Digressions capillaires

Pendant que le petit peuple est soumis à une tonte en règle, une insurrection capillaire me précipite dans les pattes du merlan.

Le cheveu raconte bien plus de choses qu’on ne le croit habituellement et les salons de coiffure sont l’équivalent socialement correct des troquets comme épicentres de l’ethnologie de comptoir.
Hier matin, je me suis réveillée avec, sur la tête, quelque chose qui n’est pas sans évoquer le croisement improbable d’un bobtail et d’un pin parasol. Ce n’est pas que l’exubérance chevelue me pose des problèmes existentiels particuliers, mais il arrive un moment où l’hirsutisme crânien vous retire toute crédibilité en société. La tignasse en pétard, je décroche un rendez-vous dans la journée avec une facilité déconcertante. C’est dire si l’œil de l’experte a su évaluer l’urgence de la situation.

L’opération d’élagage commence toujours par la séance du shampooinnage, instants intimes et reposants où votre cuir chevelu s’abandonne aux massages experts de la reine des baquets. Un shampooing bien fait remplace aisément une dose de Prozac.

Ensuite, ça se gâte toujours un peu, face au miroir, le poil dégoulinant en queues de rats sur la serviette éponge, face au miroir impeccable qui ne vous fait grâce d’aucuns détails dermatologiques déplaisants.

  • Bon, alors, qu’est-ce qu’on vous fait ?

Ça, c’est la question qui tue.
Comme souvent, on sait ce que l’on veut changer, ce qu’il faut changer. On sait immanquablement ce dont on ne veut plus, qu’on ne supporte plus, mais on ignore totalement ce qui pourrait bien aller à la place. Et la tête de chien mouillé qui vous fait face, effarée, ne vous aide en rien.

  • Heu, ben, un truc… quelque chose un peu… enfin, vous voyez, quoi…
  • Ha, on va regarder dans le catalogue pour se décider, hein.

Et voilà, le catalogue en papier glacé avec les coupes à la mode qui vous iront aussi bien à la gueule que le prêt-à-porter tend à vous boudiner les hanches tout en baillant à la taille. Ce sont les mêmes adolescentes suffisamment photoshopées à la truelle pour être sublimes dans un sac de jute avec votre jungle informe du matin sur la tête. Vous pouvez vous faire la coiffure que vous voulez, votre tête ne changera pas. Enfin, si… mais ça ne peut qu’être pire.

  • Heu, non, ce n’est pas la peine.
  • Vous voulez laisser pousser ?

Paradoxalement, oui. C’est toujours pour faire pousser qu’on commence par couper. Tout bon horticulteur vous le confirmera.

  • Oui, mais pas trop, sinon, je passe du bobtail aux oreilles de cocker et je ne pense pas y gagner au change.
  • Ha oui, il faut dire que vous avez le cheveu souple.

Expertise de la fibre. Votre cheveu parle pour vous. Quand ma coiffeuse vote plus à droite, elle a tendance à parler de cheveu rebelle. Comme quoi, les mots sont toujours importants. Mon tif est marxiste, indéniablement. Parfois, je louvoie avec un petit carré propret façon Neuilly, mais la mèche fait long feu et un peu d’humidité dans l’air sème immanquablement le chaos dans le pré carré.
Non, ce que je veux éviter à tout prix, c’est la coupe cagole. Enfin du temps où c’était populaire, on l’appelait la coupe cagole. Comme la cagole est devenue le nouveau nom de la pétasse, la coupe cagole est devenue la coupe mulet, toujours aussi indémodablement moche ; invariablement, je finis par plaquer ma coiffeuse pour une coupe cagole de trop. Je dois avoir une tête à ça.

Il ne faut pas croire que le cheveu est futile.
Il est tout sauf futile. Samson paya fort cher une mauvaise coupe de cheveux, le troufion se reconnaît à son aridité crânienne, le rugbyman à son exubérance, l’intello — de gauche, de préférence – à son désordre. La frange a devancé, annoncé la contestation soixante-huitarde, laquelle s’est répandue comme une longue chevelure fleurie tout au long des années 70. Cheveux longs, idées courtes : les rigoristes amateurs de coupe au bol venaient de trouver un raccourci saisissant, eux qui aiment les oreilles dégagées sur la nuque raide et rafraichie. Les années 80 ont ressemblé à un mauvais trip de perruquier sous LCD avec leur créativité foisonnante où le mauvais goût toucha parfois au sublime. Les années 90 marquent l’arrivée en force de la cosmétique capillaire, toute entière racontée dans la scène culte du gel dans Mary à tout prix.

Pendant qu’elle coupe, coupe, coupe — c’est fou ce que ça peut couper une coiffeuse —, on parle extensions capillaires, histoire de s’aérer la tête. Elle a vu le même documentaire que moi sur Arte; comme quoi, il ne faut préjuger de rien avec les coiffeuses.
Ce qui m’a le plus choqué, c’est que les femmes qui fournissent les cheveux ne reçoivent rien du tout alors que tout le monde se fait plein d’argent après. C’est un énorme business, le cheveu, vous savez, et elles, elles n’ont rien. Tout ça, grâce à la religion !

Pendant ce temps, la vitrine s’anime. Je n’aime pas les grandes vitrines des coiffeurs, j’ai l’impression d’être exposée comme n’importe quel produit de consommation courante. Mais j’avais tort. La vitrine n’est pas un aquarium, mais une mise en scène de la rue. Une femme s’approche, comme pour mieux nous regarder ; je comprends rapidement qu’elle se sert de la vitrine comme d’un miroir. Elle ne peut pas ignorer que nous sommes de l’autre côté, mais tout en faisant mine de choisir une babiole sur la devanture, elle s’ajuste, se recoiffe, s’examine puis, enfin satisfaite, reprend sa route. Le facteur entre rapidement, des gens discutent sur le trottoir d’en face, le prof d’espagnol du lycée se gare devant. Le village est en représentation permanente et les clientes commentent l’actualité du coin. Un bon localier devrait avoir une coupe impeccablement entretenue pour se tenir au courant de tout, plutôt que de courir entre les élus et les associations.

  • Je vous lisse les cheveux ou on les sèche naturellement ?

Merde, je n’aurais pas dû me laisser distraire : Patrick Swayze de la grande époque me regarde d’un air complètement consterné du fond du miroir. Je ne peux pas sortir comme cela ; ou alors avec un sac sur la tête.

  • Va pour le lisse.

La grande mode des années 2000, c’est le lisse. Pas un poil qui dépasse, la plus somptueuse crinière se voit disciplinée entre deux plaques de céramique, effet miroir garanti! Le cheveu rebelle a enfin trouvé à qui parler, les immondes petits frisottis sont implacablement repassés en baguettes de tambour.
Toute une vision du monde entre les mains des figaros… Comme les hommes politiques, ils ont l’art et la manière de couper les cheveux en quatre.

Maintenant, j’ai l’air d’un lévrier afghan sous cortisone. Je ne sais pas ce qui est moins pire. Le divorce capillaire est imminent ; je bénis mon sens du sourire courtois à toute épreuve, même si j’ai les oreilles rouges et la commissure des lèvres pesante.

J’ai épuisé le stock local de capilliculteurs.
La prochaine fois, je devrais tenter un toiletteur.

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21 réponses
  1. Céleste
    Céleste dit :

    🙂

    C’est drôle en lisant le début de ton texte, j’ai tout de suite pensé aux indiennes qui se font raser le crâne dans les temples pour des motifs religieux et dont les cheveux sont ensuite récupérés et vendus en occident pour faire des implants ou des perruques…et hop, tu en parles 🙂

    Dans un grand temple du sud de l’Inde, Tirupati, lieu de pèlerinage, ce sont des montagnes de cheveux qui sont ainsi récoltées et vendues…impressionnant!

    Impressionnant aussi les hommes, mais surtout les femmes, le crâne rasé recouvert d’une poudre jaune, (j’ai oublié ce que c’est mais c’est mis à des fins hygiéniques, un genre de désinfectant naturel)

    C’est vrai que que tu écris "Pas un poil qui dépasse", la frisette matée et la coupe bien nette…de l’ordre!

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  2. Agnès Maillard
    Agnès Maillard dit :

    C’est marrant : ce reportage m’a marqué, comme il a marqué la coiffeuse. Tu commence par suivre une indienne entre deux âges qui accumule les emmerdes, qui se bat chaque jour pour améliorer sa condition et qui finit par aller au temple offrir sa magnifique chevelure contre la promesse d’une vie meilleure, puis, elle retourne à sa vie difficile, avec 15 ou 20 ans de cheveux en moins sur la tête, la boule à zéro et jaune… de curcuma, pour les propriétés antiseptiques, effectivement.

    Tu vois les ballots de cheveux qui quittent le temple. Déjà, c’est vertigineux. Cela m’a aussi fait pensé à d’autres histoires de montagnes cheveux et d’utilitarisme forcené où il ne fallait pas perdre un gramme de précieuse matière première humaine

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  3. Fajua
    Fajua dit :

    Premier précepte :dans le miroir du salon de coiffure, sale gueule tu auras.

    2e : de conversation sur place, tu seras remuée.

    3e : rentrée chez toi, tu essaieras de te retrouver, eau, shampoing ou sèche-cheveux à la main.

    Il y a, effectivement, leçon à tirer d’une visite chez le coiffeur. Et, comme par hasard, il n’y a que les hommes aux cheveux coupés par leur femme, qui peuvent y échapper…

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  4. Exigeant
    Exigeant dit :

    J’aime bien dans tes écrits ton approche de la réalité. Souvent tu décoiffes, quelques fois tu défrises. Et ce n’est pas dû à ton humeur, je n’ai pas souvenance d’écrits de ta part parce que tu étais de mauvais poil. Même quand tu nous surprends à rebrousse-poil.
    Par contre, pour le tif marxiste, tu m’interpelles. Ma longue tradition familiale et mes nombreuses années au parti ne m’ont pas éclairé sur cette particularité. Bien que j’ai connu quelques camarades avec un cheveu sur la langue et d’autres avec un poil dans la main. Mais il est vrai que ce n’était pas alors un parti (à) tendance. Pour le tif marxiste faut-il aussi battre le fer (à friser) quand il est chaud ?
    Je ne résiste pas non plus à te laisser le lien d’une photographe, Tatiana, qui prend un malin plaisir à photographier l’antre des coiffeurs. C’est ici http://tataloeil.canalblog.com/albu

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  5. jardin
    jardin dit :

    Olala, souvenirs, souvenirs…

    J’avais fini par régler, après une longue errance, la question du coiffeur. Coupe au carré, pas de shampoing spécial, pas de crème nourrissante, pas de coloration qu’il faut refaire tout le temps et après on a les cheveux comme du foin mêlé de paille, pas de rasoir sur la nuque qu’après on a d’insupportables démangeaisons pendant huit jours, pas de laque qu’on peut plus se toucher la tête sans faire la grimace. Rien, rien, rien!

    M’a fallu devenir vieille et acquérir une certaine autorité pour cela, les coiffeurs n’aiment pas qu’on sorte de chez eux avec une tête normale, sinon à quoi ils servent?

    J’ai fait pareil, ici, à Hanoi, (hé hé, presque en même temps que toi, Agnès!) mais sans devoir convaincre quiconque. Un geste pour indiquer la coupe (droite) et la longueur (raisonnable). La patronne (?) m’a montré la sienne de coupe, un peu plus courte à l’arrière et plongeante à l’avant, pourquoi pas?

    C’est plus approprié aux très beaux cheveux des vietnamiennes qu’aux miens, mais c’est pas mal quand même.

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  6. Céleste
    Céleste dit :

    @Agnès

    Des montagnes de cheveux j’en avais vu à Auschwitz, visité quand j’avais 20 ans…un choc..Je ressens encore cette hébétude qui m’avait saisie…horreur et incompréhension mêlés…ce froid que je ressentais au plus profond de moi même.
    Monstrueux.

    Les montagnes de cheveux indiennes sont différentes mais il reste quelque chose de dérangeant, de macabre peut-être, je ne sais pas trop l’exprimer…je vais y réfléchir
    C’est aussi à replacer dans la philosophie indienne. Le femme qui va donner ses cheveux pour plaire un Dieu et obtenir ses faveurs, est fière de le faire.
    Ce qui choque c’est que les brahmanes du temples revendent ses cheveux pour gagner de l’argent…qui en principe de va pas dans leurs poches mais sert à l’entretien du temple, ou à financer les repas offerts aux fidèles….mais j’ai bien dit en principe….

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  7. BiBi
    BiBi dit :

    Autre digression capillaire : BiBi a lu dans DirectSoir que Kate Blanchett – l’heroïne du Titanic – a confié espacer ses shampoings et prendre des courtes douches afin d’économiser l’eau. Un peu tiré par les cheveux, non ? A bibientôt.

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  8. Eric
    Eric dit :

    Oui, les discussions de capiliculteurs c’est toujours amusant. Moi, j’ai un coiffeur pour hommes (only) qui me fait des trucs sans chichi. C’est parfait. C’est très rare quand je discute avec le coiffeur, j’élude toute discussion qui commence par: "Vous avez les cheveux raide (ou souple)".

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  9. emcee
    emcee dit :

    Très très drôle! Et tellement vrai. Quant au lévrier afghan sous cortisone, évidemment, une photo s’impose! 😀
    Je me souviens qu’ayant perdu un excellent coiffeur (départ vers des cieux plus cléments), je me suis mise en quête d’un second oiseau rare. Sur les conseils d’amies (plus ou moins bien intentionnées, à mon avis).
    Et plus c’était cher à l’arrivée, moins tu voyais le coiffeur qu’on t’avait conseillé.
    Prise en mains d’office par une armée d’esclaves (à qui tu ne pouvais pas ne pas donner la pièce) pour des tas de traitements qu’on te colle sans te demander ton avis.
    Oulala, c’est qu’il est sec, vot’cheveu! Euh, oui … Humiliée par ce que tu contemples dans le miroir (grâce, entre autres, à la lumière blanchâtre oblique du plafonnier qui magnifie toute boursouflure), tu n’oses même pas protester.
    (une fois, si, tout de même: la bimbo derrière le bac me dit: je vous mets de la crème, sinon, le coiffeur ne va pas pouvoir vous couper les cheveux. OUATE! Mon sang n’a fait qu’un tour: pas de crème, merci! Quant au coiffeur, c’est son métier, non? Il se débrouillera sans)
    Une fois, après avoir presque fini de faire le tour des coiffeurs en ville, j’atterris chez un coiffeur dont on m’avait dit que c’était le nec.
    RDV 11H tapantes. J’arrrive comme une dératée. Hop, hop, sur le fauteuil à 11H pile, un exploit jamais plus renouvelé.
    Je suis prise en charge par (apparemment ) un shampouineur professionnel . Une sorte de long gars de type asiatique, l’air énigmatique et vêtu d’une longue tunique blanche. La classe.
    La partie shampoing, ça a été (massage du cuir chevelu impeccable et toussa). Sauf que le rinçage des cheveux se faisait d’office et sans rouspétance, à l’eau … froide (c’était l’hiver). Il se trouve que cela ne me dérange pas, mais quand même!
    Je ne sais pas si c’était un rite de passage ou si je n’avais pas les vêtements griffés comme il convenait, et que j’étais punie en conséquence …
    Bref, quand le shampoing fut terminé, il m’a entortillé la tête avec une grande serviette blanche qui commençait comme un turban et se terminait par une pointe torsadée d’un mètre de haut. Et hop, bien coincée devant le miroir! … Où je suis restée pendant 20 bonnes minutes en attendant que le coiffeur ait fini de papoter avec le client précédent.
    C’est à partir de là que je me suis mise en quête d’un coiffeur pour hommes (de "quartier", comme on dit). La coupe 4/5 fois moins chère pour une demi-heure de fauteuil maxi, et s’il te rate, au moins, tu pleures pas ton temps et ton argent devant la glace pendant des mois .
    Et, en plus, ils font ce que tu leur dis de faire, même si ce n’est pas forcément ce qui te convient le mieux. Parce que chez les chicos, si tu regardes bien, tout le monde ressort quasiment avec la même coupe.

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  10. Krysalia
    Krysalia dit :

    tiens, c’est marrant, la coupe mullet je la connaissais sous le nom de " coupe à la Mac Gyver ", et la coupe de patrick swayze me rappelle tout à fait celle de steph de monac’, grande époque " comme un ouragan 😀

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  11. Krysalia
    Krysalia dit :

    ça m’amuse bien d’ailleurs ton texte parce que depuis 10 ans je ne vais plus chez le coiffeur : j’ai enfin accepté d’avoir uniquement deux coupes possibles : la boule à l’afro (diamètres variés), et les longs longs tifs façon tapis de boucles dans le dos. Tout coiffeur qui me prétendait le contraire ne parvenait qu’à me faire ressembler à un caniche ou pire, au cousin machin…

    C’est la couleur qui me pose problème, les différents méchages persos, c’est le mal 🙂

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  12. Claudia
    Claudia dit :

    Génial et désopilant !:-)
    Ca vaut toujours le coup de passer ici .
    Tu as un sens de l’auto-dérision vraiment bien sympathique .
    Excellent texte ,j’en ris encore 🙂

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