Journée de la femme… Et pourquoi pas une semaine, une année, une éternité des femmes, de toutes les femmes, et pas juste des archétypes pour morale bien-pensante?

Ce que j’ai préféré de mes années de fac à Toulouse, c’était les nuits. Les fameuses nuits estudiantines où nous arpentions les ruelles de la ville rose avec mes potes, où nous jouions au tarot jusqu’au bout de la nuit aux Pénitents gris, refaisant le monde autour du duo de bière de la soirée. Je me souviens avec une émotion particulière de ces fins de soirées harassées où nous nous échouions à l’Étincelle, en face de la gare Matabiau, aux petites heures de la nuit.

L’Étincelle était (et est peut-être toujours) une brasserie ouverte pratiquement 24/24H où l’on pouvait s’envoyer un repas complet juste avant l’aube. C’était surtout le repère, l’oasis, d’une petite humanité de noctambules, certains volontaires, comme nous, d’autres moins : les VRP loin de chez eux en attente du premier train du matin, les insomniaques, les alcoolos, les putes qui venaient de débaucher et parfois leur maquereau.
Abrutis de fatigue, l’estomac dans les talons, nous nous laissions bercer par le vacarme feutré du restaurant qui ne fermait jamais. J’avais la sensation de vivre dans une autre dimension quand le serveur aux bacchantes soigneusement effilées en pointes et à la voix de stentor déclamait, impérieux : Et une entrecôte bleue pour la 6!.
Je passais pas mal de temps à scruter le mystère de ces femmes que l’on dit de mauvaise vie. Je regardais leurs traits tirés, leur maquillage exagéré et défraîchi, et peut-être parce que nous partagions un repas quelque part au milieu de la ville endormie, je me sentais proche d’elles.

Aujourd’hui, grâce aux lois Sarkozy, il est possible que l’Étincelle, si l’établissement existe encore, soit devenu un lieu respectable et fréquentable. Il est possible que les filles n’arpentent plus les mêmes quartiers que ceux où vont se distraire les étudiants. Et que le reste de la population, qui déjà ne savait rien d’elles, n’ait plus à supporter de voir à quoi sont contraintes certaines d’entre nous pour bouffer.

A quoi rêvent les putes?

Je n’ai jamais compris cette chasse aux putes, cette stigmatisation, ce mépris pour ces femmes, car c’est bien de femmes qu’il s’agit. Je n’ai jamais compris pourquoi elles paient des impôts tout en risquant à tout moment de se retrouver au violon. Je n’ai jamais compris surtout l’indifférence que nous avons pour elles, notre total manque de curiosité quant à leurs conditions de vie. Sont-elles moins que des humains? N’ont-elles aucun autre droit que celui de satisfaire le besoin de certains hommes et de se faire racketter par d’autres? Pourquoi faut-il les reléguer loin des centres-villes cossus, où se concentre leur clientèle? Parce que monsieur, en promenade matinale avec madame et les moutards ne veut pas croiser celle qui a réellement animé la réunion de travail de la veille au soir? Parce que leur seule vue est contagieuse?

Sorti des clichés des putains de cinéma, la pute au grand cœur, la droguée qui vend son cul pour une dose de plus, la bourgeoise salope, enfin, vous voyez de quel folklore je parle, que sait-on de celles qui sont contraintes de vendre leur corps? Mise à part quelques trop rares associations, qui s’intéresse à leur sort? Qui va leur parler? Qui va leur demander ce qu’elles ressentent, d’où elles viennent, comment elles vivent?

Je ne pense pas qu’il y ait de vocation de pute. Je n’ai jamais entendu parler d’une gamine qui, à la traditionnelle question que veux-tu faire quand tu seras plus grande? aurait répondu putain. Par contre, on entend plus parler de réseaux, de rabatteurs, de marchés, de maquereaux. Je me dis que sans la rapacité et l’égoïsme des hommes, il n’y aurait pas de putes, et que tant qu’il y aura des clients, il y aura des femmes pour se vendre.

Je me suis toujours demandé comment on vit au quotidien ce type de situation. Comment se retrouve-t-on, toute jeunette, à arpenter un bout de trottoir, dans des fringues vulgos, à attendre qu’un type libidineux vienne vous ramasser? Comment supporte-t-on le froid, la peur, la solitude, la déchéance sociale? Quelle mauvaise rencontre, quelle douloureuse histoire finit par faire franchir le pas? Comment supporte-t-on d’être utilisée? Comment supporte-t-on d’être brutalisée? Comment supporte-t-on la douleur? Comment peut-on vivre tout simplement, jour après jour, nuit après nuit?

Ne vous êtes-vous jamais demandé ce que font les putes, au quotidien? Comment trouvent-elles un logement? Pas facile sans feuille de paie. Comment font-elles quand elles sont malades? Je ne pense pas qu’elles cotisent à la Sécu. Ont-elles une mutuelle? Sont-elles réduites à aller dans des dispensaires ou des associations caritatives? Comment sont-elles soignées lorsqu’un client les a dérouillées? Je suppose qu’elles n’ont pas d’ITT. Comment s’habillent-elles? Il y a des créateurs pour fringues de prostituées? Une pute a-t-elle une retraite un jour? Que devient-elle quand elle est vieille? Devient-elle vieille, plus simplement? Une pute peut-elle se permettre d’avoir une vie à elle? Des sentiments? Les putes ont-elles des enfants? Comment font-elles pour les élever? Et leur famille? Quels sont leurs rapports avec leur famille? Je doute qu’elles puissent annoncer un jour : Papa, maman, c’est super, je suis putain! Ça gagne bien mieux qu’à l’usine. Toutes les putes sont-elles de la viande industrielle, l’un des piliers de la mafia ou existe-t-il des freelance? Comment survivent-elles à cette vie? Comment peuvent-elles y échapper? Rêvent-elles d’une autre vie, d’autres possibles? Peuvent-elles encore rêver?
J’ai entendu dire qu’il fallait acheter sa liberté. Si c’est vrai, cela veut-il dire que l’on réprime des esclaves? Car qui doit acheter sa liberté, si ce n’est un esclave? Si c’est le cas, comment tolère-t-on une telle situation? Parce qu’il en faut bien pour assouvir les besoins des hommes? Qu’a-t-on prévu pour les aider à se réinsérer dans la société? Veut-on seulement les aider? Ou ne valons-nous pas mieux que ceux qui les exploitent, à les considérer comme une sous-humanité, un cheptel, un mal nécessaire?

La cause des femmes, de toutes les femmes!

Nous manquons pas mal de curiosité et d’empathie pour ces femmes. Il est bien de compatir au sort des Afghanes qui, quoi qu’on a pu en dire, ne s’est jamais vraiment amélioré. Il est bien de s’indigner des pratiques de meurtres d’honneur dans certains pays ou des infanticides de fillettes dans d’autres. On peut rabâcher jusqu’à plus soif les inégalités de traitement, de salaires que les femmes subissent dans l’entreprise, dans l’ensemble de la société, en fait, même dans les démocraties les plus avancées. Nous ne pouvons qu’être tétanisés par le grand retour en arrière de certaines législations sur le droit des femmes à disposer de leur corps, à maîtriser leur fécondité.

Mais fondamentalement, tant que nous tolérerons que certaines d’entre nous soient ignorées et méprisées, y compris par nous, tant que nous trouverons normale la chasse aux putes, tant que les sociétés s’accommoderont qu’il y ait un commerce du sexe dont les femmes sont les victimes, les fantassins, alors, la cause des femmes restera limitée à de grandes déclarations, de bonnes intentions, des petites journées insignifiantes et n’avancera pas d’un pouce dans la réalité.

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