Le culte des morts n’en rappelle que plus cruellement le mépris des vivants.

My bloody ValentineC’est un petit matin frisquet qui nous cueille dans l’étrange jardin de pierre, petites silhouettes noires perdues dans la lueur grandissante et la rumeur de la ville qui tinte au rythme du tramway. J’ai décidé de passer la journée en mode reportage, bien retranchée derrière mon appareil photo, tout en distanciation.
Le pas pressé du maitre de cérémonie nous conduit au pied du lit de satin où elle nous attend pour un dernier regard, une dernière image. La mort a parachevé l’œuvre cruelle de la maladie, creusé les joues dévorées par le temps, tendu le parchemin de sa peau jusqu’au point de rupture, figé son cou dans la posture grotesque où l’avaient brisée les contractures de ses ligaments hurlants, retroussé ses lèvres trop fines en un rictus qui n’évoque pas l’apaisement.
La lumière est mauvaise, comme souvent dans ces lieux d’air fade et immobile et je peine à trouver le bon angle et la bonne ouverture, tout comme je peine à reconnaitre dans cette caricature d’humanité recroquevillée la femme joyeuse que j’avais apprécié.

Nous avons finalement hérité d’un autre maitre de cérémonie, un plus jeune qui module parfaitement sa voix avec des pauses de silence recueilli. Rien que son titre est évocateur. Nous sommes au-delà du rituel, nous sommes dans une représentation théâtrale dont nous sommes à la fois les spectateurs effarés et les acteurs impuissants. Car ce n’est pas des morts dont il s’agit, mais bien de compter les vivants.

J’aime bien quand il y a de la famille, me souffle-t-il. Parfois, il n’y a plus que moi pour suivre toute la cérémonie, avec juste le tuteur qui passe à la fin pour le chèque.

Le parvis de la basilique est balayé par un vent froid malgré la journée qui avance et le soleil pâle qui ne parvient pas à percer la grisaille.
On compte les troupes. On se jauge, on s’évalue. La petite boite longue est enfouie sous une énorme gerbe de roses rouge sang destinée à partir en fumée avant la fin de la journée des amoureux. L’air vif chasse les remugles d’encens qui imprègnent nos manteaux et nous disperse vers nos voitures.

Nous pourchassons le fourgon gris à travers la circulation bordelaise. C’est comme un jeu de piste, avec les feux de signalisation qui complotent à disloquer le cortège pendant que le maitre de cérémonie use de ses warnings pour préserver l’unité de son troupeau tout au long des avenues et des ruelles. Il n’a pas 30 ans et pourtant, à l’âge de ma fille qui lorgne tout ce cérémonial d’un air vaguement épouvanté, il savait déjà que ce serait là son métier. Je me demande quelle enfance il a eue et comment sa famille et ses copains ont accueilli cette étrange vocation. J’imagine un garçonnet pâle et solitaire, sensible et attentif, un héros tout droit sorti de l’univers de Tim Burton. Mais aussi bien, il préférait jouer au foot et allumer des pétards à la queue des chatons.

Loin de la ville, l’agglomération de Bordeaux s’est dotée d’une immense nécropole dont le treillis des allées nécessite immanquablement un plan détaillé. Des hectares de pinède et de pelouse, de petits jardins de pierres traversés par les colonnes processionnaires des vivants, qui se croisent, se suivent et quadrillent la cité des morts.

Je vous prie de m’excuser de la qualité de la chanson, mais comme c’est une demande de dernière minute, je n’ai pu que la télécharger sur mon téléphone.

Décidément, c’est un garçon de son temps planqué sous l’uniforme gris de sa profession. C’est un peu le XXIe siècle qui vient de s’inviter à la crémation, avec le fantôme d’Yves Montand qui susurre Les Roses de Picardie sur Youtube, amplifié par le micro pendant que la ritournelle explose les digues lacrymales et que le charriot électronique conduit le chêne et les fleurs vers leur dernier embrasement.
Il faut plus de deux heures pour réduire en cendres le petit corps déjà racorni, le cercueil en chêne massif et la centaine de roses rouge sombre kidnappées aux rituels amoureux. Je me demande si c’est bien écolo tout ça. Ce que l’on recueille vraiment dans l’urne : du végétal bien plus que l’animal. Cela importe peu pour les morts, ça ne compte que pour les vivants.

Le caveau est à l’image du reste : un trou abrupt creusé à même cette terre alluvionnaire dont on tire les meilleurs Bordeaux. Par l’ouverture sombre, on entraperçoit, sous l’imposante dalle de pierre, une cave bien moins reluisante où barbote le bois gonflé des précédents locataires. Le domaine des morts est exigu, froid et humide, détrempé même par l’affleurement de la nappe phréatique. Le fossoyeur descend la petite urne orange dans sa cave inondée en manquant se rompre le cou dans l’opération. Une planche de chantier évite à ce vestige minuscule de sombrer dans la fange à l’odeur froide et piquante.

Tout autour, il y a d’autres caveaux imposants, d’autres monuments de pierre qui racontent aux vivants la chronique des temps passés. Le voisin d’allée, c’est un enfant, mort à deux ans seulement, dans un bombardement de la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup de résistants, beaucoup de héros, des hommes jeunes qui donnaient leur vie pour la patrie à l’âge où nous fabriquons maintenant des stagiaires.

Je n’aime pas trop ce que je vois ni ce que j’entends. Rien de cette mise en scène guindée n’est vraiment satisfaisant. Ni le bois, ni le feu, ni l’humus gorgé d’ombre, pas plus que le crissement solitaire de nos semelles sur le gravier.
Je me demande s’il est vraiment nécessaire et obligatoire d’être allongé. Pour ma part, j’aimerais bien être repliée, encore tiède, en position fœtale, repartir comme je suis arrivée : nue et sans prendre trop de place. Que l’on couse un tissu naturel comme un sac et que l’on balance le sac dans un trou vertical au sommet duquel on plantera un arbre. Un bel arbre qui se nourrira de ma charogne, qui étendra sa ramure pour abriter les amoureux de l’ardeur du soleil, qui dispensera ses fruits aux enfants rieurs et qui abritera dans ses branches une colonie d’oiseaux et d’écureuils.

Et me planter avec mon arbre sera une fête, avec plein de gens qui n’auront pas envie de pleurer, pas d’envie qui les ronge, juste de la musique au coin des lèvres, et de quoi boire et de quoi manger.

Et les chiens pisseront sur ma tombe pour la faire pousser.

Les crocus sont sortis dans le jardin.