Soirée Tapas à Bilbao

Retrouvailles

Soirée Tapas à Bilbao

Cela fait bien 30 ans que je n’ai pas pensé à Fabiola. Je n’étais pas très proche de ce caniche lunaire et je me méfiais — à juste titre — de sa bonhommie tranquille qui basculait d’une seconde à l’autre dans une fourberie parfaitement assumée. Fabiola était un peu l’archétype de la commère, à la fois distrayante, avenante, capable d’une vraie gaité rafraichissante tout en affutant tranquillement le couteau qu’elle se proposait de te planter dans le dos. Je l’aimais bien, mais surtout de loin.

C’est toujours quelque chose de rare et d’intense, le moment où tu revois quelqu’un perdu de vue à un autre âge de la vie. L’existence semble avoir épargné les traits de Fabiola, elle les a sculptés, creusés et affinés. J’aurais très bien pu ne pas la reconnaitre, mais j’ai appris que le regard d’une personne est ce qui transcende le mieux le temps. Il y a toujours cette pupille noire inquiétante et plaisante à la fois et la peau d’une adulte est à présent tendue autour, avec plus de circonspection que dans sa jeunesse. Je l’aurais plutôt imaginée la quarantaine flasque et apaisée, elle est tendue comme un arc.

Je ne me pose pas de questions particulières sur cette drôle de rencontre dans un bar bruyant ni sur le fait que son histoire de femme battue en fuite tombe sur moi plutôt que sur une autre. Elle avait pas mal d’amies à l’époque — dont je ne faisais pas partie —, mais ça ne me semble plus aussi important, comme si je venais tout juste de comprendre que certaines personnalités sont façonnées plus par la nécessité que par une réelle intention de nuire. Elle me paie un coup à boire avec l’argent que je viens de lui prêter et j’ai soudain l’impression de trinquer avec une vieille amie trop longtemps perdue de vue. Ça me réchauffe et en même temps, ça me réconcilie avec l’ensemble de l’humanité.

Je crois que je ne suis même pas surprise en me réveillant sur une banquette du bar déserté. Je note juste que c’est marrant à quel point les lieux de nuit se ressemblent tous au petit matin : blafards, vert pisseux, froids et dont le vide agressif répercute le moindre son comme une claque. Je ne suis pas plus étonnée de constater la disparition du sac en velours brodé que m’a prêté ma fille et de la petite liasse liée serrée qui s’y trouvait. Il va me falloir traverser la ville pour trouver le commissariat et me cogner encore l’improbable plan de plombier du métro circulaire et de ses innombrables tuyaux d’échappement centripètes qui exhalent l’haleine putride de la cité industrielle. Jamais deux fois le même chemin, toujours les mêmes visages blafards délavés par un jour sale et toujours le même commissariat blême qui ressemble tellement au troquet que j’ai parfois l’impression d’avoir fait du surplace ou d’avoir bouclé la boucle.

Le planton de service n’attend même pas que je lui serve mon histoire qu’il me désigne déjà le monceau d’ordures qui encadrent la porte de service du commissariat. Dessus, aussi évident qu’une pièce à conviction, trône le sac en velours brodé qu’il va me falloir ramener à ma fille, vide, bien sûr.

Je confirme, maman, c’est bien un de tes rêves à la con : jamais de la vie je ne te prêterais un de mes sacs!

6 réponses
  1. Un partageux
    Un partageux dit :

    Tu es une chargée de relations publiques du tonnerre. Tu donnes une folle envie de passer toute une soirée dans un bistrot-boîte de résonance à la déco de hall de gare d’il y a quelques décennies. ;o)

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  2. smolski
    smolski dit :

    « certaines personnalités sont façonnées plus par la nécessité que par une réelle intention de nuire »

    C’est là une vision de fond de ce que le social (démocratique et tous les autres…) combine sur l’être humain au lieu de le préserver afin d’en augmenter tous les potentiels dont il est investi en tant qu’être vivant unique et libre… au départ.

    « le même commissariat blême qui ressemble tellement au troquet »
    Mais sans être aussi propre et désinfecté en surface comme à l’intérieur de ceux qui y œuvrent. Je ne suis même pas étonné des suicides et des dérives psychiques qui s’y produisent à répétition dans un tel délabrement physique et intellectuel où on maintient « les forces d’occupation sociales » à mariner, totalement déconsidérés dans leur propre crasse.

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    • Agnès Maillard
      Agnès Maillard dit :

      Non, c’est le râleur explosif, celui qui sait très bien externaliser son mécontentement.
      Selon cette étude récente, je dois être éternelle…

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