Pour qui ne l'aurait pas encore remarqué, Nicolas Sarkozy surfe voluptueusement depuis des années sur le strict registre de l'émotionnel, de la réaction viscérale instantanée à un fait divers, afin de l'intégrer immédiatement dans un pseudo-discours politique. Il transforme l'espace du débat public en une triperie phénoménale. Son fer de lance, son étendard : l'indignation!

Monsieur le ministre candidat s'indigne beaucoup, énormément, voire tout le temps. Il s'indigne des racailles, des sauvages, des juges laxistes, des bébés délinquants, des flics maternant, des clandos récalcitrants, des putes déambulant, des gauchistes grimaçant, des chômistes faignantant, des travailleurs sans allant... de toute une faune étrange et étrangère que l'on ne comprend pas, que l'on ne voit pas vraiment mais que l'on ressent confusément comme une menace, une sorte de magma dangereux. Elles sont bien pratiques les indignations de Nicolas Sarkozy. Pas besoin d'un cerveau pour suivre : des tripes suffisent largement!

Alors quand il sort son petit couplet sur le déterminisme génétique des pédophiles et des suicidés[1], soyez bien certains qu'il ne s'adresse là qu'aux cerveaux rendus bien disponibles par l'usage immodéré de boîte à cons et de raccourcis faciles.

Haro sur le monstre!

Dire qu'on est natural born pédophile n'a rien d'anodin. Car le pédophile, c'est le croquemitaine contemporain. Maintenant que le Petit Chaperon Rouge ne risque plus de se faire bouffer par Canis lupus, on lui a trouvé un autre prédateur, autrement plus dangereux et inquiétant, parce que ressemblant outrageusement à notre voisin de palier. Le pédophile est un pervers. La pédophilie, c'est Le Mal! Il n'est même pas besoin d'avoir des enfants soi-même pour comprendre cela avec ses tripes. Et c'est bien là qu'on devrait commencer à se méfier.

Un gars qui est attiré par les enfants pré-pubères est naturellement mauvais. Et Nicolas Sarkozy exprime bien son sentiment là-dessus :

J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense.

Il incline à penser comme le saule pleureur courbe naturellement sa ramure souple vers la surface ondulante des flots limpides de la rivière. Sarkozy n'a pas besoin de démontrer, de justifier ou de prouver. Il assène sa vérité en sachant qu'elle touchera facilement sa cible alors que les dénégations construites des scientifiques et des experts se perdront dans le brouhaha médiatique. L'essentiel, c'est de toucher les gens, pas de les faire réfléchir.

Le pédophile est donc né monstrueux.
La messe est dite.
Nul besoin de se poser de questions, de chercher à comprendre.
Il est un nuisible qu'il convient de neutraliser efficacement et de manière définitive.
Le mal existe.
Il est inscrit dans les gènes.
Notre place dans la société ne dépend pas de nos efforts, de notre mode de vie, de notre conduite. Elle est inscrite dès le départ. C'est marqué au fer rouge au cœur de la machinerie génétique. Ce n'est plus Dieu qui nous assigne un destin. Ce sont les gènes!

Et maintenant que l'on applique avec aisance le déterminisme aux violeurs d'enfants et aux suicidés, le reste ne sera qu'un fil logique que l'on déroule : tout est déterminé. Il n'y a donc rien à corriger.

L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme

Quiconque a eu la chance d'étudier cet ouvrage majeur de Max Weber sait depuis longtemps ce qui se tapit derrière le discours de Nicolas Sarkozy, quelle est sa vision du monde. Ce n'est pas pour rien que ses plus fervents détracteurs l'accusent régulièrement d'atlantisme outrageux. Car cette vision du monde est celle du modèle de société anglo-saxon, celui qui règne dans toute son hideuse splendeur au pays de l'Oncle Sam.

Selon Calvin, Dieu a de toute éternité destiné certains hommes au salut et condamné les autres à l'enfer (dogme du double décret ou de la prédestination). Le fidèle calviniste va alors chercher dans son activité professionnelle les signes de sa confirmation : la réussite dans la recherche des richesses lui semblera être le témoignage de son statut d'élu. Seuls, en effet, les élus peuvent avoir du succès dans l'activité que Dieu a donné à accomplir aux hommes pour sa plus grande gloire, c'est-à-dire dans le Beruf (la profession) comme vocation. Pour s'assurer de leur statut d'élu, les calvinistes vont ainsi transformer leur vie en une recherche méthodique des richesses dans le cadre de leur profession ; bien entendu, il est hors de question de transformer les richesses ainsi produites en luxe ou démonstrations ostensibles. C'est dans cette ascèse, centrée sur l'acquisition rationnelle de richesses, que le capitalisme trouvera selon Weber l'impulsion fondamentale à son essor.[2]

L'éthique protestante repose sur l'idée de la prédestination des individus, aux antipodes de la pensée catholique qui affirme que c'est par nos actions, nos choix, l'usage de notre libre arbitre, que nous pouvons gagner notre salut. D'un côté, il y a la justification de toutes les inégalités, de l'autre, la croyance que chacun de nous est maître (et responsable) de son destin. Et c'est cette éthique de la justification de l'inégalité innée entre les hommes qui est le fondement même du capitalisme, idéologie politique à laquelle l'adhésion de Nicolas Sarkozy ne fait aucun doute.

La science des certitudes

C'est ainsi que depuis des années, de nombreux scientifiques américains tentent de trouver une assise rationnelle à cette cosmologie qui justifie toutes les inégalités, et c'est pour cela que le déterminisme génétique a un tel succès là-bas.

Si tout est inscrit dans les gènes, si le destin de chacun est inné et non dépendant de l'environnement social, familial et économique, alors les inégalités les plus criantes, les plus révoltantes sont de l'ordre du naturel et non du social.

Cela parle aussi en filigrane de l'impuissance du politique et de la soumission à l'ordre naturel des choses, ordre naturel désincarné dans la société moderne par la fameuse main invisible du marché.

Ainsi donc, dans un monde régi par le déterminisme génétique, chacun est à sa place et nul besoin de politiques correctrices pour réduire les écarts : les pauvres sont pauvres parce qu'ils sont programmés pour l'être et investir de l'argent dans un système éducatif plus performant ou dans la redistribution des richesses est une pure perte de temps et de moyens. Il vaut même mieux investir sur les riches (subventions, réductions d'impôts, etc.) parce qu'eux seuls sont capables, par la grâce de leurs bons gènes, de bien utiliser cet argent pour le faire fructifier.

Et notre pédophile dans tout cela?

Comme tous les autres déviants, il est un rebut de la société, un humain du sous-sol (d'ailleurs la question même de son humanité se pose) qu'il convient de traquer et de mettre hors d'état de nuire. Inutile, là aussi, de dépenser de l'argent pour soigner les multiples maladies mentales qui touchent nos contemporains, encore moins pour les étudier, puisque tout est dans le gène. D'où les investissements massifs dans l'ingénierie génétique (trouver le mauvais gène et le déconnecter : voilà qui est séduisant!) pendant  que la psychiatrie crie misère et que les lits ne cessent de fermer. Ce qui explique que l'on progresse si peu sur les maladies mentales. Surtout s'il s'avère qu'elles sont les conséquences logiques d'un mode de vie mortifère pour l'humain. Et comme l'on ne sait rien, c'est forcément génétique. Et la boucle est bouclée.

Sauf que personnellement, en tant que mère d'une adorable petite fille, je préférerais justement que l'on mette plus de moyen pour étudier la pédophilie plutôt que pour stigmatiser les personnes qui en sont atteintes. Le pédophile est tellement pestiféré qu'il ne peut même pas aller chercher du secours quand il comprend ce qui lui arrive. La plupart des praticiens refusent de les prendre en charge. Et qui irait avouer à un médecin ce qui est considéré unanimement comme une monstruosité? Je préférerais pourtant de loin que les pédophiles trouvent des structures d'accueil et de soin plutôt que d'être livrés à eux-mêmes, seuls avec leurs pulsions et leur honte[3]. Je me dis qu'alors, nous en saurions infiniment plus sur cette étrange déformation de l'objet d'attachement sexuel, nous pourrions plus facilement en saisir les facteurs prédisposant et aggravant dans le milieu familial et social et nous serions donc à même de prendre en charge et de soigner ces personnes bien avant le passage à l'acte! Et en tant que mère, c'est cela qui me conviendrait le plus : prévenir ce type de délinquance sexuelle avant qu'elle ne se produise, plutôt que d'appeler au lynchage aveugle et absurde une fois que le mal est fait.

Non, nous ne sommes pas tous pédophiles, contrairement à ce que laisse entendre le titre de ce billet, mais à l'opposé de monsieur Sarkozy, de bonnes et longues études en psychologie sociale m'ont convaincue que l'on ne naît pas prédéterminé, que l'on se construit et se défait tout au long de la vie, en fonction de notre environnement social, familial et économique. Je n'arrive même pas à imaginer ce que pourrait être un pédophile de 4 ans (ben oui, si l'on naît pédophile, cela signifie qu'il y a des enfants pédophiles... ce qui n'a pas de sens!) , tant l'idée me semble ridicule.

Par contre, je pense que chacun de nous, dans certaines circonstances, aurait pu devenir un pédophile, tout comme, selon les circonstances, l'aimable voisin de palier peut se transformer en un redoutable bourreau qui découpera à la machette les gosses de ses amis avec lesquels il prenait le thé quelques jours plus tôt.

Bon vote à tous et méfiez-vous des petites phrases, des évidences et de vos tripes...

Notes

[1] Je pense que les familles des récents suicidés du travail apprécieront à sa juste valeur la petite saillie du présidentiable : le management nouveau par la terreur et le stress n'a rien à voir avec ce qui leur arrive, c'est juste le suicidé qui était prédisposé à être un maillon faible!

[2] Extrait fort pertinent de wikipedia.

[3] Vu l'attitude générale sur la pédophilie, je ne vois pas comment un pédophile pourrait ignorer le grand tabou qui pèse sur son affection. Je ne vois pas non plus vers où ou qui il peut chercher du secours dans ces circonstances. Et je me doute que la plupart d'entre eux doit refouler de toutes leurs forces ce genre de pulsion, les garder totalement pour eux, jusqu'au moment où ils sont débordés par elles...