Pendant que certains enfument la campagne électorale avec de petites saillies assassines qui n’ont d’autre objet que de faire parler pour ne rien dire, je vais me contenter de vous parler de la vraie vie, en l’occurrence de la mienne.

ChouDans la série des provocs à deux balles qui font couler beaucoup d’encre et de jus de cerveaux plus que disponibles, il y avait eu, en son temps, la gentille petite vanne des 500 000 offres d’emploi non pourvues. C’est bien ce genre de déclaration à l’emporte-pièce : ça ne mange pas de pain, ça se sort du fin fond de son string de sumo, ça émotive gravement chez ceux qui n’avaient pas besoin de plus pour se réactiver le mode haine-des-chômeurs-ces-feignasses-rentières et surtout, même si le chiffre est ensuite dénoncé et son manque de fondement démontré, l’essentiel est fait : il a marqué les esprits et restera dans les bas-fonds de notre inconscient collectif, petite perle nauséabonde qu’une autre vacherie, balancée comme par hasard un soir de manque d’inspiration quant à un vague projet politique, cristallisera encore plus jusqu’à en faire une évidence incontestable et incontournable.

Il se trouve donc que je viens justement de postuler à l’une de ces offres non pourvues et qui devrait le rester.

Ceux qui me connaissent savent que je navigue sans faillir depuis des années dans un océan de précarité, traversé de courants traîtres et balayé de vents contraires. Un coup de rame en avant, trois vagues en arrière, tel est mon quotidien et celui de bien d’autres avec moi. Le truc, c’est de ne pas faiblir, toujours souquer ferme, godiller entre les écueils, ne négliger aucune plage, aucun îlot, même minuscule et dérisoire. La plupart du temps, ma vie se résume à beaucoup d’efforts pour rien, comme cet appel d’offres, préparé tambour battant pendant plus d’un mois autour d’une bien belle équipe de gens motivés et doués, chacun dans leur domaine, pour en arriver au final à une suspension sine die pour cause de… va savoir… on se le met derrière l’oreille pour se le fumer plus tard, en gros, un truc comme ça. Mais voilà, la règle est impitoyable : sept fois à terre, huit fois debout, tu ravales ta déception, tu passes tes déplacements dans la colonne pertes et profits qui cumule surtout des pertes, tu te mets ton orgueil et ta sensibilité au fond de la poche, et tu reprends la barre, l’œil vrillé sur l’horizon lointain qui se dérobe au fur et à mesure que tu traces ta route vers lui.

La voilà donc, cette annonce à laquelle je ne croyais plus, quelque chose qui fait vraiment envie, dans un secteur qui me plaît et qui ne contrevient pas à mes convictions les plus profondes, avec un profil tellement beau qu’on dirait une photocopie de mon parcours.
Je sais, je sais, il faut certes s’enthousiasmer, mais toujours avec mesure, prudence, un véritable radinisme interne, même si la compétition est de plus en plus féroce, y compris pour le moindre job de merde payé des clous. Il faut y croire, encore et toujours, y croire ou déchoir, telle est l’alternative.

Aussi, c’est gonflée à bloc qu’il convient de se jeter dans cette énième mise en scène de son moi, représentation grandiloquente de ce que l’on met toute de même des années à construire : une vie. J’ai tellement envie que ça marche, juste une fois. D’ailleurs, je n’ai pas besoin de plus. Juste une chance, ça me suffirait, alors je mobilise mes petites ressources, j’écume mes relations jusqu’à trouver le gars qui, de l’intérieur de la place, va juste faire en sorte que mon dossier de candidature ne glisse pas seulement de la boîte aux lettres à la corbeille, juste que j’ai une chance d’y aller et de défendre mon steak, de démontrer ce que je suis, ce que je vaux, dans une exhibition ultime et magnifique. Je m’entoure des meilleurs conseils pour re-re-re-faire le CV, jusqu’au résumé parfait qui compile des années d’acharnement en une belle trajectoire hyperbolique qui devrait atterrir pile-poil dans le fauteuil tant convoité, je fais corriger et calibrer ma lettre jusqu’à ce qu’elle devienne le signal parfait dans le langage qui est celui de ceux qui la liront. En un mot comme en cent, je peaufine cette putain de candidature jusqu’à en tailler dedans un pur diamant de son espèce, quelque chose de totalement incontournable, comme une déclaration d’amour qui dirait : voilà, je suis exactement ce que tu cherchais !

Et pour ça, il faut y croire. Dur comme fer.

Tu vois, dans une candidature, en fait, il y a tout ça : une vie, des petits ratages et de grandes espérances, des mots polis par l’expérience, des gens qui soutiennent et filent un coup de main à l’occasion, et une putain d’envie de faire quelque chose de bien de tout ça. Tout ça dans quelques grammes de papier en impression laser couleur à l’association du bled, parce que mon imprimante à moi, elle a fini par en avoir marre d’attendre des jours meilleurs.
Ça se comprend, ce n’est qu’une machine.

Et finalement, tout ça, toute cette énergie, toute cette envie, et bien tout ça ce n’était que pour un gros fake. Un de plus. C’est juste que pour une fois, j’ai eu la chance d’apprendre par la bande qu’il n’y avait rien au bout de ligne, rien d’autre qu’une obligation légale de publication d’une offre d’emploi y compris et surtout lors de la promotion interne de quelqu’un. Donc rien de rien. Un dossier qui ne va même pas être lu, une histoire que ne va même pas être racontée. Un grand rien. Avec, au bout, la lettre type : Votre profil ne correspond pas à nos besoins. Histoire que quand même, au bout du processus, ce soit toi, en prime, qui porte la responsabilité de cet échec. Ce n’est pas parce qu’il n’y a jamais eu de poste ouvert qu’on ne te prend pas, mais c’est parce que tu ne corresponds pas. À toi ensuite les longues heures d’autocritique pour tenter de comprendre pourquoi ton profil copié-collé de la fiche de poste n’a tout de même pas marché, pourquoi on ne t’a même pas rappelé, pourquoi tu n’as jamais ta chance. À toi de te demander ce qui déconne en toi, de te remettre en question, encore et encore. À toi les larmes de frustration et d’incompréhension, à toi les doutes, à toi cette lente entreprise de négation de soi jusqu’à dilution totale dans un océan d’absurdités. À toi les reproches de Paul Emploi, les séances de coaching, de refonte de CV. À toi l’introspection invasive sur tes déficiences, tes carences, ton inadaptabilité chronique. À toi les psychotropes pour noyer l’angoisse des jours qui défilent sans lendemain.

Parce que tout le monde trouve parfaitement normal que l’on propose des emplois qui n’existent pas à une masse énorme de gens qui n’auraient rien de mieux à faire que d’amuser la galerie en attendant de crever lentement et en silence, pathétiques figurants d’une pièce qui se joue depuis toujours à guichet fermé.

Parce que cette sinistre mascarade justifie toute la folie intrinsèque d’un système qui se mord la queue !

Parce qu’au bout du bout du bout, cela permettra à quelque nain hydrocéphale en quête d’onction pseudodémocratique de balancer sa énième petite phrase de marketing politique au sujet des fameuses offres d’emploi non pourvues, parce que chaque fausse annonce légalement sortie du néant, c’est toujours ça de gagné pour tordre jusqu’à la dislocation finale des chiffres sociaux qui ne représentent plus que les fantasmes de ceux qui les déclament.

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