De toute manière, le féminisme est un combat d’arrière-garde, puisque vous avez gagné.


The wallCette petite phrase, je l’entends de plus en plus souvent. Certes, parce que je suis quelque peu susceptible quant à la place des femmes dans notre société et que j’ai légèrement tendance à fusiller du regard le premier gros lourd qui ne débarrasse pas spontanément la table après le café, faute de pouvoir l’envoyer méditer sur son manque de prévenance à l’île du Diable jusqu’à ce qu’il soit suffisamment vieux et sage pour jouer à la corde à sauter avec son scrotum, j’ai une certaine réputation de grosse chieuse extrémiste dans mon entourage. Mais soyez convaincus, tous autant que vous êtes, que dans les faits, effectivement, je voudrais avec chaque fibre de mon mètre soixante de féminité exacerbée qu’il ne soit plus nécessaire de perdre autant de temps et d’énergie dans de foutus combats d’arrière-garde. J’aimerais même carrément que l’on puisse annuler la centième édition de la journée de la femme, la semaine prochaine, qu’il ne soit plus nécessaire de rappeler que depuis tout ce temps, on tente de faire en sorte que naître femme n’ait pas plus d’incidence sur le déroulement de notre existence, sur ce que nous pouvons souhaiter ou espérer de la vie que de préférer les pompes marron plutôt que noir.
Oui, j’aimerais beaucoup pouvoir consacrer mon énergie à d’autres combats qu’à celui-là.
Pourtant, je continue.

Bien sûr, comme on ne manque jamais de me le rappeler, en 100 ans, il y a eu de foutus progrès. Par exemple, on a le droit de voter pour des hommes. Pour des femmes, aussi, éventuellement, mais surtout pour des hommes. Tenez, rien que les élections cantonales auxquelles je me présente cette année en tant que CANDIDATE, et bien, à l’arrivée, bizarrement, il ne reste que des hommes. Bon, c’est vrai que dès le départ, il n’était pas prévu que les femmes puissent emporter le morceau. Grâce à la loi sur la parité, elles ont aussi le droit de prendre le strapontin de remplaçante et de servir le café pendant la campagne électorale du mec qui va vraiment siéger dans le truc sérieux. Elles avaient une chance au grattage… de portes.
On peut avoir un compte en banque à nous toutes seules et un boulot pour le remplir. Bon, en vrai, les hommes continuent à avoir les meilleurs postes et les meilleurs salaires et les femmes continuent à se taper les sales boulots dévalorisants et mal payés, mais, bon, c’est mieux que quand elles bossaient pour la gloire. On peut même faire des études. D’ailleurs les filles sont plus nombreuses dans le supérieur et réussissent mieux leurs études… sauf quand on arrive dans le vif du sujet, c’est-à-dire sur le marché du travail.
Nous pouvons choisir d’avoir un gosse quand on veut… mais surtout décider de ce qui est le plus important pour nous : la carrière, l’autonomie ou la famille. Parce qu’il ne faut pas rêver non plus, la maîtrise de la fécondité, on la paie au prix fort : retrait partiel ou total du monde du travail, carrière plafonnée, temps partiel, paye partielle et double journée bien complète… mais bon, c’est de notre faute aussi, à force de tout vouloir, on ne réussit rien correctement.

Une fois, on m’a même fait remarquer que c’était vachement cool, la libération de la femme, parce que je pouvais porter un pantalon… ouais. Carrément ! Un pantalon ! C’est d’ailleurs assez pratique pour s’asseoir sur tout le reste. Un pantalon ! Parce qu’en fait, des fois, je pourrais bien renoncer à une petite extravagance vestimentaire pour pouvoir avoir les mêmes possibilités concrètes qu’un mec. Socialement, je parle, bien sûr. Pisser debout contre un arbre ne fait pas partie de mes fantasmes inavouables, même si, parfois, cela me chagrine quelque peu de devoir crapahuter dans les ronces lors d’une randonnée en montagne pour pouvoir soulager ma vessie sans devoir exposer la magnificence de mon postérieur à la cantonade.

Bref, on a gagné… le droit de la fermer.

Parce qu’en fait, depuis 40 ans que le MLF existe et moi avec, j’ai plutôt l’impression que ces derniers temps, on a carrément perdu du terrain et pas que chez les plus bornés et les plus cons des masculinistes. Jusque dans notre propre camp, nos propres maisons, quand nos amies ou nos filles se disent satisfaites d’une domination masculine qu’elles ont en fait intériorisée jusqu’à la trouver normale, voire naturelle.

J’ai justement grandi dans l’idée que nous avions gagné… Enfin, que nos mères et nos grands-mères avaient gagné le morceau et que j’étais strictement l’égale des garçons avec lesquels je grandissais. Je dis bien l’égale, pas la copie conforme. C’est à dire, en gros, qu’en dehors des rapports amoureux, mon genre n’entrerait pas en ligne de compte dans la manière dont je pourrais grandir, vivre, choisir. Que ça ne ferait aucune différence, jamais. Que c’était la personne que j’étais, mes compétences, mes qualités qui comptaient et que jamais personne ne penserait à me jeter ma féminité (ou mon manque de féminité) au visage pour justifier d’une décision fondée sur des références appartenant au passé. Mais je me trompais.
Parce que les représentations sociales de la femme sont tenaces et bien implantées dans notre corps social, comme une Burka mentale. De plus en plus ajustée.

Ainsi donc, récemment, j’ai appris qu’il existe pour les femmes libérées occidentales un couvre-feu tacite, un code vestimentaire et une géographie précise des déplacements autorisés. Dit comme cela, j’ai l’air d’un peu exagérer, je le reconnais bien volontiers. En tant que femme libérée occidentale, j’ai tendance à penser que je peux déambuler dans l’espace public à ma guise. Les restrictions de circulation, c’est surtout pour les mamas des pays sous-développés tenus par des talibans préhistoriques.

  • Tu fais du vélo, c’est bien ! Vraiment. Tu es dans un club ?
  • Heu, non, je fais de longues balades dans la cambrousse.
  • Avec des copines ?
  • Non, non, j’aimerais bien, mais en général je suis seule.
  • SEULE ! Ha bon ? Mais tu n’as pas peur ?
  • Ben si, quand une bagnole me rase les mollets à 100 km/h, je flippe pas mal.
  • Non, mais, je veux dire… SEULE ! Tu vois, quoi ?

Ben non. Je ne vois pas en quoi je devrais être inquiète de faire du vélo seule dans la campagne profonde en pleine journée. Dans des bleds où la plupart des gens ne ferment jamais ni leur porte d’entrée ni leur bagnole. En dehors du fait que je suis une femme et que selon toute vraisemblance, ce statut suffise à faire de moi une victime en puissance. Comme la joggeuse toulousaine dont on apprend qu’en fait, elle l’a un peu fait exprès de se faire chopper, à courir seule, à des heures indues.
Parce qu’après 40 ans de féminisme, on en est encore là : la femme-victime par définition. Qui doit donc faire attention, tout le temps, à ne déambuler seule que dans les endroits prévus à cet effet et aux heures ouvrables, comme les galeries marchandes, par exemple. Qui doit respecter un code vestimentaire tacite dans les lieux publics, quand bien même ces mêmes lieux publics sont couverts d’affiches montrant d’autres femmes en poses manifestement pré-coïtales, juste pour vendre de grosses cylindrées aux hommes concupiscents. Qui doit faire attention à ne marcher ni trop vite (ça fait victime) ni trop lentement (ça fait aguicheuse), à ne pas parler à n’importe qui, à traverser toujours strictement dans les clous et tout, parce que sinon, au premier faux pas, il y aura toujours quelques bonnes âmes pour insinuer qu’elle l’a quand même bien cherchée, son agression.
Elle n’avait qu’à respecter la burka sociale en vigueur.

Et même cela, ça ne suffit plus. Voilà qu’un nouveau discours émerge, encore plus rétrograde que les précédents : le viol est dans la nature de l’homme. Et voilà tout ! Pourquoi continuer à chouiner contre une évidence inscrite dans nos gènes ? Comme lutter contre la puissance des instincts ? D’un processus biologique adaptatif pour améliorer la survie de l’espèce ?
J’aime beaucoup la littérature à connotation scientifique qui commence par expliquer que les féministes souffrent d’une profonde inculture scientifique mâtinée d’une extrême mauvaise foi idéologique qui les rendent particulièrement myopes sur la vérité incontournable du paradigme déterministe sociobiologique. Ben, oui, si vous avez bien tout suivi depuis le début, les femelles sont génétiquement moins bien branlées pour comprendre la science, la vraie, la dure, la bien burnée, celle qui explique précisément à quel point elles sont plutôt calibrées pour s’occuper d’une maison et torcher le cul des mômes. La même science, scientifiquement indépassable et au-dessus de tout débat, qui assène régulièrement que le nègre, il est génétiquement doué pour la danse et ne rien branler de la journée, que le pédé, il a quand même une putain de grosse maladie programmée dans son ADN et que le pauvre, ce n’est pas la peine de dépenser du temps et de l’argent pour le sortir de sa pauvreté, c’est une loi de la biologie : y a des gens, de préférence des mecs blancs américains protestants bourgeois qui sont naturellement enclins à dominer le ramassis de tous les autres, les gonzesses, les métèques, les moches, les boiteux, les gros, les cons, les tarés… les pas comme eux, surtout. Mais comme c’est livré avec un joli emballage truffé de tout plein de mots compliqués qui sentent bon la science des scientifiques élevés dans des serres hors-sol et qui lévitent à des kilomètres au-dessus des étroites préoccupations mesquines de la petite humanité grouillante et ignorante qui pue sous les aisselles dès potron-minet, on est prié d’avaler la pilule toute ronde en un seul gloups et de remercier le gentil docteur de nous avoir si bien instruits de notre évidente infériorité et de notre devoir de nous soumettre à son évangile de la sainte éprouvette.

On sent que les petits zemmour à blouse blanche ont des boulevards de connerie qui s’ouvrent devant eux. Comme une nouvelle religion, qui voudrait, une fois de plus, nous inculquer à coup d’évidences autocélébrées la culture de la soumission à l’ordre établi. L’ordre des patriarches.

Alors, en tant que femelle forcément hystérique, nourrie justement aux mamelles de la science des comportements et de l’évolution, aspirant à une société politique et culturelle évoluée, je vous le dis : le féminisme ne fait que commencer !

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