A l’occasion de la mobilisation du samedi 5 février 2005, je publie un des mes anciens textes, d’il y a deux ans, mais qui reste malheureusement toujours d’actualité.
En fin de billet, vous trouverez les liens vers le récit de mon samedi de manifestation, le texte précédent illustrant une partie des raisons qui m’ont poussée à y aller.

On les appelle les charrettes et c’est vers un bien étrange voyage sans retour qu’elles ont conduit les salariés de Moulinex, Metaleurop, Danone ou Lever et tous les autres, chaque jour ou presque.

5 février 2005Nous les avons tous vues, les ouvrières de Moulinex, leur désarroi, leur colère, leur malheur qui nous explosait en pleine face à l’heure du repas. Nous nous sommes tous sentis proches d’elles, les victimes du système, les 25 ou 30 ans de carrière, de labeur plutôt, toute cette jeunesse et cet enthousiasme brûlés à assembler sans trêve des grille-pain, des mixeurs, à souder le guide-ondes du four.

Un tiers de leur vie à se dévouer à leur boîte, pas pour la gloire, le gros salaire, juste pour bouffer, pour faire vivre la famille, acheter une maison sur trente ans, ne pas prendre de vacances, ou juste chez les grands-parents, habiller les gosses au discounter du coin. Un tiers de leur vie à se lever chaque jour à la même heure, pour faire le même boulot, mais le faire bien, avec leur cœur, leur dignité, leur amour du travail bien fait. Un tiers de leur vie à retrouver les collègues, à les voir plus que sa propre famille, partager des petits bouts de leur vie, des petits moments de grâce à blaguer avec les copines, à se moquer gentiment du nouveau chef d’atelier, le petit jeune qui croit tout savoir. Un tiers de leur vie à se taire aussi, à ravaler les humiliations des petits chefs, à courber le dos pour que l’orage passe, à haïr leur sale boulot, parce qu’il faut bien vivre, à se dire qu’un jour, ce sera leur tour de se reposer, qu’elles l’auront bien mérité. Un tiers de leur vie à faire de petits compromis avec leurs rêves de gosses (pas l’usine, bien sûr !), avec leurs aspirations, se forcer à placer les gosses à 2 mois et demi en nourrice pour ne pas le perdre ce fichu petit salaire, faire des sacrifices pour soutenir la boîte dans les moments difficiles, compter, toujours compter, ne s’offrir que de petits plaisirs, à crédit, toujours.

Oui, nous les avons tous vues, ces vies brisées d’un coup, sans avertissement, rayées, balayées par la loi économique qui justifie tout et n’importe quoi, qui déclare sans sourciller ni rougir que seules des restructurations courageuses permettent de maintenir la compétitivité de l’entreprise face à la concurrence mondiale. Courageuses, pour qui ?

Nous avons compati, un peu, quelques minutes en fait, le temps de changer de sujet, de sauter à une autre misère. Et le temps est passé. Deux ans pour les Moulinex.

Deux ans de chômage, pour celles qui n’avaient connu que le travail, certaines depuis toujours. Deux ans à être en colère contre Moulinex, un peu, à avoir honte d’être stigmatisées, les chômeuses, les fainéantes, les hors la vie. Deux ans à se battre pour retrouver un boulot, une activité, une dignité, à se retrouver tous les jeudis sur le parking déserté de l’usine avec les autres, pour faire le point, ne plus être seules, retrouver les copines et parler reclassement, préretraite et chômage et fin de droit, surtout !

Parce qu’après 32 ans de travail, 32 ans de cotisations retraite, chômage, maladie, tous ces prélèvements qui pèsent si lourds sur les petits salaires et dont sont souvent exonérés les patrons qui les ont licenciées, Jocelyne, ou Martine, ou Monique, arrive en fin de droit Assedic. 23 mois d’assistance, d’aumône, de file d’attente à l’ANPE, la CAF, les ASSEDIC. 23 mois de dossiers toujours incomplets, toujours à refaire, 23 mois à se taper les petits guichetiers méprisants, 23 mois à postuler partout, pour n’importe quoi. 23 mois d’assurance chômage, ce n’est pas cher payé après une vie de boulot et de cotisation. Pour se voir refuser partout, parce qu’à bientôt 50 ans, à ne connaître que sa chaîne de montage, on n’est rien, on ne vaut rien, on ne veut pas de vous, trop vieille, trop femme, pas assez qualifiée, pas assez flexible, pas assez mobile. Où aller, comment partir ? Revendre la maison, pas encore totalement finie de payer ? Qui la prendrait ? A quel prix ? Comment payer les dernières traites ? Partir où ? Les kilomètres retirent-ils des années à l’âge ? Qui paierait le déménagement, avec quel argent ? Et les amis ? Et la vie ? Il faudrait tout laisser tomber, toute une vie ? Et pourquoi ? Un autre sale boulot mal payé, mais sans l’ancienneté cette fois.

On ne recommence pas sa vie après 32 ans de travail, on essaie de la poursuivre, comme on peut.

Seulement voilà, en fin de droit, il n’y a plus rien. Terminée l’ASS (Allocation Spécifique de Solidarité). C’est la France d’en haut qui a décrété qu’on ne peut indéfiniment indemniser le chômage, la France qui possède, la France qui licencie, la France qui méprise les Moulinex et leurs petites fins de mois difficiles. La France d’en haut a décidé de remettre la France d’en bas au travail, de leur redonner le goût du travail, de revaloriser le travail, mais sûrement pas par le salaire. Qu’elles apprécient ça comme elles veulent, les Moulinex qui ont commencé à trimer à 17 ans, à l’usine.

Parce que pour leur redonner le goût du travail, on leur propose le RMA.

Le RMA, c’est 20 heures de travail par mois, pendant 18 mois maximum. Le RMA, c’est 551,70 € par mois, dont seulement 140 à la charge de l’employeur. Le RMA, c’est être obligé d’accepter le boulot qui est imposé sous peine de se retrouver sans rien. Le RMA, c’est 5 travailleurs pour le prix d’un SMIC. Le RMA c’est aussi ne cotiser que sur les 140 € de l’employeur, ce qui signifie qu’on n’a pas droit à des indemnités journalières en cas d’accident ou de maladie, mais cotiser quand même. Le RMA c’est aussi cotiser un an pour valider un trimestre de cotisation retraite. Ce qui veut dire, pour Jocelyne, Martine, Monique et les autres, qu’après 32 ans de cotisation, il va falloir encore travailler 32 ans de plus au RMA pour prétendre à leur retraite pleine et entière. En sachant qu’il est limité à 18 mois. Que reste-t-il après ?

Le goût du travail, sûrement le goût du travail.

Première parution, octobre 2003


Samedi 5 février
Mes tribulations manifestantes
L’album photos
Les 35 heures en questions