Hier soir, j’étais à une réunion des forces vives du bled qui planchaient sur le développement économique au cul des vaches.

Le bouzin concernait "les acteurs économiques locaux", ceux qui sentent bons sous les bras la sueur des mecs qui bossent et surtout qui savent faire bosser les autres. En tant que jeune indépendante, j’aurais du être invitée, mais c’est juste la correspondante de presse qui a reçu un coup de fil au débotté, 4 heures avant le coup d’envoi.

Le bledC’est clair que le bled, c’est un peu un mouroir économique, une hémorragie démographique à lui tout seul. Bref, les jeunes partent ailleurs, s’entasser dans les grandes villes dans l’espoir de trouver du taff et, soyons fous, faire carrière. Restent les vieux et des agriculteurs vieillissants. Ici, pas d’industrie, pas de pôle économique, pas de débouchés : chômeur un jour, chômeur toujours.
Bref, le plan, c’est de créer un Pôle d’Excellence Rural à partir du peu qu’il y a[1] et d’injecter massivement du fric des collectivités locales et de l’Europe pour apporter les aménagements nécessaires pour faire venir des entreprises autour d’un type d’activité économique, histoire de créer une Silicon Valley de la mécanique automobile. Si tout va bien, les élus escomptent la création de 350 emplois directs et l’installation de 900 personnes en plus au bled, soit près de 50% de population en plus : la contre-révolution démographique.

Le volet emploi

En tant que crypto-actuchômiste, c’est le point qui m’intéresse le plus.

Déjà, le lycée du bled forme depuis la dernière rentrée les premiers futurs travailleurs du pôle d’activité. Mais surtout, une convention vient d’être signée avec l’ANPE pour mettre en place une synergie. Jusque là, je trouve ça bien.
Le plan est simple : on demande aux entreprises prochainement candidates à l’implantation ce qu’elles veulent comme travailleurs et on fait en sorte qu’elles les trouvent sur place. L’ANPE s’engage à pratiquer des tests d’aptitudes sur son stock de chômeurs (et non des tris sur compétences) et d’envoyer en formation les éléments les plus prometteurs avec promesse d’embauche à la clé. Bref, on va adapter les travailleurs sur place aux besoins des entreprises qui vont s’installer. Les forces vives du bled sont plutôt satisfaites, et je le serais presque s’il n’y avait un petit truc qui me chiffonne.

Dans la mesure où il n’y a plus de financement pour les formations actuellement, comment comptez-vous vous y prendre?

Petit flottement dans la salle. Ce genre de question est totalement hors du monde des forces vives. Du point de vue de l’entreprise, les gens doivent frapper à la porte de la boîte, tous prêts à bosser tout de suite. Éventuellement, on peut attendre le temps d’une formation, mais les affaires de fric, c’est très loin de leurs préoccupations, surtout quand ça ne risque pas de toucher leur portefeuille.
La représentante de l’ANPE attaque sur les partenariats en cours, en gros la région, comme cela devient de plus en plus le cas partout et les ASSEDIC, principal financeur de formations… avec le pognon des chômeurs.

Mais les financements ASSEDIC ne concernent que les chômeurs indemnisés au titre de l’allocation chômage, non?

Autrement dit, seuls les nouveaux chômeurs, avec des droits encore ouverts[2] peuvent prétendre être formés à un nouveau boulot. Et encore, il ne faut pas que le temps de formation chevauche la fin de l’indemnisation, sinon, c’est niet pour la formation. Or, dans mon bled, comme dans beaucoup d’autres, les entreprises n’attendent pas qu’on leur livre des gars formés sous les aisselles avec des sessions intensives de quelques centaines d’heures (200 ou 300), durées privilégiées par les ASSEDIC, non, les entreprises veulent des gars avec des formations plutôt pointues, soit facilement 12 à 24 mois. Ce qui signifie que pour espérer bénéficier d’une reconversion propre à séduire les entreprises, le chômeur doit, le jour de son licenciement même, savoir qu’il désire une reconversion d’urgence et partir en formation sur le champ. On sent bien que ça ne va pas marcher. Pour plein de bonnes raisons. Ne serait-ce que de bêtes histoires de calendrier.

Le point de vue de l’entreprise

On ne revient pas trop dessus, on a déjà bien compris ce qu’elles cherchent : des gens compétents, bien formés et opérationnels immédiatement sur des postes bien spécifiques. Cette exigence va de paire avec la nécessité de maintenir la masse salariale au plus bas niveau possible. c’est à dire n’embaucher les travailleurs que just in time, les plus qualifiés possibles pour le moins cher possible. Autrement dit, en dehors des contrats spéciaux de formation en interne[3], très peu chers, mais qui nécessitent, en théorie, un certain investissement en temps, les entreprises ont majoritairement externalisé la charge de la formation professionnelle, que ce soit en coût et en temps et à charge pour la collectivité pour se démerder pour faire coller, à ses frais, l’offre et la demande.

Le point de vue du chômeur

Avant tout, un chômeur est le plus souvent quelqu’un qui a perdu son travail. Donc quelqu’un avec des compétences et une expérience à valoriser. Autrement dit, la première chose que fait logiquement un chômeur, c’est chercher un travail dans sa branche. C’est plutôt normal, non? Et comme il sait que les places sont chères, il n’est pas forcément désespéré au bout de 6 mois de recherches infructueuses. Il sait que le marché de l’emploi a ses fluctuations, avec des pics de recrutement fin d’automne et printemps. Lui, ce qu’il cherche en priorité, c’est un boulot dans ses cordes, plutôt dans une entreprise sympa, plutôt bien payé.
Bref, le temps qu’il se rende compte qu’il est grillé, il a souvent bouffé une grande partie de son temps d’indemnisation en recherche de boulot et quand vient l’heure de la remise en question et de la nécessité de se recycler… il est trop tard! Parce que du point de vue de l’employeur, le chômeur est un pis aller. Le top, c’est de débaucher un gars déjà en poste. Ensuite, on tape dans le cercle des connaissances, puis des gens recommandés autour de soi. Le chômeur, c’est le fond de tiroir, c’est quand on a épuisé toutes les autres possibilités. J’ai déjà entendu un chef d’entreprise dire : passé 3 mois de chômage, je ne recrute plus, le mec ne vaut plus rien!.
Comme on le voit, entre le point de vue de l’entreprise et du travailleur, ça ne peut que coincer. Mais il faut ajouter un troisième larron à cette foire d’empoigne : l’ANPE.

Le point de vue de l’ANPE

L’ANPE a des impératifs, dictés par les besoins des politiques : faire baisser les putains de chiffres du chômage. A tout prix. Mais à pas cher quand même.
Sa priorité des priorités, c’est de caser les chômeurs les plus éloignés de l’emploi : les peu qualifiés, les DELD, les jeunes, les vieux, les handicapés. C’est sur ces publics que se concentrent le gros des aides à l’emploi. C’est pour cela que lors d’un recrutement, ce type de profil est plus facilement présenté aux employeurs que les autres. Avec tout le maquis des aides à l’embauche qui va avec. Or, nous avons vu que du point de vue de l’employeur, ça ne va pas du tout comme ça : il n’aime ni les paperasses, ni les cas sociaux[4]!
Du coup, les entreprises se plaignent de l’ANPE, qui ne leur fournit que des bras cassés et pas la main d’œuvre parfaitement employable et formée qu’elles recherchent et l’ANPE souffre d’une réputation de merde et garde ses stocks de chômeurs sur les bras, sans rien pouvoir en faire, sauf à les radier par tous les moyens possibles et imaginables pour tenir ses objectifs de baisse du chômage quand même.

Résultat des courses :

On a dépensé un paquet de pognon et personne n’est content :

  1. L’ANPE continue de brasser ses fichiers et d’entasser les chômeurs incasables et est montrée du doigt par tout le monde.
  2. Les chômeurs ne trouvent pas de boulot et n’ont pas les moyens d’accéder à des reconversions qui leur permettraient de sortir par le haut.
  3. Les employeurs ne trouvent pas ce qu’ils cherchent.
Le point d’achoppement de cette gabegie? La formation professionnelle!

Avec des métiers qui changent tout le temps, une économie livrée à elle-même, le nécessaire effort d’adaptation n’est fait par personne.
La formation initiale des individus est importante, mais non suffisante. Elle offre à chaque personne les outils nécessaires pour se former et apprendre tout au long du parcours professionnel qui peut devenir très chaotique, mais elle ne peut être en aucun cas suffisante face aux exigences des entreprises. Prétendre professionnaliser la formation initiale est une impasse. Elle produit alors des spécialistes dont certains ne pourront s’adapter aux changements professionnels. La formation professionnelle de qualité doit être accessible tout le temps, à tout le monde et non être une sorte de Saint-Graal perdu dans la jungle des exceptions, à laquelle les seuls qui y ont un accès facile sont ceux qui sont déjà en poste, avec une formation initiale de très bonne qualité.

La formation professionnelle pour de vrai!

Il est absurde de dépenser des sommes colossales pour financer des emplois subventionnés bidons afin d’occuper les chômeurs, tout en les maintenant dans la merde. Autant débloquer l’argent pour permettre à tous ceux qui le désirent d’accéder facilement à des formations professionnelles de qualité, et pas seulement à quelques uns, sur des critères hypers restrictifs. Ainsi, les sorties du chômage seraient réelles et durables.

De la même manière, les entreprises ne peuvent espérer continuer éternellement de s’affranchir de leurs propres responsabilités dans ce domaine. Il n’y a pas si longtemps que cela, le lieu privilégié de la formation professionnelle était très logiquement l’entreprise. Laquelle savait encore recruter des gens sur leur potentiel et les former directement au métier. Cela prenait un peu de temps, coûtait un peu d’argent, mais faisait partie du rôle même de l’entreprise. Et au final, cela ne revient-il pas moins cher que d’attendre des supers travailleurs qui n’existent pas?

Autrement dit, il serait temps que la formation professionnelle continue fasse partie du parcours normal et permanent des salariés (et des autres…). Il est temps d’en finir avec les gadgets à 3 balles qui font bien sur le papier mais qui ne servent à rien, car en décalage total avec les besoins réellement exprimés sur le terrain.
A ce titre, le DIF est une vaste fumisterie : qu’est-ce qu’on peut bien foutre de 120 heures de formation sur 6 ans, alors que les besoins réels tournent autour de personnes ayant des formations qualifiantes plutôt musclées qui peuvent s’étaler facilement sur un an ou deux?

Le chômage est un problème de société enkysté depuis plus de 30 ans et on ne pourra en venir à bout en deux coups de cuillère à pot.
Mais ce n’est pas une raison pour continuer à appliquer des recettes qui ont surtout fait la preuve de leur totale inefficacité.

Une nouvelle approche de la formation professionnelle, avec de vrais moyens, de vraies ambitions, une véritable volonté politique ne serait pas suffisante en soit, mais ce serait déjà un bon début.

En attendant, on rame et on s’enlise dans des mesurettes et des discours à 3 balles!

Bref, on n’est pas sorti de l’auberge!

Notes

[1] En novlang, on dit : valoriser les atouts!

[2] Rappelons qu’aujourd’hui, c’est 23 mois, gros maximum, plus facilement 6 ou 12 mois d’allocations chômage, ensuite, on bascule dans le social, hors champ ASSEDIC, ce qui fait que moins d’un chômeur sur deux est indemnisé par les ASSEDIC

[3] Il y a les contrats d’apprentissage, de qualification et de professionnalisation, tous très modérés en terme de salaire pour les travailleurs, souvent sous le SMIC, mais très abondamment subventionnés pour l’employeur

[4] C’est ainsi que pas mal d’entrepreneurs considèrent réellement les chômeurs, grâce à une politique de dénigrement des chômeurs qui s’amplifie depuis des années!