Un film et un livre, pour mieux comprendre le monde d’aujourd’hui

In this world

Il y a aujourd’hui 19,2 million de réfugiés dans le monde, selon le HCR. 19,2 million de personnes que la guerre, la faim, un régime corrompu ou l’épuisement des ressources ont chassé de chez eux et qui vivent dans une extrême précarité, souvent dans des camps qui n’ont de provisoire que le nom.
C’est dans l’un d’entre eux qui vivent Enayatullah et son cousin Jamal, réfugiés Afghans au Pakistan, dans la région de Peshawar. Jamal a 16 ans, il est né dans le camp de réfugiés et parce qu’il est anglophone, il accompagne son cousin dans son grand voyage vers Londres, vers un avenir, tout simplement. Camera à l’épaule, Michael Winterbottom nous invite à suivre leur périple à travers l’Europe, à travers les filières clandestines, au milieu de cageots d’oranges, de béliers ou dans la cache d’un camion de transport international. C’est éprouvant, c’est dangereux et le seul moment de respiration dans ce chaos, c’est lorsque le jeune Jamal arrive à Sangatte.
Après avoir supporté avec lui les horreurs du voyage, la peur des autorités locales, plus ou moins corrompues, des passeurs, plus ou moins honnêtes, on se dit que Sangatte était le lieu qui permettait de penser que nous étions un peu civilisés, un endroit qui justifiait que nous puissions nous prétendre une démocratie.

Car à l’heure de la mondialisation heureuse, dont les zélotes vantent la libre circulation des capitaux, des marchandises et des gens, on se rend compte que le concept est loin d’être universel : libre circulation des capitaux qui nous arrangent, libre circulation de nos marchandises et quota sur celles qui mettent en péril nos petites affaires, libre circulation de nos hommes d’affaires et de nos touristes ventrus. Et tous les autres sont hors la loi, assignés à résidence à vie chez eux ou dans ce qui leur tient lieu de chez eux, interdits de séjour, interdits de l’espérance d’une vie meilleure. Et contre eux, nous érigeons de hauts murs, nous dépensons des fortunes pour les empêcher de venir là où leur vie serait simplement possible. Nous laissons des gens s’éventrer sur les barbelés de nos frontières tout en ronronnant que décidément, nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde.

Confessions d’un tueur à gages économique

Qu’il est confortable de penser que la pauvreté est une fatalité contre laquelle nous ne pouvons lutter. Qu’il est facile de se dire que si nous vivons mieux, c’est que nous sommes plus malins et plus industrieux que les autres, et que quelque part, c’est bien dommage pour les autres, mais que s’ils sont pauvres, c’est un peu de leur faute quand même. Nous entretenons nos gradients de compassion, selon le principe de la proxémie[1], donnant des sommes pharaoniques pour les victimes du tsunami d’Asie du Sud-Est, émus que nous sommes à la vue des hôtels étoilés ravagés et des pauvres occidentaux déboussolés. Mais dans le même temps, nous laissons crever de façon indigne, dans notre indifférence superbe les Pakistanais victimes du tremblement de terre ou les Africains du Darfour. C’est peut-être parce que nous considérons qu’ils ont l’habitude de souffrir, que c’est un peu leur destin, ou que plus simplement, la mort d’un noir n’a pas la même valeur que celle d’un blanc.

Mais s’il n’y avait nulle fatalité dans tous ces destins brisés, dans cet océan de misère et de souffrance? Et si tout cela était voulu et planifié dans l’unique but de préserver notre sacro-saint niveau de vie? Et si nous étions responsables, et même coupables de notre aveuglement?

C’est pourtant ce que raconte John Perkins dans ses confessions d’un tueur à gages économique. Pendant plus de 20 ans, il a contribué activement à placer des pays dans un état de dépendance totale des États-Unis, par le biais d’un endettement colossal[2]. On retrouve dans ces combines la CIA, chargée des basses oeuvres et la NSA, obscure agence, mais aussi Halliburton, la boite de Cheney, qui disposait de clients captifs pour s’enrichir monstrueusement. On apprend comment le FMI et la BM ont prêté les fonds qui ont permis de drainer toute la richesse de continents entiers vers les pays du Nord et les Etats-unis en particulier, pour garantir leurs richesses, leurs approvisionnements en matières premières bon marché.
Il est facile d’imaginer que d’autres officines ont fait de même pour garantir, par exemple, notre contrôle sur la Françafrique et que les Américains n’ont pas le monopole du pillage du Sud.

Libre circulation de leurs richesses vers nos poches avides, mais pas de leurs pauvres, que nous avons pourtant fabriqué. Car ce qu’explique John Perkins, c’est que si nous cessions nos politiques de prédation envers les pays du Sud, nous aurions certainement les moyens d’éradiquer la pauvreté mondiale, là, presque tout de suite. Pour cela, il suffirait de pas grand chose.
Juste que nous cessions collectivement d’être des moutons autosatisfaits et que nous demandions des comptes à nos gouvernements!

Notes

[1] Qui se dit de ce qui est ressenti comme proche de nous, géographiquement, mais surtout par affinité sélective

[2] On peut toujours repenser à la politique d’une certaine banque qui avait les préférences des agriculteurs et qui, dans les années 80, leur a imposé de se surendetter. Pour l’achat d’un tracteur, il fallait aussi emprunter pour une retenue d’eau et d’autres équipements lourds. Face à des emprunts disproportionnés, de nombreux petits exploitants ont bu le bouillon et leurs exploitations sont parties directement enrichir les actifs de la banque en question