Je dois voir la police entre 20 et 30 fois… par an. Et quand je dis voir, je devrais dire croiser. Parce que l’essentiel du temps, je suis dans ma voiture, en train de m’acheminer du point A au point B et la maréchaussée est dans son propre véhicule, se déplaçant d’une planque routière à une autre. Je ne croise quasiment jamais les forces de l’ordre quand je suis à pied, ou alors seulement les très rares fois où je me rends dans une métropole régionale. D’ailleurs, pour être précise, je ne croise pas la Police, mais seulement la Gendarmerie, parce que je vis au cul des vaches et qu’en cambrousse, on n’a pas la police, seulement la gendarmerie.

Rats des champs

Il doit m’arriver deux à trois fois par an, à peu près, de tomber sur un barrage de gendarmes au bord de la route. L’essentiel de leur activité visible est là : contrôle de véhicules, papiers, vitesse, alcoolémie. Le plus souvent, j’accroche du coin de l’œil l’éclat du soleil renvoyé par des jumelles radar. La dernière fois que j’ai été verbalisée, c’était il y a trois ou quatre ans, parce que je roulais à 56 km/h à hauteur d’un panneau d’entrée de bled. Pas 10 mètres après, non, à hauteur. De toute manière, cela ne s’est pas concrétisé par une interaction directe avec les gardiens de la paix, puisque j’ai juste reçu ma prune par courrier postal une semaine plus tard.

Sur ces trois rencontres par an, il doit m’arriver à peu près une fois sur dix qu’un agent lève le bras et m’invite à me garer sur le bas-côté. Soit une fois tous les trois ans. Faut dire que j’ai une bonne tête de ménagère de moins de 50 ans (mais plus pour longtemps) et que mon physique ne déclenche généralement aucune réaction (bonne ou mauvaise) sur la voie publique.

La dernière fois que j’ai donc discuté avec des représentants des forces de l’ordre, c’était l’année dernière, au bled à côté. J’allais à mon entrainement d’escalade. J’étais donc en survêt avec juste mon téléphone et mon sac d’équipement (baudard et chaussons) : j’avais 4 km de trajet et en escalade, on a l’habitude de voyager léger.
Ils sont trois ou quatre, mais un seul s’occupe de moi. Il me demande mes papiers, je lui explique que je ne les ai pas sur moi, mais que je peux les apporter à la gendarmerie pour vérification. Là, le gendarme, toujours très poli et vouvoyant, m’informe que j’ai obligation de me déplacer avec les papiers du véhicule et mon permis sur moi et que tout manquement est passible d’une bonne grosse prune. Je lui réponds avec un grand sourire qu’il a de la chance, parce que j’ai toujours une copie de mes papiers sur moi, je stocke leurs photos sur mon smartphone en cas de perte ou de vol, c’est plus pratique et regardez, hop !, je peux agrandir l’image, ce qui est vachement cool quand on commence à mal y voir de près, etc.

Le gendarme est un peu débordé par mon enthousiasme et persiste en m’expliquant doctement que ce sont les originaux que je dois avoir sur moi et non des copies. Je continue à argumenter gentiment sur les joies de l’escalade, la proximité du mur, l’exigüité de mon sac de grimpe, tant et si bien qu’au bout de 10 minutes d’échange, il finit par lâcher avec une pointe de lassitude dans la voix : c’est bon, vous pouvez y aller, mais dorénavant veillez à ne jamais prendre le volant sans vos papiers !
Ce qui était mon objectif premier : ne pas payer d’amende !

Ça, c’est donc mon expérience des forces de l’ordre et celle de beaucoup d’autres comme moi. Cela ne vient pas du fait que je suis une citoyenne exemplaire. Non, cela vient de plusieurs faits : je vis dans une zone rurale, donc une zone à faible densité de population. Ces dernières années, nous déplorons surtout la fermeture de nombreuses gendarmeries et qu’il devient de plus en plus compliqué d’entrer en contact avec les gardiens de la paix dont le gros des missions se partage entre la délinquance routière (très courante, chez nous) et le plan Vigipirate… plutôt très anecdotique.

On a des chiffres de la délinquance et de la criminalité vraiment très faibles. Ce qui justifie à priori la raréfaction des forces de l’ordre. Mais ce n’est surement pas parce que nous sommes plus respectueux des lois que les autres. Non, c’est juste que la raréfaction policière et une certaine culture rurale nous poussent plutôt à laver le linge sale en famille.

Quand tu as un souci avec un voisin, tu appelles le maire plutôt que les poulets qui, de toute manière, ne sont pas là, pas dispos, trop loin. Quand ça castagne, ça se règle entre quatre yeux, souvent avec des gens de la commune et encore, pas toujours. Tout le monde sait qui a les doigts crochus dans le coin. Quand un jeune fait le con, on en parle au maire ou aux parents et souvent aux deux. Quand quelqu’un plante une bagnole, on n’appelle ni les pompiers ni les flics, mais le cousin avec son tracteur.

De toute manière, quand on veut vraiment porter plainte, c’est un peu la croix et la bannière : faut aller loin, l’accueil, c’est un interphone qui te parle à 50 kilomètres de distance et quand tu arrives à prendre rendez-vous, tu as toujours un officier qui te fait remarquer gentiment que faire intervenir les poulets dans tes problèmes de la vie quotidienne, ce n’est peut-être pas une très bonne idée, vis-à-vis des voisins, de la communauté et tout ça… Du coup, pas de plaintes, pas de chiffres, pas d’effectifs…

Rats des villes

Mais la vie quotidienne dans la République française, cela peut être quelque chose de totalement différent et d’absolument inimaginable pour les gens qui vivent comme moi. Non pas parce que les autres ne sont pas particulièrement respectueux des lois, mais parce qu’ils n’ont pas le bon profil, la bonne adresse, la bonne teinte de peau

Il y a des gens pour lesquels, la Police, c’est pratiquement tous les jours et depuis toujours. Devant chez eux, dans les transports, sur le trottoir, les gares, partout, tout le temps. Il y a des gens pour lesquels voir un képi, c’est l’assurance d’être apostrophé, contrôlé, fouillé, parfois malmené. C’est aussi la certitude d’arriver en retard à son rendez-vous que ce soit pour un job, un café, une balade, un ciné, un enterrement, etc. Des gens qui savent qu’ils ont une chance sur deux d’être tutoyés. Et une incertitude récurrente quant à savoir si ça ne va pas dégénérer, s’ils ne vont pas être insultés, rudoyés, palpés, fouillés, malmenés.

Il y a des gens qui savent que même s’ils traversent dans les clous, même s’ils ont toujours leurs papiers sur eux, même s’ils sont toujours respectueux, calmes et polis, à tous les coups, le contrôle d’identité, c’est pour leur gueule. Leur gueule de métèque, leur gueule de mec qui doit toujours prouver son innocence à priori. Il y a des gens qui doivent se soumettre à l’arbitraire policier, pratiquement chaque fois qu’ils mettent le nez dehors, chaque fois qu’ils prétendent séjourner dans l’espace public d’une manière ou d’une autre. Des gens qui vivent sous le régime permanent de la bavure. Il y a gens pour qui croiser la Police signifie un harcèlement systématique… ce qui, en soit, est déjà beaucoup. Mais pour qui cela peut aussi signifier bien pire : insultes, menaces, coups et blessures, voire une grosse tête ou même une matraque ou un enjoliveur dans le cul.
Il y a des gens pour qui croiser la Police dans la rue peut signifier que c’est le dernier jour de leur vie.
Il y a des gens pour qui fuir dans un transfo EDF peut sembler être une meilleure alternative…

Il y a des gens qui doivent — implicitement — être meilleurs que tous les autres pour ne pas mériter d’être violés par ceux qui détiennent l’autorité, des gens qui savent que leur parole sera systématiquement niée, réfutée, minorée. Des gens qui sont présumés coupables, particulièrement par ceux qui vivent comme moi, loin d’une certaine police. Des gens qui doivent subir en silence et ne jamais, jamais se révolter du sort qui leur est fait.