Ma petite madeleine de Proust, rien qu’à moi.

J’ai passé une grande partie de mon enfance en un lieu étrange : une zone frontalière, cette petite bande de terre de 800 mètres de large située de part et d’autre de ces lignes imaginaires. Je vivais dans un petit immeuble résidentiel de 4 étages, un peu moche, le long de la voie ferrée qui nous reliait à Genève. Chaque matin, j’étais réveillée par la Micheline qui klaxonnait poussivement avant d’aller déverser son flot de travailleurs transfrontaliers dans la capitale internationale. J’avais une vue magnifique sur le mont Salève, mais ce qui m’intéressait vraiment, c’est ce qu’il y avait derrière moi : la frontière de la Pierre à Bochet, l’entrée dans un monde totalement différent.

Je comprend le pouvoir chamanique des frontières, même s’il s’agit là d’une géographie de l’esprit. Dans les faits, au bout d’une petite petite course pressée, le passage au poste frontière m’ouvrait un univers radicalement différent.
Je ne sais plus s’il arrivait à la Pierre à Bochet ou s’il fallait se rendre au grand poste frontière de Moëllesulaz, mais la première chose que vous rencontrez en entrant dans Genève, c’est le tram. C’était il y a un quart de siècle (arf!), mais je me souviens toujours de ces voitures grinçantes et bringuebalantes qui nous entraînaient en gémissant vers le centre ville. Un jour, le chauffeur fit une annonce : « Attention, attention, on me signale que quelqu’un perd son sable sur cette ligne« , le tout prononcé doucement avec l’inénarrable accent suisse. J’ai observé attentivement les autres passagers du tram, des personnes âgées, des étudiants, un couple d’amoureux, en quête d’une expression, d’un signe qui m’aurait éclairée sur cette étrange affaire, mais ils restaient terriblement impassibles, sans faire montre du moindre étonnement. Je commençais à me dire que j’avais mal compris, quand le chauffeur revint à l’assaut : « Attention, attention, veuillez bien vérifier que vous n’êtes pas en train de perdre votre sable!« . Pas un geste, pas un murmure. L’annonce fut répétée 2 ou 3 fois avant que nous n’atteignions notre destination, et aujourd’hui encore, je me demande encore ce que cela pouvait bien signifier.

Pendant que le tram peinait vers le centre-ville, j’aimais observer les faubourgs de Genève, ses rues propres, sans un papier au sol, ses belles demeures avec petit parc bien entretenu, les pelouses tondues au ciseau, avec des petits nains dispersés dessus. Il y avait aussi le flot des voitures dans lequel le tram fendait sa route. Ah, les conducteurs suisses et leur légendaire discipline : déjà, à l’époque, ils coupaient leur moteur à partir de la troisième voiture arrêtée au feu rouge. Bien sûr, ils ignoraient que redémarrer pollue plus, mais ils le faisaient sagement. Heureusement pour eux, il y avait Annemasse, côté français. A peine la frontière passée, ils se sentaient libérés des carcans helvétiques et le verni de la bonne éducation craquelait, laissant entrevoir des comportements plus cavaliers. Souvent, je voyais des 4×4 (et oui, déjà!) immatriculés « GE » grimper sur les trottoirs pour échapper à un giratoire ou griller un feu rouge, passer comme des fusées dans les ruelles où il convenait de rouler au pas, klaxonner près de la clinique…

Notre destination favorite, c’était la place Mollard. Rien que le nom continue à me faire rire. Ma géographie genevoise s’est diluée au fil du temps, mais je me souviens des boutiques luxueuses et d’une enseigne Oméga, qui promettait le meilleur de l’horlogerie suisse. L’heure était un souci. Je crois me souvenir que c’était en hiver que nous avions une heure de décalage avec nos voisins suisses. Souvent, l’horloge Oméga nous indiquait donc le temps d’un autre fuseau horaire et il nous est arrivé d’être en retard (ou avance?) pour rentrer chez nous.

Pas très loin de là, s’ouvrit un jour un centre commercial de luxe, ultra-moderne, quelque chose qui m’évoquait les séries américaine. Il y avait des miroirs fumés partout, de l’aluminium, du verre. Le plus amusant, c’étaient les ascenseurs transparents. Je passais un temps fou à monter et descendre dans les cabines panoramiques. Un parfum de modernité.
Dans le quartier, je crois, il y avait aussi un endroit qui me faisait (déjà!) beaucoup rire : La Maison de la Bible, avec ses revues, ses éditions religieuses et surtout ses statuettes qui clignotaient dans le soir. Je trouvais le magasin immense et l’idée amusante. Pourtant, nous sommes là au pays de Calvin, et je crois savoir aujourd’hui qu’on ne rigole pas avec la religion en Suisse.

Du côté de la place Mollard, il y avait aussi Le Grand Passage, grand magasin du centre-ville où on trouvait de tout, et plus cher[1]. J’ai vu que ça s’appelle Globus, maintenant.
Mes souvenirs sont flous, mais je me souviens d’une partie alimentation dans ce magasin, où l’on trouvait des choses que les français ne peuvent imaginer dans leurs rêves (cauchemars?) les plus fous, comme du jus de rôti en tube, du hachis de veau ou ces délicieux yaourts suisses, vendus à l’unité. On raflait le Cailler dans sa version petits carrés emballés individuellement, avec de vraies photos bucoliques suisses dessus, sans oublier le Frigor que j’ai, en partie, retrouvé dans Les Pyrénéens.
Mais ce que je venais chercher par-dessus tout, c’était Le Parfait!

Il s’agit là d’une indignité charcutière : un pâté en tube! Mais son goût reste une évocation puissante de la Suisse pour moi et je n’en ai jamais retrouvé l’équivalent. C’est onctueux, avec un léger goût lacté, une sorte de pâté de foie adouci. C’est totalement paradoxal d’aimer ce genre de chose lorsqu’on vit au pays du foie gras, mais j’assume pleinement.
Il y a un peu plus de 15 ans, je me suis rendue dans la ville de mon enfance. Là, avec des amis, nous sommes partis chez Migros pour piller le stock de Parfait. J’en ai ramené plus d’un kilo en Gascogne, j’en ai proposé à tous mes amis : après un mouvement de répulsion dû au conditionnement du produit, tout le monde a du admettre que c’était effectivement très bon.

Plus récemment, encore, j’ai tenter d’en trouver sur le net. Le site de Migros ne livre pas ses voisins gaulois et la réponse à un mail envoyé à Nestlé Suisse a confirmé qu’à l’heure de la mondialisation effrénée, il y a des choses, encore, qui ne doivent pas passer les frontières (Ô combien étanches!) de la Confédération Helvétique.

Notes

[1] A l’époque un franc suisse valait 4 francs français