Pendant que les analystes politiques passent l’essentiel de leur temps à éplucher complaisamment  des sondages qui ne signifient rien, j’ai décidé de lire un livre. J’avoue que je ne consacre pas tout le temps que je devrais à ce pavé fort instructif, mais j’ai pu y piocher quelques extraits forts intéressants que je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous.

La première loi de la propagande (…) est la loi de la conservation de l’individu. Et pour la faire agissante dans le comportement de ce dernier, le meneur doit employer le stratagème psychologique suivant : il doit suggérer la peur, et faire ensuite entrevoir l’issue de la situation dangereuse, la possibilité d’atteindre la sécurité par des actions qu’il suggère.

Déjà, cette petite phrase ne peut qu’attirer l’attention, déclencher la réflexion.
Cela continue un peu plus loin.

Quels étaient donc les moyens d’influencer les masses? Nous l’avons dit, il y avait deux groupes de personnes; par conséquent, il devait y avoir deux formes de propagande : l’une s’adressant aux 10%, aux êtres assez sûrs d’eux pour résister à la suggestion brutale, l’autre, aux 90%, aux passifs ou hésitants, ayant leurs mécanismes psychiques accessibles à la suggestion émotionnelle, et notamment édifiée sur la base de la pulsion n°1, combative : la menace, proférée de temps à autre, comme facteur absolu, réévoquée par des sigles ou symboles répandus en masse, et agissant comme facteur conditionnant, déclenchait les réactions de peur, qui se matérialisaient sous forme de votes favorables à ceux qui prononçaient cette menace et la diffusait partout au moyen de leurs symboles.
Ces deux formes de propagande, s’adressant à ces deux groupes de personnes, différaient donc en principe : la première agissait par persuasion, par raisonnement; la deuxième par suggestion, et déclenchait tantôt la peur, tantôt son complément positif — L’enthousiasme, le délire, tantôt extatique, tantôt furieux.

Bien sûr, on pense tout de suite aux cerveaux disponibles de Le Lay et la formidable machine médiatique qui s’était emballée sur le thème de l’insécurité pendant les élections de 2002, avec le résultat que l’on connaît tous.

(…) pour gagner les masses, il ne fallait pas les heurter dès le début. (…) Il n’a pas hésité à promettre à toutes les couches sociales l’accomplissement de leur vœux intégraux : aux ouvriers, l’augmentation des salaires, aux patrons la garantie de leurs profits, aux paysans le relèvement des prix pour leurs produits, aux citadins le bon marché des denrées alimentaires, et ainsi de suite. Il a spéculé sur ce que les hommes, pris entre la peur des sanctions et l’étourdissement extatique, créé artificiellement par le tamtam guerrier, par le jeu de la propagande sur leur sensibilité, ne verront pas les contradictions de ses promesses et se laisseront prendre.

C’est ici qu’il ne faut pas confondre trois choses en politique qui n’ont pas grand-chose à voir entre elles : les promesses ( qui n’engagent que ceux qui y croient!), les programmes (qui drague l’électeur par strate, par catégorie) et le modèle de société que l’on compte réellement appliquer en cas de victoire.

Rarement la propagande ose employer des injures, des expressions telles que [sa propagande] : racaille, gueux, parjures, souteneurs, assassins, prostitués intellectuels, etc. (…) Cette tactique qui est basée sur une juste évaluation des faiblesses humaines, doit conduire presque automatique au succès, si le parti adverse n’apprend pas à combattre les gaz asphyxiants par les gaz asphyxiants. La terreur sur le chantier, à l’usine, aura toujours un plein succès, tant qu’une terreur égale ne lui barrera pas la route.

Là, on se dit que j’ai déniché un bouquin qui analyse en profondeur les mécanismes spycho-sociologiques qui œuvrent en profondeur dans cette étrange campagne politique que nous subissons depuis quelques mois! Je ne saurais induire le lecteur en erreur plus longtemps. Il s’agit en fait d’un livre en seconde édition de 1952, le viol des foules par la propadande politique de Serge Tchakhotine et le phénomène observé est bien celui de la propagande hitlérienne.

L’histoire des événements qui se sont produits dans le monde ces dernières années (…) peut être considérée comme le recul des démocraties. Elle nous a montré le mécanisme intime de ces faits : nous avons pu constater que cette évolution n’a pas été causée exclusivement par l’effet des facteurs économiques et sociaux, par une sorte de loi d’arain économique, engendrant une situation sociale intenable (…) Ce qui attend l’humanité, si le danger d’une nouvelle guerre mondiale n’est pas écarté, et si le genre humain survit à la catastrophe, et pire encore : c’est la dégradation de l’homme au niveau de l’automate, dont toutes les réactions, tous les réflexes seraient déterminer d’avance, réglés par le vouloir d’une petite pseudo-élite, imbue d’idées criminelles de domination; c’est l’avilissement de la pensée humaine au niveau d’un instrument d’oppression psychique, un viol intellectuel continu, l’abaissement de l’art à la glorification de la violence et de l’idée absurde de la prédestination des chefs.

Et une dernière pour la route, avec cette vision de l’avenir (notre présent de notre point de vue) par Philippe de Felice en 1947, dans Foules en délire, Extases collectives, cité par Tchakhotine.

Dislocation progressive des anciens groupes familiaux, sociaux et religieux, dont les traditions agissaient comme sédatifs sur les caractères et les mœurs, l’agitation de plus en plus fiévreuse d’une civilisation où tout est subordonné au développement du machinisme, la diffusion par la presse et la télégraphie sans fil d’informations sensationnelles, qui surexcitent un public incapable de réagir, l’inquiétude perpétuelle que les crises économiques et politiques entretiennent dans les esprits, enfin les périls trop évidents que les conflits ouverts et latents font courir aux hommes et aux nations et qui les menacent d’anéantissement. Ce sont là les causes et aussi les symptômes d’un état pathologique, qui s’aggrave de soi-même à mesure qu’il se prolonge et qui semble enfermer l’humanité dans un cercle infernal, à l’étreinte duquel certains individus, pareils à des fous que meut une furieuse envie d’échapper à tout prix aux hallucinations qu les obsèdent, ont fini par s’imaginer que seule, une guerre d’extermination totale pouvait nous arracher.

Tout cela pour dire qu’il est encore temps d’éteindre la télévision, de se remettre à lire des choses plus consistantes que la dernière bio d’une pseudo-vedette et d’interroger d’un regard neuf les rouages intimes d’un monde qui a tendance à bégayer…