Ainsi donc, il nous a fallu très précisément huit ans pour parvenir à égarer la gosse.


La disparitionCertains événements doivent arriver. On a beau lutter, chercher à louvoyer, ruser ou foncer dans le tas, il y a des moments où absolument tout concorde pour nous mener exactement dans une certaine situation, à un certain moment. Il s’agit là d’un excellent ressort dramatique dans les séries policières, une construction de film impeccable, mais pas seulement. Il s’agit aussi de cette incroyable mécanique du hasard qui se met parfois en branle et qui aboutit à une situation inextricable, quoi que l’on fasse, quel qu’ait été notre niveau de vigilance ou d’anticipation de l’imprévisible. Dans un bon film, on sait exactement à quel moment les héros passent le point de non-retour sans le savoir, alors que dans la vraie vie, il est bien difficile de remonter l’écheveau des incidents et contretemps qui aboutissent inexorablement au moment où nous ne sommes plus que les lapins de garenne hypnotisés par les phares du camion qui s’apprête à les écraser.

Est-ce que tout commence au moment où ma fille m’annonce que je vais devoir faire un gâteau pour son vrai anniversaire, le lendemain et où je me demande de quelle créature vaguement comestible va accoucher mon cortex de mère indigne ? Ou alors, c’est quand la maman d’un copain d’école invite la naine à l’autre anniversaire du mercredi, ce qui m’oblige à envisager une transhumance urbaine pour trouver un cadeau convenable ? Ou juste ce foutu réveil qui me propulse avec une belle indifférence électronique dans une drôle de journée sans fin.

À moment donné, j’aurais dû croiser le père de ma fille pour lui dire qu’il la récupérerait après le théâtre au boulot. Comme presque chaque mardi. Mais de rencontres fortuites en coups de fil impromptus, on s’embrasse en coup de vent entre deux portes. À ce soir. N’oublie pas le gâteau et les bougies. Tu vois ta copine la prof au bistro des filles, ce soir ? C’est pour lui remettre un paquet.

J’ai à peu près tout bon jusque vers 18 h.
Je récupère les gosses exactement au jeté de bus scolaire à 17 h pétantes et je les dépose exactement au moment où la prof de théâtre ouvre la porte de la salle de répétition. C’est aussi cela, la vie de parents : une course sans fin contre la montre où s’affinent les translations et les secondes avec une précision d’horloger suisse.

  • Tu largues la gosse à son père en passant ?
  • Pas de problème !
  • Bisous. Et bonne année aussi.

À 17 h 24, je suis devant mon Riqles à deviser doctement sur le gavage des non-palmipèdes gersois à l’heure des fêtes. Tradition locale bien enracinée, marathon gastronomique d’une quinzaine de jours et d’une poignée de kilo. Le lundi matin, au moment de reprendre le collier, le Gascon se rend compte que ses fringues ont rétréci au lavage : — Moumoune, je t’avais bien dit de ne pas laver mes chemises à 70 °C ! — Mais je n’ai pas lavé tes chemises à 70 °C !
17 h 34. Ma compagne de beuverie débarque et se jette avec une perversité non feinte sur un abominable Coca Light. On parle couilles de mammouth avec la serveuse. Faut pas croire. Il s’agit juste de bonbons pour enfants.
18 h. La troisième larronne s’invite sur mon portable. Elle vient quand elle peut, pas tous les mardis. Mais là, il lui faut se changer les idées après une authentique journée de merde. Ça tombe bien, la prof de théâtre m’a passé des documents à lui remettre, au cas où… le hasard fait bien les choses. Juste le temps de prendre de la monnaie au distributeur et j’arrive.

Là, ça commence à patiner. Je ne sais plus si c’est de la faute au distributeur, ou une connaissance croisée dans la rue, ou n’importe quoi d’autre. Elle n’arrive qu’à 18 h 30.

  • C’est con, ce soir c’est l’annif de ma fille, je ne vais pas pouvoir rester beaucoup plus longtemps.
  • J’ai eu une journée, je ne te raconte pas !
  • J’ai des documents pour toi de la part de Machine !
  • Enfin une bonne nouvelle, tu me sauves la vie.
  • Ben, juste le temps de t’envoyer une bière de Noël et je te passe le paquet en partant. Parce que là, tu vois, c’est l’anniv…

Elle est partie dans son trip. Je comprends. Souvent, je fais pareil. Je pars dans mon trip et qui m’aime me suive.

En fait, ça doit être à ce moment que tout part en couille. Il est 18 h 45. Le cours vient de finir. Dans 10 minutes, la gosse voit son père, dans 20, elle est à la maison en train de sauter comme une puce sur le dos d’un chien galeux. Mon portable sonne encore. C’est Mamy, pour souhaiter un bon anniversaire. Je tente de lui expliquer que je ne suis pas encore à la maison, mais que je vais bientôt y être, qu’il faudrait appeler sur le fixe, mais l’info ne passe pas bien, il faut que je m’en aille, mais la cops a une histoire savoureuse sur Corneille qu’elle veut absolument me raconter là, maintenant, tout de suite. Je raccroche avec le mauvais bouton et je plante Android. Je deviens totalement injoignable pour 20 minutes. Mais en fait, ce n’est pas grave. Parce que la prof de théâtre qui a aussi son lot de soucis, a oublié son mobile, pour la première fois depuis des temps immémoriaux. Mais ça, je ne le sais pas non plus. Tout ce que je sais, c’est que je dois absolument partir MAINTENANT ! Mais je dois aussi impérativement donner les documents à la cop’s qui est partie dans son anecdote comme l’armée napoléonienne sur le front russe.

Quand j’arrive enfin à démarrer, il est déjà 6 °C… flûte! l’horloge de bord est en mode température, et comme par hasard, il se met à pleuvoir. Ce qui n’est pas important, en soi, sauf que… les balais sont neufs et le parebrise itou. Un parebrise qui a pris un caillou il y a quatre semaines. Ce qui arrive souvent dans le coin, vu l’état des routes. À chaque fois, on vérifie s’il y a un petit impact en forme d’étoile, un coup chez Carglass et c’est reparti comme en 40. Pas d’impact. Mais la semaine suivante, il gèle à pierre fendre sur le bled et c’est mon parebrise qui se fissure sur toute sa largeur. Il y avait bien une étoile, mais juste, juste au bord du parebrise, à la lisière du caoutchouc et je n’ai rien vu… jusqu’à ce qu’il soit trop tard et que nous ayons le mois de décembre le plus froid de ces 20 dernières années… et que l’on est la veille de Noël, et que ça va me coûter une couille avec la franchise… et à ce prix-là, vous devriez changer les essuie-glace… qui couinent à présent misérablement sur la vitre neuve et sous le premier crachin de l’année. Ce qui n’est pas important non plus. Sauf que le balayage alternatif est en panne depuis 8 mois, que je dois arrêter manuellement les essuie-glace à leur point bas, sous peine de les avoir en plein dans la lucarne. Dans laquelle surgit brusquement une petite voiture sans permis… et sans révision des feux arrière.
Mais mes freins sont meilleurs que mes suspensions et l’enchaînement s’arrête là.

Il est déjà 19 h 12 quand j’arrive devant la maison comme un lièvre poursuivi par une meute de Saint-Hubert (le chasseur, pas le beurre en barquette), juste au moment où monsieur Monolecte met sa clé dans la serrure de la porte d’entrée, juste le temps de surgir de ma bagnole comme un diable de sa boîte, nos regards se croisent et en un dixième de seconde nos yeux s’arrondissent.

Où est la gosse ?

Je pense à une blague. Lui aussi. Ben non, elle n’est avec personne.
Attends, j’appelle… personne, puisque cette saloperie de mobile est en train de redémarrer. Je me rue à l’intérieur, attrappe le fixe… qui n’est pas en panne. J’appelle la prof de théâtre chez elle… ben non, son mari l’attend et s’inquiète. Il voulait l’appeler, mais elle a oublié son portable à la maison.
Pour la première fois de ma vie, j’ignore totalement où peut bien se trouver ma fille.

  • Mais pourquoi es-tu parti sans elle ?
  • Comme je n’ai pas vu Machine arriver, j’ai pensé que c’est toi qui la récupérais et je suis rentré.
  • Ouais, sauf que j’ai dit à Machine de te la déposer.
  • Oui, mais on ne s’est rien dit entre midi et deux.
  • Oui, je sais.

Mais en fait, on ne sait rien.

Fondamentalement, elle n’est pas perdue. C’est juste qu’on ne sait pas où elle est. Jusqu’à 19 h 45. Subduction de 35 minutes de la chair de ma chair. Où la prof arrive à la maison : c’est juste un papa qui s’est pointé avec 20 minutes de retard au théâtre. Et un téléphone oublié. Et d’arriver en retard au bureau où un autre père n’a pas attendu. Parce qu’il n’avait aucune raison de le faire. Et des téléphones en panne qui ne répondent pas. Et des routes glissantes dans la nuit. Mais on s’en fout des routes. Cette fois-ci, c’était juste une histoire de rendez-vous manqué. Une grande trouille pour rien.
Non, pas pour rien.
Juste pour appréhender dans sa chair l’implacable mécanique du hasard et se réjouir de s’en tirer à si bon compte.

Mais le soir de son anniversaire. Quand même. Dans un film, personne n’y croirait !

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