiers Gascons savent que leur phénotype râblé, leur peau bistre, leur poil aile-de-corbeau et leur regard sombre viennent fort probablement d’un certain manque de célérité de leurs ancêtres aux jupes rabattues par l’envahisseur venu du sud? Quoi qu’il en soit, la civilisation hispano-musulmane était un havre de paix et de prospérité dans une Europe encore et toujours secouée par de sombres luttes de pouvoir, et comme toute société au fait de sa gloire, elle attira nombre d’aventuriers du désespoir attirés par la perspective d’une vie meilleure comme les moustiques vers la lumière. Sauf qu’à l’époque, les immigrés venaient du nord, les bras qu’on louait étaient couverts d’un duvet d’or et bien des regards qui racontaient les glaces septentrionales chavirèrent le cœur des jeunes Andalouses. Si la Reconquista des Rois Catholiques sonna le glas de cette ère de prospérité, cette énième vague humaine laissa en se retirant un océan de regards clairs.

Ainsi donc, la danse des gènes chuchote-t-elle dans nos physionomies nos origines communes de peuple d’Europe.

Du côté de mon père, les boucles cuivrées racontent les différentes invasions normandes qui ont balayé le Nord de la France. Les Anglais ont beau se planquer sur leur île, leurs très nombreux cousins vivent de ce côté-ci du Chanel.

L’Europe des peuples s’est ancrée dans notre chair, au gré des migrations et des conquêtes militaires. L’Europe s’est construite chaque jour par les liens que nous avons tissés patiemment, au-delà des ambitions de nos chefs. Dans cette Europe des peuples, il y a probablement aujourd’hui des Allemands qui ignorent totalement qu’ils me ressemblent, parce que jamais leur grand-mère n’avouera avoir succombé au charme brut et exotique de mon grand-père, galopin du pavé de Montmartre qui alla au STO de bon cœur, pour trousser le jupon teuton avec sa gueule de Jean Gabin.

Il y a eu aussi les voyages scolaires, en Bavière, cette fois, à la rencontre des gosses de ceux de l’autre camp. Il y a eu la famille Horst, qui me fit découvrir la couette et les fenêtres sans volets, les œufs de Pâques peints, la fête de la bière (mais de loin, j’étais mineure!), le Deutsch Museum de Münschen et dont le père, face au lac de Constance, me raconta l’histoire de ce jeune homme qui regardait aussi le lac de ce même ponton, vingt ans plus tôt, et qui ramassa une fiente de mouette sur sa chevelure alors abondante. Il épousera la femme qui éclata de rire à sa mésaventure.

Il y a eu aussi Antoine le franco-irlandais, à moins que ce ne soit l’inverse, Janusz de Varsovie, et pourtant plus parisien encore que mon titi de grand-père, Andreas de Bâle, qui demanda ma main à mon père alors que j’avais 15 ans, argumentant qu’en héritant de la banque de son père, il deviendrait bientôt un très bon parti. Il y a eu aussi notre guide à Munich, un garçon venu de nulle part, qui parlait plus d’une dizaine de langues, un raccourci de la Babel européenne à lui tout seul.

Et puis, il y a eu encore Draga la Libanaise, Maï la Loatienne, Hey Djin la Coréenne, Sayaka la Japonaise… pas européennes, n’est-ce pas? Et pourtant, tellement françaises.
Toutes ces trajectoires, toutes ces rencontres, toutes ces histoires tissent un réseau de liens tellement serrés qu’il n’est plus possible de savoir qui vient d’où et on l’on va. C’est de cet entremêlement permanent que naît l’Europe réelle, celle des peuples et non celle des marchands, des financiers, des guerriers ou des politiques.

C’est cette Europe que j’aime et que je défends. L’Europe des migrations, l’Europe des mélanges, l’Europe des grands courants de pensée, des petites histoires particulières, des voyages, des rencontres, des échanges, cet immense territoire aux contours flous, toujours reconstruit, toujours réinventé, revendiqué, qui se tisse au gré des soubresauts de l’Histoire.

Cette Europe, c’est aussi celle des grandes tragédies, des grandes guerres et des grands exodes, quand des millions d’entre nous sont partis, eux aussi, à la recherche de la terre promise. Cette Europe, ce fut aussi l’Afrique pillée, l’Amérique annexée et nettoyée de ses peuples premiers, des caravanes, des bateaux, des trains, des avions, envoyés aux quatre coins du globe, jusqu’au moment incroyable où le soleil ne se coucha plus sur cette dispersion en perpétuelle extension.

Cette Europe, c’est aussi la tentation du pire, le siècle des génocides, les jeux de puissance, les déluges de feu, la terre féconde éventrée par le métal hurlant et avalant à gros flots ininterrompus le sang de ses enfants.

Cette Europe, c’est encore un rêve de paix, le désir d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi, l’envie, le besoin de se bâtir un avenir commun.

On ne construit rien de beau, rien de grand sans rêve d’un avenir meilleur. Il y a toujours une marge cruelle entre le rêve et la réalité. C’est bien pour cela qu’il ne faut pas avoir peur de vouloir le meilleur, pour tous!