Seuls au monde

Peut-on disparaître totalement? Devenir socialement invisible, jusqu’à dissolution complète dans l’oubli?

Tout à l’heure j’écoutais France Inter. C’est normal, j’écoute beaucoup France Inter. Surtout depuis que j’ai un peu laissé tombé la télé. Et même s’ils sont méchamment partiaux, j’écoute toujours. Malgré Jean-Marc Sylvestre. A cause de Daniel Mermet. Même s’il y a la chronique de Dominique Bromberger. Grâce à la brillantissime émission de Frédéric Bonnaud. Bref, j’ai toujours une oreille qui traîne, et ma journée est souvent rythmée par les petits flashes info me tiennent lieu de coucou suisse pour marquer les heures qui passent. Et là, au milieu de la gadoue médiatique habituelle, une petite brève, un fait divers de rien :

 on vient de retrouver le corps d'un homme mort depuis début 2004. 

Son corps était-il prisonnier des glaces de l’Himalaya? S’était-il paumé au fond d’une grotte du Vercors? Avait-il fuit au Brésil, puis s’était-il réfugié sur une île déserte? Rien de tout cela : il était tout simplement dans son lit, chez lui, depuis 18 mois, près de 500 jours. Un chômeur d’une cinquantaine d’années. Et en 18 mois, personne ne s’est inquiété de savoir ce qu’il était devenu. Ni son ex-femme, ni son enfant. Pas plus que ses voisins. Ou les ASSEDIC, qui lui ont versé ses indemnités sans autre forme de procès. Juste le syndicat de copropriété. Il était peut-être arrivé en fin de droits. Du coup ses prélèvements automatiques n’étaient plus alimentés. En gros, une chose comme ça qui a du finir par signaler sa disparition, au bout de 18 mois. Et son banquier? Un compte qui tourne en mode automatique. Une société qui tourne en mode automatique. De qui n’a-t-on plus besoin? Qui peut disparaître de la face du monde, juste en refermant sa porte?

Plein de gens, d’après la Tribune de Genève.
Après ces 2 petites phrases, j’ai cherché à en savoir plus, à comprendre. J’ai trouvé une petite dépêche sur France 3 régions, et rien d’autre. Et cette autre histoire, sur Genève. C’est arrivé près de chez eux, près de chez nous, partout, tout le temps. C’est banal. Tristement banal. La chronique de la vie ordinaire. Et ils racontent le bal des pourris, c’est ainsi que ceux qui les ramassent les appellent. Un par jour, en moyenne, sur une ville comme Genève. Un qui s’est dilué, qui n’a plus de famille, plus d’amis, plus de lien même, avec qui que ce soit, même pas une assistante sociale, pas même un huissier.

L’homme est un animal social.

Et notre mode de vie génère de plus en plus de solitude absolue. Je me dis que c’étaient peut-être de sales types, bêtes et méchants. Ce genre de triste personnage que même la famille proche préfère oublier. Quand bien même!
Une rupture, un incident de parcours, un déménagement de trop, le lien social qui s’étire et rompt, le système qui vous oublie et vous voilà totalement seul au monde.

Il faudrait peut-être réapprendre à vivre ensemble, à prendre soin les uns des autres, à faire juste un peu attention, un peu comme les voisins de ma grand-mère font attention, chaque jour, et pas seulement une fois par an.

15 réponses
  1. nathalie
    nathalie dit :

    Ben oui, quand au quotidien la télé remplace les contacts sociaux, quand le chômage, l’exclusion et l’alcoolisme prennent la place normalement tenue par la famille, les amis… Il n’y a pas si longtemps, une femme et sa petite fille de 4 ans sont mortes de faim dans un immeuble de banlieue, sans que personne ne s’en inquiète… Une fois bouclés à double tour dans leur chez-soi envahi par la sacro-sainte télé, avec home-cinéma et satellite, le monde extérieur semble ne plus exister qu’à travers le filtre rassurant de l’écran tout-puissant, et les voisins dont la seule existence paraît menaçante, s’effacent…

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  2. seul à l'âme
    seul à l'âme dit :

    Bonjour Agnès

    Ça n’est que depuis une dizaine de jours que je me balade avec plaisir sur votre site et que j’y lis tes pensées partagées et les interventions des internautes. Merci aussi pour leur qualité, leur sincérité, leur humanité.

    « Seul au monde » et « L’âme des guerriers » sont les deux films en vidéo, achetés d’occas’, auxquels je tiens : ils me rappellent les moments durs de la vie et la pierre sur laquelle j’ai du parfois me relever.

    Cela me ramène probablement aux souvenirs les plus durs de ma vie. L’exclusion, au-delà de tout l’aspect « officiel » matériel, des relations humaines, peut être un sentiment mêlé de désillusion, de perte d’envie, de loupés multipliés.

    Le sauvetage peut être à la fois un « halte » intérieur (qui permet la rencontre), un cri que l’autre accepte de recevoir, des bras ouverts qui entourent pour pleurer (grâce à la rencontre).

    Ranger tout quand on possède, cette action ne se pose pas quand on ne possède pas. Partir ne coûte pas cher, il coûte sa propre vie, c’est en miroir que l’on peut savoir si sa propre vie convient.

    Pour que les fils se défassent, il faut que rien n’arrive que l’on estime de bien, sauf l’absence. En même temps un petit rien, qui n’est pas rien peut nourrir. Mais il faut beaucoup de ces petits rien sur un long temps, plein d’amours et de luttes pour repartir. Et c’est avec une grande gratitude que les personnes qui ont vécu cela le dise, car c’est vrai, en tout cas je le dis et le redis.

    Voilà, Agnès, vous avez posé une question, et j’y ai un peu répondu.

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  3. Mariano
    Mariano dit :

    Je me force à écrire pour simplement faire un geste, pour dire coucou, par « militantisme »… On sait toutes les causes qui se conjuguent pour continuer de déshumaniser la société. Dans mon quartier, encore, on se demande pourquoi le voisin n’a pas encore ouvert les volets à 8 heures le matin… Si je deviens vieux et désenchanté, quel moteur me fera me lever ? Je compte sur la rage… la rage de voir cette société ressembler de moins en moins à celle que j’ai toujours imaginée. Et si la lassitude, le désenchantement, finissaient par gommer mes rêves ? Je vais m’appliquer encore plus que d’habitude à dire « bonjour tout le monde ! » chez le marchand de journaux.

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  4. soledad
    soledad dit :

    Je découvre ce site en écoutant Chopin ce soir. Eh oui! C’est ainsi que tourne la société des hommes, de manière automatique et inhumaine, chacun pour soi, chacun chez soi. Tous fermés, enfermés dans des coquilles de béton armé, fatigués, léssivés par des journées de travail épuisante, et puis le peu d’energie conservée qui sert à construire un petit bonheur égoiste pour soi et ses proches. Rien de trés nouveau, ni de trés étonnant, rien qui émeuvent encore tant le spectacle de ces gens qui meurent de faim et de froid dans nos rues tous les hivers est affligeant de banalité. Leur nombre n’effraie plus, ne provoque plus aucun émoi.

    
    

    Tout comme cette fois ou je me suis demandé si cette homme éffondré sur lui-même sur le siège orange d’une station de métro était mort ou vivant. Je me suis sentie bête vraiment, autour de moi les gens vont et viennent, et puis… je dois être la seule au monde à me poser ce genre de question!

    Presqu’à me dire: mais qu’est-ce qui me prend moi aujourd’hui?

    Je deviens humaine ou quoi?

    Alors régulièrement tout comme toi, je m’oblige à dire bonjour haut et fort chez les commerçants. Manière de dire bon essayons au moins; C’est pas grand-chose mais sait-on jamais ça pourrait mettre quelqu’un de bonne humeur, faire sourire une grand-mère qui parle à ses oiseaux depuis des années, émouvoir la boulangère qui pourrait baisser ses prix ( là je suis en plein délire je crois). Enfin essayer quelquechose, c’est toujours mieux qu’ignorer et faire semblant de rien. L’indifférence, rien ne doit être pire pour ceux qui sont aussi seuls que même la mort les prends sans déranger le train train établi de ceux qui ont une vie.

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  5. jc
    jc dit :

    Triste réalité, triste monde, triste civilisation (?), comme disait Gandhi à propos des animaux "on peut évaluer le degré de civilisation à la manière dont les hommes traitent les animaux (à peu près)" que dire quand il s’agit des anciens, c’est à dire eux même, nous même un jour ou l’autre, société suicidaire qui jette les vieux et dévore les enfants…

    Répondre
  6. mc
    mc dit :

    Puisqu’on parle BD dans le texte du 04 08 2007, il m’en souvient une titrée "Les Mange-Bitume".

    Parmi d’autres épisodes, il y a celui du mec qu’on retrouve squelette dans sa bagnole restée en pilotage automatique. Et si on le retrouve, c’est parce que les flics arrêtent la bagnole pour infraction à la loi sur la propreté: sa tire, pas lavée depuis X temps et pour cause, offense l’oeil des contemporains.

    Beaucoup de choses prémonitoires dans cette BD des années je sais plus..

    Répondre
  7. mc
    mc dit :

    Puisqu’on parle BD dans le texte du 04 08 2007, il m’en souvient une titrée "Les Mange-Bitume".

    Parmi d’autres épisodes, il y a celui du mec qu’on retrouve squelette dans sa bagnole restée en pilotage automatique. Et si on le retrouve, c’est parce que les flics arrêtent la bagnole pour infraction à la loi sur la propreté: sa tire, pas lavée depuis X temps et pour cause, offense l’oeil des contemporains.

    Beaucoup de choses prémonitoires dans cette BD des années je sais plus..

    Répondre
  8. ko
    ko dit :

    Oui !! "Les Mange-Bitume"… http://www.bdoubliees.com/journalpi
    Un gros-gros flip d’ado pour moi. C’est depuis que j’ai commencé à regarder les voitures, et surtout l’amour de certains pour ces objets, d’un oeil suspicieux.
    C’était dans une excellente collection, troublante (dérangeante dans le bon sens du terme) : Histoires fantastiques, des éditions Dargaud.

    Répondre
  9. ko
    ko dit :

    Oui !! "Les Mange-Bitume"… http://www.bdoubliees.com/journalpi
    Un gros-gros flip d’ado pour moi. C’est depuis que j’ai commencé à regarder les voitures, et surtout l’amour de certains pour ces objets, d’un oeil suspicieux.
    C’était dans une excellente collection, troublante (dérangeante dans le bon sens du terme) : Histoires fantastiques, des éditions Dargaud.

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  10. mc
    mc dit :

    Merci, mille fois, ko, quel plaisir de retrouver cette vieille BD!

    C’est quand même magique, internet, quand on a les copains qui vont avec!

    Répondre
  11. ko
    ko dit :

    Disons qu’alors, ça foisonne, ça palpite même parfois !
    Mais je ne l’aurais pas retrouvée si tu n’en avais pas parlé
    Tout ça est très complémentaire ;
    J’aime ça ! 😉

    Répondre
  12. ko
    ko dit :

    Disons qu’alors, ça foisonne, ça palpite même parfois !
    Mais je ne l’aurais pas retrouvée si tu n’en avais pas parlé
    Tout ça est très complémentaire ;
    J’aime ça ! 😉

    Répondre
  13. o.d.m
    o.d.m dit :

    sniff
    En 1991, deux randonneurs partis pour l’ascension du glacier de Similaun, à 3 300 m d’altitude, découvrent dans la glace, un homme préhistorique gelé depuis plus de cinq millénaires. Ötzi, selon une récente théorie, pourrait avoir été assassiné dans une lutte de pouvoir.

    Et dire qu’il y a 5000 ans c’était déjà comme ça….

    Répondre
  14. o.d.m
    o.d.m dit :

    sniff
    En 1991, deux randonneurs partis pour l’ascension du glacier de Similaun, à 3 300 m d’altitude, découvrent dans la glace, un homme préhistorique gelé depuis plus de cinq millénaires. Ötzi, selon une récente théorie, pourrait avoir été assassiné dans une lutte de pouvoir.

    Et dire qu’il y a 5000 ans c’était déjà comme ça….

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