Le Gascon reste con jusqu’au bout

La maison de la clarinette

Petite balade aux flambeaux dans les rues de Lectoure.


Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas partir en vacances qu’on doit se priver de la béatitude exploratrice du touriste en goguette. Du coup, je pratique avec assiduité et un certain bonheur ce que j’appelle le tourisme de proximité. Un peu dans cet esprit : si Mahomet ne pas va pas à la montagne, alors la montagne ira à Mahomet.

Ruelle de Lectoure en mode nocturneDimanche dernier, c’était donc une belle soirée pour se faire un petit coup de tourisme intérieur. Une bonne heure de route, quand même, à travers la campagne gersoise bien trop verdoyante pour la saison. À peine quelques blés jaunis qui peinent à mûrir pendant les trop rares journées ensoleillées de cet été qui ressemble à un début de printemps. À l’arrivée, tel un paquebot voguant sur l’horizon, la citadelle de Lectoure baigne ses murailles dans l’éclat doré du soleil couchant. C’est un village magnifique dont les ruelles étroites s’ouvrent presque toutes sur l’immensité ondoyante des collines gasconnes. J’aime m’y promener et la promesse d’une épopée aux flambeaux me ramène dans ses pierres.

Nous sommes une petite dizaine de touristes à coller aux basques de notre jeune guide. Comme je n’ai pas d’accent, je ne fais pas trop locale. En fait de flambeaux, nous avons hérité de lampes Coleman. C’est de la bonne camelote, mais je suis un peu déçue que les impératifs de sécurité aient une fois de plus pris le pas sur la dimension esthétique de la démarche. Des jardins de la mairie en passant par le pied de la muraille du couvent des carmélites, je prends plaisir à accompagner la tombée de la nuit dans cette cité hors du temps. C’est d’un calme apaisant, juste bousculé par les anecdotes que nous raconte notre guide dans un registre lexical des plus contemporains : Et là, Jean Lannes se prend un boulet. On voit bien la scène dans le film qui est passé sur France 3 l’autre jour. Du coup, sa jambe gauche, t’oublies et la droite, c’est pas mieux !

Mais ce que j’ai préféré, c’est le castet de las clarinettos.

La maison des clarinettes

C’est l’histoire de Polycarpe Sourbès, aimable Gascon de la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire un brave gars qui vit au rythme de ses obsessions, têtu comme une mule et capable de bien des choses, juste pour avoir le dernier mot. La passion de Polycarpe Sourbès, c’était la musique et plus particulièrement la clarinette dont il jouait à l’harmonie du bled et pour laquelle il s’entraînait âprement, à toute heure du jour et de la nuit. Le problème, c’est que la citadelle de Lectoure, comme beaucoup des enceintes fortifiées de son espèce, a dû se densifier au fil du temps dans le maigre espace délimité par ses puissantes fortifications. Du coup, les ruelles y sont fort étroites et le son a tendance à bien les habiter. Or, en face de la maison de Polycarpe Sourbès, pratiquement à portée de savate, s’élève le magnifique palais du sous-préfet du coin. Et le brave homme et sa femme avaient cette oreille parfaite et sensible qu’écorchaient continuellement les répétitions intempestives de notre Gascon. Il a dû s’en suivre une bonne guerre de voisinage, bien tendue et passionnée, comme seule peut l’être une bonne guerre de voisinage, lorsque l’objet de toute votre fureur nous nargue continuellement, juste sous votre nez.

Comme me le disait l’autre jour mon ami l’Ours (et je me demande encore à quel sujet !) : le Gascon reste con jusqu’au bout !
Polycarpe Sourbès ne dérogea pas à la règle immuable du pays aux belles collines alanguies et décida que si Sa Majesté le sous-préfet ne pouvait souffrir d’entendre sa musique, il allait se la bouffer par les yeux. Le Gascon furibard fit donc surélever sa maison d’un étage supplémentaire, ce qui eut pour effet immédiat de pourrir la vue sublime que le sous-préfet avait jusqu’alors sur le sublime paysage de Lomagne. Mais notre Gascon alla bien plus loin et ravala toute sa façade de stuc et de peintures en trompe-l’oeil en forme de… clarinettes. Il répéta le motif jusqu’à plus soif, dans les encorbellements, les forges de la porte, les encadrements, tout. Il paraît même qu’il redécora de la même manière l’intérieur sa demeure quand bien même le voisin récriminant ne pouvait y jeter un regard : carrelage, rampe d’escalier, tout, absolument tout, est redessiné en forme de clarinette.
Et pour parachever son œuvre vengeresse, le fieffé rancunier fit graver en façade cet immense écusson de pierre, bien visible des appartements de l’ennemi, où il a baptisé sa demeure dans la langue de son pays : maison des clarinettes.

Et quand je pense que je ne suis Gasconne que par ma grand-mère, je mesure la puissance de ce caractère ombrageux, particulier aux gens de ce pays.

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13 réponses
  1. Euterpe
    Euterpe dit :

    Il y a quand même un côté obsessionnel à tout "clarinettiser" chez soi, je trouve. Même si c’est pour emmerder le voisin. N’empêche que l’histoire est marrante.

    Mais quelle est donc cette mystérieuse boule lumineuse en arrière-plan de la photo ? Ca m’intrigue.

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  2. RiGeL
    RiGeL dit :

    Tout ça pour faire ch… un sous préfet ? Ils ont rien compris les indignés. Voilà un mec qui savait faire pression !!!

    J’adore ton histoire, et j’aime bien les gascons cons.

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  3. Agnès Maillard
    Agnès Maillard dit :

    C’est probablement de ce point-de vue là que le bonhomme vivait cette agression sonore caractérisée.

    Sinon, en fin de visite, le floc était effectivement très bon, encore que je préfère toujours le rouge au blanc!

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  4. sophie
    sophie dit :

    Ah! le Floc de Gascogne : vous avez raison le rouge a bien plus de caractère… Encore qu’avec cette peuplade nous eussions pu nous attendre à du plus corsé. Ca doit être pour adoucir leurs moeurs, visiblement insensibles aux effets de l’harmonie. Comme le disait mon bon maître :
    « Ce n’est pas tout à fait exact que la musique adoucit les moeurs. Je crois même que l’harmonie, un peu en excès, amène l’homme le mieux constitué à un état d’hébétude et de gâtisme tout à fait folâtre. »
    Alphonse Allais était-il de Lectoure?

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  5. PMB
    PMB dit :

    //En fait de flambeaux, nous avons hérité de lampes Coleman. C’est de la bonne camelote, mais je suis un peu déçue que les impératifs de sécurité aient une fois de plus pris le pas sur la dimension esthétique de la démarche.//

    Quand j’animais des centre aérés et que nous partions en mini-camp et en campagne, j’avais imaginé de faire des balades de nuit. Cela à partir du soir où les mômes n’arrivent pas à dormir à cause de cette foutue heure d’été et mettent le boxon dans les tentes, et que je je décide de les fatiguer. « Mais la punition s’efface vite devant la surprise, le choc. Car ces enfants des villes (le halo de la plus proche colore à peine l’horizon), habitués au suréclairage, n’ont jamais vu la nuit dans sa pleine force. Car la voûte céleste et sa poussière d’étoiles d’or et d’argent, balafrée par une Voie Lactée dont jusque là ils ignoraient l’existence, vient de leur tomber dessus.

    Mais pas comme une lourde chape, non, au contraire : un voile s’est levé sur un nouveau monde. Et le silence peu à peu fait place aux pensées à voix haute, aux questions, aux enthousiasmes, aux tristesses aussi (quelque souvenir remonté du noir ? aperçu fulgurant de la finitude ?). Car ils vivent enfin, ils découvrent enfin quelle place exacte ils occupent dans l’univers, aussi minuscule que réelle, et que la justesse de cette perception les aidera à maîtriser leur destin. »

    (J’avais interdit les lampes qu’ils voulaient emmener. Inutile de dire qu’aujourd’hui, « pour raison de sécurité », on n’aurait même pas le droit de sortir dans le noir.)

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  6. PMB
    PMB dit :

    //En fait de flambeaux, nous avons hérité de lampes Coleman. C’est de la bonne camelote, mais je suis un peu déçue que les impératifs de sécurité aient une fois de plus pris le pas sur la dimension esthétique de la démarche.//

    Quand j’animais des centre aérés et que nous partions en mini-camp et en campagne, j’avais imaginé de faire des balades de nuit. Cela à partir du soir où les mômes n’arrivent pas à dormir à cause de cette foutue heure d’été et mettent le boxon dans les tentes, et que je je décide de les fatiguer. « Mais la punition s’efface vite devant la surprise, le choc. Car ces enfants des villes (le halo de la plus proche colore à peine l’horizon), habitués au suréclairage, n’ont jamais vu la nuit dans sa pleine force. Car la voûte céleste et sa poussière d’étoiles d’or et d’argent, balafrée par une Voie Lactée dont jusque là ils ignoraient l’existence, vient de leur tomber dessus.

    Mais pas comme une lourde chape, non, au contraire : un voile s’est levé sur un nouveau monde. Et le silence peu à peu fait place aux pensées à voix haute, aux questions, aux enthousiasmes, aux tristesses aussi (quelque souvenir remonté du noir ? aperçu fulgurant de la finitude ?). Car ils vivent enfin, ils découvrent enfin quelle place exacte ils occupent dans l’univers, aussi minuscule que réelle, et que la justesse de cette perception les aidera à maîtriser leur destin. »

    (J’avais interdit les lampes qu’ils voulaient emmener. Inutile de dire qu’aujourd’hui, « pour raison de sécurité », on n’aurait même pas le droit de sortir dans le noir.)

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