Bien sûr, tous les candidats en lice aimeraient bien s’en réclamer, mais hélas pour eux, le plus grand parti de France, c’est celui de ceux qui choisissent de ne pas choisir.

Au fil du temps, les rangs des abstentionnistes enflent, grossissent et remplissent insidieusement l’espace démocratique.
Si les abstentionnistes étaient tous regroupés dans un parti, ils seraient arrivés premiers au second tour des élections de 2002, loin devant Chirac, avec ses 19,88% des suffrages exprimés (et encore moins en comptant les fameux abstentionnistes) et Le Pen se serait fait éjecter directement de la course avec ces 16,86%.

Si on compte directement en voix, avec 11.698.956 personnes, les abstentionnistes comptabilisent plus de monde que les deux finalistes de 2002 réunis (5.665.855 voix pour Chirac et 4.804.713 pour Le Pen). Voilà qui relativise brusquement l’importance du séisme du premier tour des présidentielles de 2002!

Portrait-robot de l’abstentionniste.

En juin 2002, Le Monde s’est intéressé à la population des abstentionnistes et a commandé une étude à la SOFRES sur ceux ont choisi de ne pas voter aux législatives qui ont suivi le choc des présidentielles. Si l’on regarde les tendances politiques des abstentionnistes, on remarque assez rapidement que 47% d’entre eux vote habituellement à gauche et /ou pour les Verts, tous courants confondus et seulement 26% vers la droite.
Il ne faut pas se jeter sur des conclusions hâtives et se pencher dans le même temps sur un autre phénomène : l’extension du vote protestataire.

Vous nous expliquiez avant le premier tour que la crise des loyautés envers les grandes organisations politiques pouvait mener les électeurs à deux stratégies possibles le jour du vote : la stratégie de la " défection " caractérisée par l’abstention, et celle de la " prise de parole " où l’on apporte sa voix à une force protestataire, le vote blanc et nul se situant entre les deux. Il apparaît au vu des résultats du 21 avril que les électeurs ont plébiscité ces trois formules. Est-ce une première ?

Le mouvement de montée en régime de ces trois manières d’exprimer une rupture par rapport aux fidélités politiques traditionnelles s’était déjà manifesté à la présidentielle de 1995 où, par rapport aux présidentielles des années 70 et 80, on avait enregistré une hausse des abstentions, des votes blancs et nuls et des votes protestataires. Ces trois choix rassemblaient 39,5 % des électeurs inscrits. Lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2002, ce mouvement s’est beaucoup amplifié et plus de 21 millions des électeurs inscrits -soit 51,8 % des électeurs- ont choisi l’une de ces trois formules.

D’autant que le vote protestataire d’extrême gauche a atteint lui aussi des records ?

Par rapport à 1995, le vote d’extrême gauche a doublé et quantitativement, c’est le seul électorat qui a connu une croissance aussi vigoureuse (plus de 1,3 million d’électeurs). Au-delà du parallélisme de leur progression, le vote d’extrême droite et le vote d’extrême gauche partagent nombre d’éléments de dimension protestataire : enracinement dans certaines catégories populaires, hostilité à l’Europe, même logique binaire opposant " le peuple " et " les gros " . Ces " affinités électives " aboutissent à des choix qui peuvent apparaître comme surprenants : dans le sondage réalisée le 21 avril par l’institut CSA dans la perspective du 2ème tour, il est intéressant de relever que l’électorat dans lequel les intentions de report sur Jean-Marie Le Pen sont les plus importants est l’électorat d’Arlette Laguiller (15% de ses électeurs ont l’intention de voter pour le président du FN au second tour).

Pascal Perrineau, directeur du CEVIPOF, pour la SOFFRES

On comprend ici que les personnes qui ne se reconnaissent plus dans les deux grands partis de gouvernement de la France sont aujourd’hui la majorité des électeurs.
Ce qui pose enfin l’intéressante question de la légitimité démocratique des deux partis dominants et surtout nous pose enfin la problématique du pluralisme politique!

L’indispensable pluralisme politique

J’avais déjà effleuré le sujet en écrivant autour du concept absurde et profondément antidémocratique du vote utile, L’idée assez vaseuse que l’on doit voter pour celui qui a une chance de gagner et non selon ses convictions. Du coup, le choix se retrouve effectivement limité au duo Sarko|Ségo et si l’on ne perçoit pas un grande différence de choix de société entre les deux, on en est effectivement à bouffer sa carte d’électeur de dépit.

D’ailleurs dans tous les pays où le débat démocratique se limite aux joies du bipartisme, la tendance est la même : l’inflation abstentionniste. Quand on est à la recherche d’un nouveau modèle de société, l’alternance de deux partis de gouvernement qui ne se départagent pas radicalement dans leur vision du monde est un peu stérile et revient à choisir entre la peste et le choléra. A partir du moment où le choix est verrouillé, la tentation est grande de se dire à quoi bon?

Comme je l’ai déjà abondamment écrit ici, à quoi bon l’alternance quand elle se résume à avec ou sans vaseline pour l’application au forceps d’une politique économique que la majorité subit, que la majorité (qui n’est pas si conne) refuse? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la majorité de l’abstention, c’est le parti du refus! Ce refus de cautionner un jeu politique qui ne représente pas les aspirations légitimes des peuples se traduit donc au final par une démission électorale majeure et par l’abandon des choses politiques à une petite caste privilégiée qui finit par ne pédaler que pour elle-même.

Un renouveau démocratique est possible

C’est pour toutes ces raisons qu’il est fondamental que toutes les tendances politiques puissent s’exprimer au premier tour des présidentielles. Car chaque électeur en puissance aura d’autant plus de chance de trouver un projet politique en résonnance avec ses convictions, pourra d’autant plus facilement se positionner qu’il pourra envisager de voir ses convictions profondes être représentées, ne serait-ce que dans la législature qui suivra si promptement le débat présidentiel.

C’est aussi pour cela que l’on comprend mieux l’acharnement des deux partis de gouvernement et de leurs serviteurs à verrouiller le débat politique autour de la seule alternance.

Car si la moitié seulement des abstentionnistes se retrouvent enfin dans un projet de société et retrouvent le chemin des urnes, alors c’est le paysage politique français qui sera totalement transformé, et à travers lui, c’est un signal fort qui pourrait déclencher une prise de conscience politique qui rayonnerait bien au-delà de nos frontières. Si le choix redevient possible, le vrai choix politique et non un choix binaire prémâché par les médias et les milieux financiers (qui sont majoritairement propriétaires des médias…), la recomposition politique se fera et un nouveau monde sera enfin possible!

On comprend mieux maintenant l’acharnement des deux partis de gouvernement à verrouiller les parrainages pour les élections afin de préserver leur rente de situation.
On comprend mieux maintenant l’enjeu démocratique majeur que représente la voie du pluralisme politique.

Car il ne faudrait pas que nous nous fassions confisquer une fois de plus, une fois de trop, notre droit inaliénable de choisir en notre âme et conscience, selon nos convictions !