La vie, c’est juste l’intervalle de temps qui s’écoule entre le moment de sa naissance et celui de sa mort.
La question fondamentale est de savoir comment occuper le temps dont nous disposons.


La bête à bon dieuAutrement dit, tout est dans les choix. Ceux que nous faisons ou ceux que nous laissons d’autres faire à notre place, en sachant que ces derniers sont généralement bien moins satisfaisants que les nôtres et qu’ils sont lourds des regrets que l’on ne manquera pas d’avoir au bout du compte.
Le problème, c’est que choisir, c’est renoncer. C’est forcément oublier certains rêves et certaines espérances, juste parce que nous n’avons qu’une seule vie à dépenser et qu’il n’est pas possible de tout y faire.

J’ai longtemps été paralysée par la nécessité du choix et par l’impossibilité intrinsèque de savoir à l’avance si le choix est bon ou non, s’il est décisif ou anodin. Parfois, c’est un choix pour rien. Choisir d’habiter dans telle ville ou dans telle autre, ce boulot et pas l’autre. On peut avoir l’impression trompeuse qu’il s’agit là des choix qui changent une vie, mais en fait, rien n’est moins sûr. Parfois, l’ironie nous démontre que tel choix qui nous avait tant torturés au moment de le faire n’avait finalement qu’une faible incidence sur le déroulement du reste de notre existence. Qu’en fait, tous les choix étaient biaisés et que toutes les routes conduisaient forcément à notre Rome intérieure. Comme une trajectoire, plus ou moins rectiligne, mais dont le terminus est inéluctable. Il y a des endroits, des gens, des situations que, finalement, on ne parvient pas à éviter. Tout comme il y a d’autres buts que l’on ne peut jamais atteindre, quelles que soient l’énergie et la volonté que l’on mobilise pour cela. Parce qu’en fait, une partie de nos choix se fait en dehors de nous ou plutôt, profondément en nous, sous la ligne de flottaison de notre conscience, là où se nichent nos obsessions, nos désirs profonds, nos haines insurmontables, tout ce qui n’affleurent qu’à peine à la surface de notre personnalité, mais qui est le substrat sur lequel nous sommes réellement construits. Je crois que c’est cette forme déterminée de notre existence que nous avons tendance à appeler destin, histoire de donner un sens à ce qui nous échappe forcément.

La plupart du temps, nous choisissons les grandes orientations de notre vie sans même le savoir. Il est même rare de pouvoir en prendre conscience. Ce sont des petits riens qui changent tout. Le fait de sortir chercher du pain à pied plutôt que d’aller au supermarché en voiture. Ce jour-là, nous ferons la rencontre qui change la vie, mais sans même esquisser l’idée de ce qu’il serait advenu de nous si nous ne nous étions pas retrouvés ici et maintenant. Un sourire, un geste, la couleur d’un pull, une pièce qui roule vers une bouche d’égout, une cheville tordue, juste un instant d’inattention, juste une flaque de lumière et c’est une nouvelle vie qui commence sans même que nous le sachions. J’appelle ça les nexus, les points de convergence de notre existence à partir desquels une multitude de choix nous est offerte. Le vertige s’empare de moi seulement quand je hasarde un coup d’œil en arrière et que je me rends compte que de la multitude des possibilités qui s’ouvrent devant nous, il ne reste une seule voie étroite sur laquelle nous tentons de survivre. Car tout est là : choisir, c’est ne prendre qu’un seul chemin et oublier instantanément tous les autres.

Prendre conscience du maillage du temps et des possibles est la pire des choses qui soit. Car choisir n’est plus avancer, c’est juste fermer toutes les portes à l’exception d’une seule. Vient alors le temps du doute affreux qui égrène son temps perdu en de vaines contemplations. Parce qu’à aucun moment, il ne nous est possible de mesurer les conséquences de nos choix, le temps de la décision s’étire jusqu’à nous priver, justement, de toute possibilité de choisir. On n’est plus alors qu’un fétu de paille emporté dans la tempête du temps qui se joue de nous comme d’une particule élémentaire et insignifiante, livrés à l’arbitraire des choses qui se font sans nous et malgré nous. C’est le moment où l’on comprend que ne pas choisir, c’est choisir quand même, mais contre nous. C’est le moment où l’on comprend que ce qui compte, c’est effectivement de savoir qui l’on est, ce que l’on veut vraiment et ce que l’on est prêt à sacrifier pour y arriver.

J’ai longtemps cru en la suprématie de la raison sur l’instinct, de la réflexion sur la passion, du calcul sur la pulsion. Ce qui est juste aussi, quelque part, ce qui fait de moi un humain conscient plutôt qu’un petit animal réagissant au gré des circonstances. Mais cela me limite, m’interdit l’accès à ma musique intérieure, celle qui se compose chaque jour de ma vie, celle qui me permet finalement d’être en harmonie avec moi-même et m’offre l’incroyable possibilité de faire les bons choix, ceux qui vibrent en accord avec moi-même.

Pas de regrets, jamais.
Et pas d’envies non plus, parce que chaque cheminement, du plus médiocre au plus fabuleux, comporte sa part de petits bonheurs et de grands renoncements, parce que l’accomplissement de soi n’est pas nécessairement glorieux et tonitruant, il est des vies qui sont d’autant plus réussies qu’elles n’ont été qu’un long écoulement tranquille et sans heurt, un don de soi, un hymne à la vie, tout simplement.

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