Je me demande à partir de quel moment tout a basculé, qu’est-ce qui a fait que nous avons abdiqué presque toutes les dimensions de notre vie d’êtres humains pour ne plus être que des consommateurs!

Hier, j’ai eu l’impression que le truc le plus important de la journée, c’était de pouvoir aller pousser un foutu caddie dans les travées d’un hypermarché. Ça devait vraiment gratter là où ça démange pour que la plupart des grosses enseignes du bled annoncent fièrement depuis une semaine que leur pompe à fric allait rester branchée toute la journée de la fête nationale. Certes, on peut comprendre le point de vue des multinationales du shopping pour lesquelles un jour de fermeture est un jour de recettes perdues, mais je reste totalement stupéfaite par la satisfaction affichée par les pousseurs de caddie. Un peu comme s’il n’y avait plus que la consommation pour remplir leur vie.

D’ailleurs, les bienheureux clients vont bientôt être totalement comblés, puisque le paquet fiscal actuellement à l’étude à l’Assemblée Nationale s’est vu greffé d’un amendement spécial ouverture du dimanche! Même si l’amendement a été retoqué à la première séance du 12 juillet, soyez certain que ce qui a été sorti promptement par la porte saura bien revenir par la fenêtre, comme en atteste ce bout de débat :

M. Roland Muzeau. Madame la ministre, je vous avais interpellée, hier soir, à la suite d’une dépêche qui dévoilait la lettre de mission très précise que le président Nicolas Sarkozy vous avait adressée justement au sujet de l’ouverture des magasins le dimanche. Il y avait même une injonction : que ce soit réglé cet été ! D’ailleurs, vous avez repris un peu cette injonction en disant : « Il faut absolument que l’on règle cette question vite, le plus vite possible. »

Il y a quand même un vrai problème : celui du respect du code du travail. Depuis des années et des années, de très nombreux cas, en France, montrent que les préfets n’appliquent pas la loi. C’est tout de même assez fort !

Des entreprises de la grande distribution grignotent, peu à peu, au-delà des cinq dimanches qui peuvent être autorisés. Quand les soldes commencent, vous avez des magasins qui les démarrent à minuit une ! Pour être dans la journée ! C’est complètement débile tout ça ! Sur les Champs-Élysées, vous avez Virgin, qui, quand il lance un produit, une Game Boy ou je ne sais trop quel jeu vidéo, ouvre son magasin à minuit une. Les grandes chaînes alimentaires – Carrefour, Auchan et j’en passe – multiplient les demandes de dérogations auprès des préfets et des élus locaux au seul motif qu’il faut vendre pour la rentrée scolaire, et la fois suivante qu’il faut vendre je ne sais trop quoi. Bref, petit à petit, on aboutit à une désorganisation totale, à une mise en danger de la santé des salariés et à leur surexploitation.

Dans ces métiers-là, ces entreprises-là, les salaires sont tellement des salaires de misère ! Alors, oui, les salariés veulent peut-être gagner 300 euros de plus. Ce sont souvent beaucoup de jeunes qui travaillent dans ces entreprises. Bien sûr qu’ils veulent gagner 300 euros de plus. Quel choix ont-ils ? D’être payés un salaire de misère ou de rajouter un peu d’argent à la fin du mois ? Le choix n’existe pas en la matière.

Si l’exigence d’une règle nationale est incontournable, nous avons un exemple : en Alsace, il n’y a rien d’ouvert le dimanche. Ils n’en sont pas morts, les Alsaciens ! D’ailleurs, c’est la seule région que vous avez conservée. (Exclamations sur les bancs du groupe de l’Union pour un mouvement populaire.)

Et oui, bronzez tranquilles, mes petits chéris, pendant ce temps, on s’occupe de vous!

D’ailleurs, un peu plus tard dans la même séance, je vous laisse apprécier cette belle argumentation sur l’adaptation à la modernité :

M. Richard Mallié. Quand vous affirmez que ce syndicat est là pour défendre les salariés, permettez-moi d’avoir des doutes !

Il faut vivre avec sont temps. Nous sommes au XXIe siècle, et plus au XIXe.

M. Jean-Louis Idiart. Justement !

M. Richard Mallié. Nous ne sommes plus à l’époque des diligences mais au temps du commerce en ligne, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre et trois cent soixante-cinq jours par an. Étant moi-même fils de petits commerçants, tombé dans le pétrin dès le plus jeune âge – puisque mes parents avaient un commerce d’alimentation –,…

M. Jean-Pierre Brard. Ont-ils eu à déposer le bilan ?

M. Richard Mallié. …je puis témoigner que le commerce oblige à s’aligner sur la concurrence et à se mettre au service des clients : l’homme au service de l’homme. Internet le permet vingt-quatre heures sur vingt-quatre, fort bien ! C’est plus facile, les gens iront y faire leur marché pour équiper leur maison, les commerçants traditionnels n’auront plus de clients et leur chiffre d’affaires s’effondrera !

Mme Catherine Lemorton. On n’achète pas son pain sur Internet !

M. François Brottes. Pas la peine de mettre tout le monde dans le pétrin !

M. Richard Mallié. Si vous aviez lu l’amendement n° 182 jusqu’au bout, monsieur Ayrault, vous auriez constaté que le dispositif proposé est conçu sur la base du volontariat des salariés et d’un accord avec les partenaires sociaux.

M. Roland Muzeau. C’est bidon !

M. Jean-Marc Ayrault et M. François Brottes. Les salariés n’ont jamais le choix !

Le débat continue dès demain, et il y a fort à parier que la normalisation du travail le dimanche va revenir sur la table à un moment ou un autre. Parce que pouvoir faire ses courses 7/7 va bientôt devenir un droit constitutionnel. Et d’ailleurs, pourquoi pas 24/24? Y a pas de raison qu’on ne puisse pas blaireauter aussi à 3 heures du mat en surfant entre les têtes de gondole. On ne sait jamais : et si une compulsion d’achat vous prenait subitement en pleine nuit comme une grosse envie de faire chier?

Le droit de faire ses courses le dimanche, agité comme le gros étendard de ceux qui pense que leur liberté justifie de se torcher avec celle des autres, peut avoir l’air d’être un sujet trivial. Mais il est symptomatique du long glissement des valeurs sociales dont nous sommes les cobayes presque consentants. On s’insurge contre la limitation du droit de faire ses courses, mais on se tape de celles, nombreuses, qui touchent de plus en plus au droit de se soigner, avec les déremboursements, les médecins traitants, les franchises et toutes les merdes qui rendent le ticket d’entrée au droit à la santé de plus en plus cher et donc restrictif. Un petit tour au ciné pour mater Sicko pourrait vous éclairer sur ce que signifie concrètement la marchandisation de la santé.
Donc, on s’empoigne sur le droit de faire ses courses tout le temps, mais on s’accommode très bien de la restriction de droits plus fondamentaux comme ceux de se soigner ou de se loger. Sous prétexte d’autonomisation, l’éducation part pour devenir plus chère, ce qui revient à pratiquer la sélection par le fric, plutôt que par les résultats. Mais qu’est-ce qui est censé nous galvaniser pire que des Kamikazes rêvant d’un océan de vierges pas farouches, une ceinture de semtex autour du bide : le droit de travailler plus pour dépenser plus!

Même notre président, on nous l’a vendu comme un paquet de lessive : le mec qui va laver plus blanc!

Alors, à quel moment avons-nous vendu notre citoyenneté pour un plat de lentilles en boîte?

En septembre dernier, je profitais de l’arrière saison en errant sur la plage quasi-déserte du Vieux-Boucau. C’était une journée magnifique, comme souvent en cette saison : ni chaud, ni froid, le petit vent doux véhiculait à mes narines extatiques le parfum iodé des embruns. Juste profiter du moment. De loin en loin, quelques badauds qui tartaillent avec passion. Oreilles traînantes, j’attrape quelques brides de discussions enflammées :

  • Je pense que le plus simple, c’est que je prenne un chargeur de CD et que je le mette dans le coffre.
  • Arrête, le plus simple, aujourd’hui, c’est de prendre un lecteur compatible MP3. Une dizaine d’albums et c’est bon pour tout le trajet.

Deux femmes, plus loin.

  • Est-ce que tu as vu le dernier (pfffft, le vent efface les paroles comme les empreintes de mes pas sur le sable)?
  • Oui et je le trouve vraiment génial. Je pense que je vais jeter mon vieux pour celui-là…

Encore plus loin.

  • Avec le dernier (Schrrrrrttt), tu peux tout faire : écouter de la musique, visionner des films, décharger ta carte photo, tout. C’est un centre multimédia dans la poche.
  • Mais ça coûte bonbon, non?
  • A peine 500€! Et puis tu as le modèle d’entrée de gamme pour seulement 325€. Mais bon, tu as moins d’espace disque!

A quel moment avons cessé de nous intéresser à autre chose qu’aux catalogues de papier glacé ou aux linéaires de supermarché? Quand avons cessé de nous intéresser à tout ce qui ne s’achète ou ne se vend pas? Sans les fiches produits, de quoi parlons-nous avec ceux que nous aimons? Quel temps nous reste-t-il en dehors du travail et de la consommation? Qu’est-ce qui échappe encore à la sphère marchande?

Combien sommes-nous à nous poser encore ce genre de question?