manifIl fait tellement mauvais sur la place de la Libération qu’on croirait que le MEDEF s’est payé le ciel rien pour nous faire chier.

Déjà qu’on y est allé un peu à reculons. Pas seulement à cause du temps. Mais d’un autre côté, on ne pouvait pas ne pas y aller, ça aurait été comme dire : « Allez-y les gars, faites-vous plaisir, rétablissez directement le servage, plus personne n’en a rien à foutre de rien ! »

C’est plus profond que la grande saucée de 2010, quand on a battu pour rien le pavé pendant des mois pour refuser qu’on nous vole des années de vie et qu’on relance à pleine puissance la machine à fabriquer des vieux pauvres. Plus profond que le dégout permanent instillé par la politique de classe de ceux qui prétendent nous représenter et qui n’ont plus de socialistes que le nom, presque à regret, comme une maladie honteuse qu’on cache à de nouveaux copains dont on sait que l’amitié est douteuse et l’attachement une façade. Plus profond encore que la lente chute inexorable des 30 calamiteuses, les 30 honteuses, mais aussi les 30 revanchardes, selon si l’on se place du côté du manche ou de la cognée.

Ce n’est pas non plus un baroud d’honneur. Ça, c’était les retraites. Manière, comme j’ai toujours voulu le dire à ma grand-mère, il n’y a pas d’honneur quand on a les deux pieds solidement plantés dans la merde.
Il n’y a que la survie.

Ce n’est même pas de l’espoir. On sait que cela ne sert à rien. On sait pour l’essentiel que les syndicats eux-mêmes, poussés par les nouvelles règles de la représentation, sont devenus des machines à signer des accords, même scélérats, du moment que cela leur offre, à eux aussi, une respiration de plus dans leur longue agonie.

On a bien noté que dorénavant, pour les dominants, ce qu’il y a de bien avec les grèves, c’est qu’on ne s’en aperçoit même plus. Et qu’avec cette défaite organisée de la loi et du droit contre la domination du capital, bientôt, on ne verra ni n’entendra plus les travailleurs se faire broyer par la monstrueuse machine à faire toujours plus de fric.

Mais quand même, on voulait voir si une mobilisation citoyenne, décidée sans les organisations, les syndicats et tous les autres relais de la grosse machine à huiler les rouages, si ce type d’action était encore possible ou s’il fallait passer à autre chose.

Les patrons se plaignent que le Code du travail est trop contraignant.
C’est amusant.
C’est comme si les délinquants se plaignaient que le Code pénal soit trop contraignant !

Franck Lepage

La fête à Neuneu

La ville étouffe chaque jour un peu plus sous l’emprise des bagnoles. Bientôt, il faudra plus de temps pour se garer que pour venir du bled. Mais c’est encore une autre histoire.

Nous sommes encore à une bonne centaine de mètres de la place quand on entend ce qui nous évoque immanquablement un bruit de fête foraine. Il y a comme le brouhaha d’un gars avec une sono qui a l’air d’encourager son public à chopper le pompon de Mickey, une rumeur de foule et surtout une pénétrante odeur de baraque à frites.

Sur la place battue par une pluie froide comme une gifle de garde à vue, c’est un embouteillage de parapluies qui se pressent autour des inévitables drapeaux CGT et Solidaires. Je crois que c’est ça que je voulais voir : comment les syndicats, qui avaient juste programmé une balade de santé pour la fin du mois, se sont empressés de prendre le train en marche, de s’approprier notre colère et notre exaspération pour en faire un putain de barnum promotionnel.

L’animateur (parce qu’il faut bien appeler les choses par leur nom) encourage alors le public transi à s’ébrouer sur la musique de Téléphone et j’en vois qui se dandinent avec un certain enthousiasme. On aura au moins échappé à Zebda, un groupe que j’aimais bien jusqu’à ce que je me le tape en boucle au cul des sonos CGT pendant des mois, voir des années…

J’essaie au moins de croiser deux ou trois potes dans la foule, histoire de profiter de l’occasion pour échanger des propos politiques bien sentis, mais avec ma stature de hobbit, je me retrouve à perforer des côtes et des tétons. Comme me le dit Caro que je reconnais à son parapluie, lui aussi obstinément ancré sous la ligne de flottaison humaine, nous ne sommes même pas assez grandes pour éborgner les autres.

La foule tiendrait aisément au rayon frais de l’hypermarché du bled en chef et se serre les coudes autour du stand ventrèche et merguez opportunément placé là. On ne gêne personne, si ce n’est les deux malheureux flics qui doivent se sentir en surnombre.

C’est alors que l’animateur annonce qu’on va quand même se faire un défilé… mais à la hauteur de l’enjeu et de la mobilisation.

On va faire le tour du pâté de maisons.

Si, si, le tour du pâté de maisons.

Comme ça, on passera sous les fenêtres qui ne s’ouvrent pas de la CCI, au moment de la pause déjeuner des employés dont je suppose que personne ne sait qu’ils sont à présent eux aussi menacés par un grand plan de régionalisation et de rationalisation comme il y en a déjà trop, alors même qu’il parait que le Code du travail encore en cours est trop contraignant.

C’est une vaste farce, comme les élections et le reste. Nous sommes toujours plus furieux et l’on cultive toujours plus notre impuissance.

Jusqu’à quand?