Combustion

Notre maison brule et nous regardons ailleurs

Jacques Chirac, ouverture du discours devant l’assemblée plénière du IVe Sommet de la la Terre, Johannesburg, 2 septembre 2002

 

 

Les lits des adorateurs de l’or noir sont bel et bien en train de bruler à Fort McMoney et nous regardons leurs rêves de richesse facile et factice partir en fumée avec une fascination presque aussi morbide que celle qui nous avait scotchés devant nos écrans, le 11 septembre 2001.

C’est en cela que la formule-choc de Chirac s’était plantée : la catastrophe est toujours spectaculaire et ne manque donc pas de spectateurs, surtout en ce temps où chacun d’entre nous transporte en permanence dans sa poche ou son tableau de bord l’équivalent d’une camionnette vidéo d’un média ambitieux.

Est-ce que c’est parce que l’auteur de la vidéo est Canadien et non pas État-Unien, mais le silence qui règne dans l’habitacle de cette grosse voiture, son ambiance feutrée avec ses petits bruits confortables de conduite prudente contrastent plus violemment avec le décor d’apocalypse dans lequel nous sommes conviés à la fuite tranquille qu’une bordée de jurons ou les habituels « Oh my God, oh my GOOOOOD! » qui ponctuent ce genre de reportage.

La chute de Pétroville raconte tellement de choses sur notre époque, avec cette ville et ses habitants un peu livrés à eux-mêmes dans la catastrophe, pendant que les infrastructures industrielles, elles, étaient protégées contre ce genre de problème — somme toute parfaitement anticipable — quitte à y sacrifier la vie si interchangeable de leurs travailleurs.

Mais elle ne raconte rien de plus que l’état actuel du monde — y compris chez nous — et même s’il est moins spectaculaire, le grand fracas approche et il est déjà bien visible.

L’agonie de la démocratie

Rien n’a l’air plus significatif aujourd’hui que la marche inéluctable de Donald Trump aux commandes de la plus puissante armée du monde. Voilà un milliardaire aux méthodes plus que discutables et dont les discours n’inspirent pas une once d’optimisme quant à l’humanisme ou même la simple capacité à gouverner une grande théocratie. La trajectoire de Donald Trump est angoissante en soi, mais le problème c’est qu’il n’est pas le seul à appeler au sang en permanence dans ses discours.

Car bien plus discrètement, les Philippins se sont dotés d’un président à côté duquel le milliardaire à moumoute peroxydée passe pour un bisounours :

Promettant une « présidence sanglante » durant ses meetings, il avait déclaré que les morgues allaient être « pleines à craquer ». « Je fournirai les corps », avait-il ajouté. Puis « Duterte Harry », en référence aux méthodes du flic « Dirty Harry » incarné par Clint Eastwood au cinéma, s’en était pris aux médias, à la classe politique et à l’absence de résultat dans la lutte contre la pauvreté, les inégalités et la criminalité ordinaire. « Oubliez les lois sur les droits de l’homme ! » a-t-il lancé pendant un discours.

Source : Aux Philippines, le nouveau président veut que l’on « oublie les droits de l’homme ».

 

Plus près de nous, l’extrême-droite est en passe de remporter l’élection présidentielle autrichienne le 22 mai prochain. On peut toujours se consoler en se disant que nous aussi, on a eu un épouvantail à moineaux qui est sorti du choixpeau magique au premier tour pour mieux revivifier le «Front républicain» ensuite, sauf que ce que cela a signifié très concrètement pour nous ensuite un très franc dérapage à droite de l’ensemble du paysage politique français.
Et l’ambiance dans toute l’Europe a bien changé depuis, le bruit des bottes s’amplifie et les ardeurs bellicistes ne se cachent plus, elles sont au contraire des arguments de vente du markéting politique du désastre.

Si l’idée de Heinz-Christian Strache n’a pas encore entrainé de réaction officielle de ses pairs, elle a déjà été catégoriquement refusée par d’autres. Reinhold Messner, alpiniste connu du Trentin-Haut-Adige, a qualifié sa déclaration d’« insensée ». « Quiconque lance cet appel n’a rien appris de 1937 et de la tragédie du Tyrol du Sud » et veut uniquement « détruire la paix », a-t-il ajouté.

Source : Un nationaliste autrichien rêve d’annexer une région italienne.

Le gout du sang, le repli nationaliste, les convoitises territoriales, la peur et la haine des autres sont devenus les nouveaux ciments de l’unité européenne qui, elle aussi, a dissout les droits de l’homme dans le sang et le rejet :

La force qui relie tout cela est le racisme antimusulman, qui permet aux dirigeants de se soustraire à leurs responsabilités. Les dirigeants autoritaires tels que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán évoquent les histoires des invasions ottomanes pour attiser le soutien pour le nationalisme et distraire leur peuple des crises économiques et sociales qui touchent la société hongroise et européenne. Les « socialistes » déclarés, comme François Hollande, ont abandonné la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » pour mener une guerre potentiellement infinie contre le soi-disant État islamique et imposer un état d’urgence continu au niveau national jusqu’à ce que cette guerre soit gagnée.

Le racisme et la propagation de l’idée de différence sont des outils essentiels pour rejeter les exigences prévues par le droit et les accords internationaux, comme les Conventions de Genève. Les personnes sont désignées comme étant des « migrants » ou des « monstres », car cela empêche de les reconnaître en tant que réfugiés, terme qui implique alors des responsabilités morales et juridiques.

Source : L’hystérie contre les réfugiés finira par déchirer l’Europe.

La France réac

C’est dans ce contexte international qu’il faut regarder les crispations autoritaires de plus en plus décomplexées du gouvernement français qui est actuellement désavoué jusque dans ses propres rangs, même si ce n’est pas le courage — pourtant seulement politique — qui caractérise les apparatchiks aux petits bras. En effet, les a-t-on entendus, les a-t-on vu aux côtés de tous ceux qui luttent contre une loi injuste et inique qui va encore plus précariser et fragiliser les salariés contre la toute-puissance de l’argent ? Et quand je pense que l’un des députés de mon département s’est fendu d’une tribune pour clamer qu’il ne voterait pas pour cette loi et qu’il est actuellement l’une des deux voix qui manquaient pour passer la motion de censure contre ce gouvernement de laquais du capitalisme le plus débridé.

La résistance contre la loi Travail cristallise toutes les violences de notre société, toutes ses frustrations. Et ceux qui se disent pompiers sont en fait les pyromanes :

Prenons l’exemple du 9 avril. En fin de journée, nous savons qu’un groupe de casseurs dangereux vient d’arriver gare du Nord pour aller perturber Nuit debout, à République. Une compagnie de CRS se trouve sur leur passage, prête à intervenir. Mais l’ordre leur est donné par la préfecture de se pousser dans une rue adjacente  ! Les collègues leur signalent l’imminence de l’arrivée du groupe de casseurs. Mais ordre leur est confirmé de les laisser gagner place de la République, avec les conséquences que l’on connaît  ! Par contre, quand il s’est agi d’aller protéger le domicile privé de Manuel Valls, ce soir-là, cette fois les ordres ont été clairs…

Source : « Tout est mis en place pour que ça dégénère » | L’Humanité.

 

Il n’est absolument pas anodin que le même jour — l’anniversaire de l’arrivée de la gauche au pouvoir, il y a 35 ans — le gouvernement prétendument socialiste impose cette loi dont seules les multinationales seront satisfaites et prolonge l’état d’urgence une nouvelle fois.

Il n’est pas anodin que le lendemain de ce microputsch, le plus néolibéral des membres de ce gang de marionnettes du patronat laisse « fuiter » en même temps sa candidature à la présidentielle et son intention de baisser les impôts des actionnaires et des patrons, ses véritables commanditaires dans l’impitoyable guerre aux pauvres qu’il mène depuis son accession au pouvoir.

Et dans l’ombre de toutes ces provocations délibérées, que font les gouvernements en général et le nôtre en particulier ? Ils s’arment contre leur propre population et durcissent, chaque jour un peu plus, la répression des insoumis, mais surtout des simples citoyens indignés.

Notre maison brule, celle du voisin aussi. Le grand incendie se répand sur la planète et son éclat est aveuglant.