C’est exactement ce qu’il fallait pour participer au concours d’attaché territorial jusqu’au bout. C’est ce qu’il faut aussi quand au retour, on s’aperçoit que nos sites ont été victimes d’un hacker : maintenant, qu’on a bétonné les failles de sécurité, on pense que Le Monolecte ne sera plus débranchable… non, mais!

Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras plus grand?
Attaché territorial!

Mis à part un petit gars de sciences po bien formaté depuis son plus jeune âge par son papa fonctionnaire, je ne pense pas que la carrière d’attaché territorial suscite de grandes vocations. Par contre, dans une société où les bac ++ rament autant que les copains, on sent bien qu’il va être difficile de résister à l’appel du concours, à la presqu’assurance d’un job qu’on ne perd pas du jour au lendemain.

Toulouse, mardi 8 février, Parc des expositions, 7h30

Déjà, quand j’ai reçu la convocation, j’ai senti que ça n’allait pas être coton : parc des expos à Toulouse. 2 heures de route quand tout va bien, en WE, 3h30 quand tout va mal, heure de pointe en semaine. J’ai dormi dans un hôtel en banlieue avec une amie gersoise comme moi. Enfin, dormi… j’ai une nuit blanche dans la gueule et la certitude qu’ils n’ont pas loué une salle au parc des expos pour rien.
On arrive 30 minutes avant l’heure de convocation, 1h30 avant le début des hostilités et il y a déjà un monde fou, pire qu’un premier jour des soldes. Tout le monde est pendu à son cellulaire. On se jauge. On est presque dans Highlander : il ne peut y en avoir qu’un! Là, c’est à peine un peu plus, une poignée d’heureux élus sur la multitude. Je note mentalement que la moyenne d’âge est sensiblement élevée : beaucoup moins de jeunes diplômés que d’habitude sur ce genre de concours, à moins qu’il y en ait autant, mais avec un afflux de quadra et quinqua en plus : ça en dit long sur l’état réel du marché de l’emploi, c’est l’envers du décor statistique officiel.
Le jour se lève. La nervosité grimpe d’un cran.

Imaginez deux terrains de foot côte à côte. Placez-les dans un immense hangar. A l’intérieur, disposez des petites tables et des petites chaises avec la parcimonie spatiale d’un TGV 2ème classe.
Et vous n’avez là qu’un tout petit aperçu de ce que vous ressentez quand vous entrez dans la "salle" d’examen. Des centaines et des centaines de places, calculées au millimètre, dans les 1500, et tout ça pour une centaine de postes au final. Vous savez qu’il ne s’agit pas d’un concours pour évaluer les capacités à avoir le poste, c’est juste un truc comme la Star Ac’ : on va éliminer!

Les places sont regroupées en bloc, par spécialité. Et chaque bloc a un surveillant : on se croirait dans Stalag 13. J’ai de la chance, je suis petite, je me glisse facilement à ma place : tant pis pour les grands. H – 30 minutes. Un homme parle dans un micro, nous informe de la manière dont nous allons être mangés. Il fait une vanne toutes les 5 phrases : on se croirait à la quinzaine commerciale chez Auchan. Tour d’horizon : il doit manquer 10% des inscrits, toujours ça de gagné!

Premier sujet : composition sur un sujet d’ordre général, 4 heures!

Religions et espace publique

Des religions, un espace publique : balancer vite fait les idées-clés sur le brouillon, monter un plan, rédiger l’intro et hop! Se souvenir que le style est l’ennemi du fonctionnaire. Être concise (ben oui!)! Gratter vite et ne pas faire de fautes. Je n’écris plus depuis des lustres à la main. Au bout d’une heure, j’ai les doigts gourds. Et je suis dyslexique. Régulièrement, j’écris un mot dans le désordre. Je n’y peux rien. J’ai du blanco. Mais ils nous ont filé du papier bleu, ces mesquins. Du coup, ça fait plein de tâches blanches : ce n’est pas élégant pour un rond. Rendez-moi mon putain de traitement de texte!
Je gratte! Loi 1905 de la séparation de l’Église et de l’État. 2 conséquences : liberté de culte et laïcité de l’État. Ce qui signifie que les religions peuvent exister librement dans l’espace publique dans la limite des lois républicaines. Sauf que ce sont les cathos qui dominent : pas un bled sans son église et calendrier administratif qui s’égrenne au fil des fêtes cathos. Problème de la visibilité des religions dans l’espace publique. Loi sur la laïcité qui entend interdire la visibilité religieuse, discriminant de fait les religions dont les pratiques s’inscrivent dans la visibilité dans l’espace publique contre celles qui ne s’exercent que dans la sphère privée. Laïque ne veut pas dire a-religieux
4 pages. Je conclus que la loi sur la laïcité est une vaste fumisterie du point de vue républicain. Il est 10h15. Une heure et quart de rédaction. C’est court. Mais j’ai tout dit. Je sors, en même temps que ceux qui ont jeté l’éponge. Je vais dormir dans ma voiture, je suis claquée.

12h00, Grande Rue Saint-Michel

C’est là que j’ai vécu lors de ma première année de fac. Comme souvent quand je reviens dans une ville où j’ai vécu, je trouve que ça a mal vieilli. Tout fait plus crade, plus pauvre, dégradé. C’est comme si l’âge d’or était derrière nous. Je trouve un resto indien végétarien : pas question de m’alourdir pour cet aprem’, vive les légumes! Vers 13h00, mon amie me rejoint. Elle a cru que j’abandonnais! Plutôt crever! J’y suis, j’y suis reste!

14h30, hangar des examens

Je n’aurais pas du boire du thé chez l’indien : j’ai la vessie comme un Zeppelin et il y a une queue de magasin d’État polonais devant les toilettes! Tout le monde se dandine en cœur, en avançant à l’allure d’un escargot arthritique. Une fille se place derrière moi, l’air un peu dubitatif. Je la regarde et lui lance :
C’est sûr qu’ici, il faut un moral d’acier!
Et ce n’est pas une vue de l’esprit.

Toutes les dernières lois médico-sociales et sociales placent "l’usager au cœur des dispositifs."
Qu’en pensez-vous?

Finalement je n’aurais pas du prendre l’option Institutions sociales. Ceux qui ont choisi économie générale se retrouvent avec un bien plus inspirant Faut-il avoir peur du déficit budgétaire?
J’ai juste l’écume aux lèvres devant un sujet aussi orienté, indigne du bac, une sélection qui va clairement s’opérer sur les opinions. J’argumente donc sur le fait que le sujet est un slogan flou et imprécis, je recadre les dernières lois qui ont surtout placé les usagers au cœur de la machine à culpabiliser et à réprimer. Il s’agit d’une question d’opinion. Ils auront donc la mienne, même si je brûle mes vaisseaux. Fallait pas demander!
Je me demande quand même quelle est la valeur méritocratique d’un concours où on élimine les gens en fonction de leur opinion. Si l’on voulait s’assurer que les nouveaux cadres administratifs aient une seule couleur politique, on ne s’y prendrait pas autrement!

Il est 17H00. Je suis vannée. Je rentre à mon hôtel de banlieue.

Toulouse mercredi 9 février, parc des expositions, 8h15

J’ai passé une étrange soirée de VRP, mais j’ai dormi comme un loir. Je pense n’être plus dans la course après ce que j’ai dit sur la réforme de la Sécu et les lois Borloo hier. D’un autre côté, ma piaule était réservée et payée, j’ai dépensé pas mal d’argent pour être là, autant participer jusqu’au bout, ne serait-ce que pour voir la tête du dernier sujet.
  Çan’a pas du être la joie, hier. Il manque entre un quart et un tiers des participants. En repoussant les tables vides, les plus grands se font un peu plus d’espace vital. Il y a toujours une belle file d’attente aux toilettes pour femmes : je file chez les hommes. En sortant, je me fais alpaguer par un conservateur :
Hé, c’est chez les hommes ici!
Optimisation des ressources communes!

Spécialité analyste

Il s’agit d’une note de synthèse sur la réorganisation de l’informatique d’une collectivité locale. J’ai un dossier de 32 pages sur la méthode ITIL, l’infogérance et les logiciels de gestion de parc.
Ce qu’on veut me faire dire, c’est qu’il faut réorganiser tout le métier en processus orientés client, externaliser à tour de bras la maintenance informatique et donc remplacer les informaticiens fonctionnaires (peu efficaces, non disponibles 24h/24, 7j/7) par des prestataires privés qui sont tous beaux et tellement pas chers et avec les sous économisés, investir dans les logiciels de gestion de parc, de prise en main et maintenance à distance, intégrant les fonctions financières. Tout n’est pas à jeter, mais les références dithyrambiques sur les joies de l’externalisation vers un prestataire privé ont tendance à m’agacer un peu. Je pense aux cantines scolaires, lesquels ont été poussées à fermer les cuisines et virer les cantinières, sous prétexte que dans le privé, c’est meilleur et c’est moins cher. Résultat : les cantines scolaires sont devenues les terminaux de chauffe de grands groupes gastro-alimentaires qui ont fini par augmenter leurs tarifs tout en proposant de la mal-bouffe à longueur de temps qui favorise l’obésité chez les gosses[1]. Il ne faut jamais perdre de vue qu’une boite privée, pour les mêmes mission que le public, doit en plus faire des bénefs. Il ne s’agit donc en aucun cas d’objectifs et de moyens identiques.

Bref, j’ai été assez nulle sur ce truc. Je me suis même retrouvée à tracer un tableau à la règle… le Moyen Âge, je vous dis!

Rocques, Ikéa, 13h00

Après toutes ces émotions, comme toutes bonnes campagnardes, nous nous sommes précipitées chez Ikéa pour la fameuse assiette scandinave aux boulettes de rennes. J’ai acheté 3 conneries bien sympa pour la gosse, pour me faire pardonner mes 2 jours d’absence et parce que mon bled me manque.
Retour à la casbah : mes sites sont plantés, je vais attendre jusqu’à aujourd’hui pour raconter mes pérégrinations toulousaines.

Nous étions 53 inscrits dans ma spécialité pour 3 places. A la fin de l’écrit, nous n’étions plus que 27 survivants.

Résultat le 26 avril pour l’oral.

Notes

[1] Les cantines sont des selfs où les gamins choisissent en priorité des trucs faciles à manger : pizzas, panés, frites, pâtes, gâteaux, bonbecs et sodas. L’idée que l’école peut aussi aider à l’éducation alimentaire des gosses a été totalement abandonnée.