Journée portes ouvertes à l’école de la naine. Enfin une occasion de voir à quoi on occupe les petits monstres pendant que leurs heureux géniteurs veillent à la bonne marche du monde de leurs petites affaires.
L’occasion aussi de découvrir qu’à l’Éducation Nationale, les portes ne sont pas ouvertes pour tout le monde.

Côté maternelle, c’est plutôt sympa : les parents sont cornaqués par petits groupes par une poignée de mômes de la Grande Section. Nez dans le plan de l’école, investi d’une mission de la plus haute importance, le chef de meute nous fait faire le tour des classes et nous présente, sur les murs, les diaporamas qui résument une année d’activités pédagogiques.
Le clou du safari à Lilipute, c’est l’exposition gourmande dans la vaste salle de jeu, où chaque classe a résumé les temps forts de l’année avec une foultitude de créations biscornues et charmantes à la fois, comme cette sublime pièce montée en carton marron qui reste inexplicablement habillée de véritables bonbecs. Je pense bien à barboter un chamallow au passage, mais le stoïcisme des nains sur place m’encourage à plus de dignité.

Le fin du fin, c’est la boutique de l’école où sont vendues aux parents le must des babioles produites par les chères petites têtes blondes : Ha ben voilà une activité bien utile : si jamais la situation se dégrade, les gosses savent déjà comment se tenir dans un sweatshop!
Sous le regard consterné des parents qui m’entourent, je me dis que mon sens de l’humour décapant gagnerait parfois à plus se cantonner à mon blog…

Au fond du couloir

Je décide donc de me faire oublier en allant explorer le primaire dont j’ignore jusqu’à la géographie intime des lieux. Je croise brièvement le directeur, tout content de me savoir en reportage, et sur ses indications, monte au premier étage pour une exploration systématique des classes. Très logiquement, je commence par la classe tout au fond du couloir, là où l’affluence semble connaître une certaine accalmie.
À ma grande surprise, pas de dessins aux murs, ni photos, ni atelier découverte, rien d’autre que des cartes géographiques qui auraient pu être directement importées des classes de mon enfance. Quelque chose de vieux et de figé, une classe sans vie et sans histoire dans laquelle tourne en rond une douzaine de grands gaillards à la bouille ronde.

  • Heu… je suis dans quelle classe, là?

Un bonhomme à l’indubitable physique de hibou cacochyme s’approche de moi pour répondre.

  • C’est la clisse
  • La quoi?
  • La clisse

Et il écrit sur le tableau, avec une écriture d’avant-guerre : CLIS = Classe d’Intégration Scolaire.

Là, je crois que j’ai bien compris.

  • Mais pourquoi ne présentez-vous rien pour la journée des parents?

Je me dis que ce sont spécialement ces gamins qui rament à contre-courant qui ont le plus besoin d’être mis en valeur aux yeux des autres, particulièrement sur les activités extrascolaires, celles qui les renvoient le moins à leurs carences éducatives.

  • Non, mais ils ont l’air gentils, là comme ça, mais faut les tenir. Ici, on n’a que des cas lourds. Beaucoup sont violents on tente juste de leur inculquer le minimum.
  • Oui, mais dans CLIS, il y a insertion, non? Le but, ce n’est pas de faire passerelle vers le retour au parcours standard?
  • Non, mais là, vous ne vous rendez pas compte. Les meilleurs, on les enverra en SEGPA… quant aux autres…

Je me rends juste compte que je suis partagée entre une honte tétanisante et l’envie de lui éclater sa tronche nyctalope sur le tableau. Il répète à l’envi qu’il s’agit des cas les plus lourds à 25 kilomètres à la ronde et que sans moyen, il ne peut rien faire. Même pas des putains de dessins sur le mur, connard? Ou juste ne pas parler devant eux comme s’ils étaient des bêtes sauvages?
Heureusement, je n’ai plus 20 ans, j’ai la couenne aguerrie et je maintiens mon plus beau sourire émail titanium pendant que mon crâne se révolte en pulsant sauvagement. Je sais que je vais arriver à ne même pas changer de couleur. Je remercie affablement le prof pour tout ce temps qu’il m’a consacrée et je tente d’être la plus radieuse possible en saluant les mômes d’un tonitruant bonne journée, messieurs, qui ne s’adresse évidemment qu’aux petits prisonniers de la classe du fond du couloir.

Mon malaise grandit pendant que je visite les autres classes, celles des normaux où je vois s’étaler les réalisations, les groupes de travail, les sorties extra-scolaires et toutes les œuvres d’art qui ravissent les parents et rengorgent de fierté les enfants. Certains mouflets me connaissent et sont ravis de me traîner vers leurs créations personnelles devant lesquelles ils posent comme des fanfarons. J’ai toujours mon sourire Starship Troopers collé au visage comme un masque, mais chaque pas me ramène inexorablement dans la classe du fond, celle d’où les parents égarés sortent prestement avec une mimique gênée sur leurs traits. Les commissures de mes lèvres pèsent 30 tonnes chacune, mais je tiens bon : il y a d’autres gosses à ne pas décevoir, d’autres clichés à prendre.

Et pendant que les bons élèves se pressent pour avoir la chance d’être capturés par mon objectif, je me souviens que les gamins de la salle du fond, qui ne se mélangent pas aux autres, n’ont pas cherché non plus à être photographiés. Tout comme celui du SEGPA du lycée, il y a quelques mois, qui ne voulait pas être sur la photo promotionnelle de sa section. J’avais lu sa profonde détresse d’être là plutôt qu’ailleurs, sa conscience aigüe d’être coincé dans une voie de relégation. Je lui avais glissé quelques mots en tentant de ne pas me faire entendre du personnel encadrant, juste pour lui dire que l’essentiel était dans la beauté du geste, dans la recherche de l’amélioration dans ce que l’on fait et non dans le regard des autres. C’était un demi-mensonge, parce que nous savions tous deux que tout est dans le regard de l’autre, mais je pense qu’il avait compris que le mien ne serait pas condescendant et il accepta de poser. En allant vers la classe SEGPA, le responsable m’avait bien fait comprendre qu’il s’agissait là de la section où l’on parquait ceux qu’on estimait comme inadaptés, inutiles, parce qu’il fallait bien les garder jusqu’à 16 ans.
J’avais alors bu ma première coupe de honte, mais la colère prend à présent le dessus quand je prends conscience à quel point la machine à bannir se met en place bien en amont! Banlieues… lieu de bannissement, jusqu’au cœur de nos écoles.

Ce matin, j’en parle à un responsable d’encadrement jeunesse, lequel s’étonne toujours de me voir chaque jour découvrir la vie.
Il travaille régulièrement avec les mômes de la CLIS : Ici, ce sont des gamins absolument charmants, très investis dans ce qu’ils font. Il faut dire qu’ils sont loin de l’ultracompétition en milieu scolaire. L’école trie plus qu’elle n’instruit. Elle n’enseigne qu’à ceux qui savent déjà. Elle privilégie les savoirs et boude les savoirs-faire. C’est juste devenu une immonde machine à trier. Et à rejeter.

  • Au fait, tu sais comment on reconnaît un gamin de SEGPA dans un couloir?
  • Non, mais je sens que tu vas me le dire.
  • C’est le seul qui dit bonjour!