Second life

Puisqu’il paraît qu’il va falloir travailler plus longtemps ou, tout au moins, attendre plus longtemps le droit de se reposer d’une vie de travail, explorons le no future que l’on nous vend à la hache.

  • AloneMais c’est normal qu’on ait le droit de continuer à travailler si on le souhaite !

C’est sûr que vu des USA, le débat français sur la retraite doit sembler bien exotique. Là-bas, le travail est une valeur centrale, le pilier de la société américaine, la perfusion à laquelle s’abreuve le mythe de l’american way of life, celui qui dit que tout le monde a sa chance, suffit juste d’être prêt à travailler dur. Et ce ne sont pas quelques dizaines de millions de déclassés et autres mal soignés ou évaporés de la crise des subprimes qui vont faire mentir ce beau rêve laborieux.

  • Hmmm et vous, vous en avez, des vieux qui bossent ?
  • Oui, plein, un peu partout. Ils ont des emplois qui leur sont réservés, des emplois statiques.
  • Ha bon?
  • Ben, il y a une charmante vieille dame de 75 ans qui me sert mon pain, à la boulangerie du quartier.
  • 75 ans !!!
  • Oui, elle a un peu de mal avec son arthrose, mais elle est vraiment très gentille. Et sinon, il y a tous ceux qui font les dégustations de produits, dans les supermarket…

Chez nous, les animatrices de ventes sont surtout des femmes dans la force de l’âge qui élèvent seules des mômes et qui ne peuvent pas vraiment refuser ce genre de bout de boulot payé au lance-pierre. Pour l’instant.

  • Et c’est bien payé, les boulots pour vieux ?
  • Je ne sais pas, mais non c’est le genre de boulot qui ne doit être super bien payé.
  • Ha ouais, et sinon, y a des boulots qualifiés, pour les vieux ? Parce que je vois mal le gars qui a été cadre dans l’informatique pendant 40 ans trouver très intéressant de faire goûter des barquettes de pâtes dans des hypermarchés bondés.
  • Oui, enfin, bon, avec les retraites qu’ils ont, ils n’ont franchement pas le choix.

Et voilà, on y est. On commence toujours par un beau couplet sur la liberté de choix des uns ou des autres et ça finit toujours par un truc bien merdique qu’on doit bouffer à la louche pour ne juste pas crever de faim !

Soleil vert et peaux de grenouille

L’autre argument qui tourne en boucle comme un jingle de mauvaise soupe musicale dans un supermarché bondé un jour de soldes, c’est qu’il est nécessaire de travailler plus longtemps pour compenser le fait que l’on vit plus vieux. Sauf que l’on passe un peu rapidement au-dessus de la notion pourtant essentielle de l’espérance de vie en bonne santé par rapport à l’espérance de vie tout court. Parce que c’est bien beau de vivre en moyenne 10 ans de plus qu’il y a 40 ans, encore faut-il savoir dans quel état on le fait.
La retraite, c’était quand même l’idée d’avoir le droit à quelques petites miettes de temps libre après une longue vie essentiellement vouée à un labeur pas forcément glorieux, passionnant ou juste un peu supportable. Et que nous apprend la notion statistique d’espérance de vie en bonne santé ? Que si tu arrives à 63-64 ans sans trop pécloter, t’es déjà bien content de toi et tu peux estimer, à juste titre, que tu as quand même le cul bordé de nouilles.
Et si on regarde bien le tableau, on constate qu’il y a même des pays où cette fameuse espérance de vie en bonne santé a carrément diminué… alors même que l’âge de la retraite y est suffisamment reculé pour que seuls les miraculés et les teignes puissent espérer finir leur vie professionnelle autrement qu’avec un déambulateur et un titre de handicapé. Mais bien sûr, il faudrait être sacrément tordu pour y voir un quelconque lien de cause à effet.

Ma grand-mère (qui est toujours là, à bientôt 99 ans, à pomper sans vergogne son minimum vieillesse directement dans la jugulaire de la solidarité nationale !) a commencé à bosser vers sept ans en gardant des oies. À 14 ans, c’est la promotion sociale : elle accède aux vaches. Et à 20 ans, elle doit s’exiler à la Capitale pour s’extirper de son destin paysan en devenant boniche pour bourgeois. Quand elle est partie, son idée était de revenir au pays à la retraite pour couler des jours heureux dans le pays de son enfance, retour et repos qu’elle pensait gagner à l’issue d’un demi-siècle de labeur et pas des plus faciles. Elle a pris sa retraite juste à 60 ans, sans attendre d’avoir tous ses droits, parce que son corps, fourbu d’années de grattage de parquets, perclu de rhumatismes, essoufflé par un cœur à peine suffisant à la tâche, n’en pouvait plus. Elle a jeté l’éponge au bout de tout, juste pour quelques bonnes années à faire ce qu’elle n’avait jamais pu se permettre. Elle est rentrée au pays, a fait deux ou trois voyages organisés en Espagne, au soleil, puis le grand-père a commencé à se faire bouffer les os par un cancer. Terminés les voyages et le repos, la voilà embarqué pendant plus de 15 ans comme garde-malade bénévole et contrainte à plein temps d’un vieil homme aigri par une vie de merde qui lui a toujours refusé la moindre compensation.

Mon père, lui aussi, a commencé tôt, vers 14 ans, à la ferme. Bien sûr, ce n’était pas du travail, mais des coups de main, contre un peu d’argent de poche, comme cela se fait dans les familles paysannes. Et ça a continué, plus ou moins comme ça, jusqu’à ses 30 ans, pas franchement déclaré, pas franchement payé, pas du tout cotisant. Il a quitté la terre et a fait sa petite carrière dans le commerce. Une bonne petite carrière dans un boulot pas trop dur physiquement… si on excepte la station debout à longueur de journée et les nécessaires déménagements de meubles, réguliers, logiques aussi, quand on vend des meubles en chêne massif. Donc, pas un boulot très physique, mais quand même un dos pété bien avant l’âge de la quille. Il choisira de continuer à bosser comme indépendant après avoir liquidé sa retraite à 60 ans, in extremis, juste avant de sombrer dans l’infamie du RMI. Parce que sa retraite est toute petite, grâce aux années floues du début de carrière et au chômage envahissant à partir de la cinquantaine, il cumule sa pension avec des missions. Mais pas longtemps. À 63 ans, il est sèchement rappelé à l’ordre par un cancer de la vessie, le truc inexplicable pour lui qui n’a jamais touché une cigarette de sa vie. Même son chirurgien n’avait pas trop envie d’y croire. Mon père y laisse un bon paquet de kilos, sa vessie et une bonne part de son autonomie.

Bernard était notre facteur. Un type gentil et dur à la tâche. À la fin, il en avait ras le cul de La Poste, de ses réformes en rétropédalage, des contraintes de plus en plus stressantes et du boulot, de moins en moins intéressant. Il n’y avait plus qu’un truc qui le faisait tenir : la quille ! Encore deux ans, et à moi les voyages et les parties de pêche ! Il ne pensait plus qu’à ça : sa seconde vie, une vraie vie après le travail !
Quand il est parti à la retraite, il était radieux. Ils se sont organisé un pot avec les copains du boulot et il a fait une dernière tournée, celle de ses bons clients. Il est parti ensuite pour son premier voyage, en Grèce ou un truc dans le genre. Et paf, il a eu un AVC, avant la fin de sa première année de retraite. Directement à la case chaise roulante. On ne comprenait plus trop quand il parlait. Il a dépéri au fond de son fauteuil et il est mort tout doucement au bout de deux ans. On ne peut pas vraiment dire qu’il a eu le temps d’en profiter, de sa seconde vie.

Et puis, il y en a eu d’autres. Plein d’autres. Qui décompensent dans l’année ou choppent un crabe sur le finish. Ou auxquels il arrive des bricoles.
Comme celui qui n’avait jamais le temps de rien. Avec plein de trucs qui traînent dans sa maison payée par une vie de travail. Des trucs toujours remis à plus tard. À la retraite.
Il est monté sur le toit pour réparer un truc qu’il avait trop longtemps laissé en plan.
Il est tombé.
Je me demande s’ils lui ont versé son premier mois de pension ou pas.

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58 comments for “Second life

  1. fao
    20 juin 2010 at 5 h 06 min

    10 000 euros pour faire valoir ses droits, j’insiste sur la somme, car il faut mouiller sa chemise pour se battre.

    Le droit du travail est bafoué, c’est inacceptable.

    Le gouvernement Sarkozy-MEDEF est une saloperie à détruire par tous les moyens.

    Ces deux là sont en train de démolir la société française.

    Il faut les éjecter le plus vite possible et reconstruire.

  2. 20 juin 2010 at 8 h 05 min

    Oui, on se rend vite compte autour de soi que même si les gens se font collectivement flouer dans une boite, c’est tout de même chacun pour sa gueule. Résultat : ce sont les patrons qui gagnent. Tu sais, ce n’est pas pour rien que le salariat et moi, ça ne le fait plus depuis longtemps.

    Après 10 000€ pour défendre des droits élémentaires… t’as tout compris : C’est la botte dans la gueule pour les gueux et ils le savent et ils empirent le truc chaque jour un peu plus, parce qu’en face, il n’y a que des piétons isolés.

    Le problème, ce n’est même pas ton ex patron. Le problème, c’est la manière dont fonctionne l’entreprise. Je pense que la fonction fait le larron. Même si t’es un mec super, si on te donne, au boulot, la possibilité de dominer d’autres personnes, forcément, au bout d’un moment, t’es vachement tenté d’utiliser ton pouvoir plutôt que de négocier, de t’expliquer ou de juste demander poliment. En plus, la boite est ainsi faite que ce sont rarement les mecs super qui deviennent chefs… Donc, tant qu’on n’en a pas fini avec cette manière de fonctionner, il y aura des millions de petits chefs qui pourront exercer leur pouvoir sadique sur des millions de subordonnés!

  3. fao
    20 juin 2010 at 13 h 37 min

    C’est bien parce que le pouvoir peut rendre dingue qu’il y a des lois, CE, syndicats, comité d’hygiène, médecine du travail…

    Mais tous ces dispositifs ne fonctionnent presque plus, sous effectifs. Démobilisation, déresponsabilisation sociale des salariés. Situation absurde.

    Actuellement le salariat représente quand même 95% des emplois, c’est pas tout de suite qu’on sera autonomes. Donc, il est nécessaire de rééquilibrer la balance, sinon ça va être de plus en plus le grand n’importe quoi.

    C’est pourquoi Filoche est un des rares types vraiment utiles pour dénoncer cette situation.

  4. fao
    20 juin 2010 at 13 h 43 min

    Sinon, je suis pas chauvin ou nationaliste, mais j’aime bien la France, ses paysages, sa culture etc…

    Mais je constate que les allemands actuels sont bien plus corrects et relax au boulot, polis mais sans obséquiosité.

    Je n’ai encore jamais vu de marques d’agressivité ou de disputes ici dans mon job. Ca n’empêche pas de donner son point de vue et d’être écouté. D’ailleurs je me sens largement mieux compris en Allemagne qu’en France.

    Les altercations et divers dérapages des joueurs de l’équipe de France de foot récemment sont très représentatifs de ce que j’ai pu voir là où je bossais en France. Je ne suis pas très fan de foot, mais je suis un peu les coupes du monde ou européennes, un joli match c’est toujours sympa, même si il y a un peu trop de pognon désormais dans tout ça.

    Tout ça pour dire que l’ambiance de la société française s’est largement dégradée ces 20 dernières années, il me semble, de plus en plus de monde se tire dans les pattes.
    C’est assez écœurant ce comportement de petits coqs fébriles se prenant pour des caïds et qui n’aboutit à rien.

    Alors effectivement, ma défaillance c’est de n’avoir jamais ambitionné le pouvoir, je n’ai même jamais bien compris la soif de pouvoir. En revanche quand on me marche dessus, quelque soit la position hiérarchique de celui ou celle qui le fait, je réponds. Poliment, mais je réponds.

  5. fao
    20 juin 2010 at 14 h 46 min

    Ce qui est navrant, c’est que lors du référendum de 69 de Gaulle avait tenté de promouvoir un rééquilibrage entre salariés et patrons, il n’a pas été suivi.

    Il avait bien compris la nécessité d’équilibrer les pouvoirs dans l’économie, il avait aussi tenté de lutter contre la financiarisation de la société.

    Il était bien placé pour connaitre les dangers du pouvoir.

    J’ai connu un de ses officiers, évadé des prisons du Reich, capitaine de blindés devenu général d’armée par la suite, qui avait investit Berteschgaden, le nid d’Hitler. Il avait le piano du sombre personnage encore chez lui, j’ai un peu joué dessus, quand il m’a dit que c’était le piano du Führer ça m’a refroidit.

    C’est lui même qui m’avait dit que le pouvoir peut rendre fou, et il en avait rencontré des hommes politiques de par le monde.

  6. fao
    20 juin 2010 at 18 h 39 min

    La personne dont je parle est le Général De Witasse, je le considérais comme un oncle, de ma famille :

    http://www.francaislibres.net/liste

  7. 21 juin 2010 at 1 h 53 min

    Effectivement, l’un des grands piliers du capitalisme c’est le travail.
    Le salut par le travail issu de la pensée protestante.
    Voir article : Le Capitalisme, piège existentiel.
    http://ploutopia.over-blog.com/arti

  8. j.ph.
    1 juillet 2010 at 13 h 23 min

    Qui a entendu Woerth déclarer, toute honte bue, à l’émission « C’est-à-dire » de la 5, où il avait été invité à expliquer en quoi il était vital de réformer les retraites ( argumentation évidemment bien emballée dans les abjectes considérations sur l’allongement de la durée de la vie – t’es pas crevé ? Tu peux bosser !.. ) : « Les retraités vivent aux crochets des gens qui travaillent, des actifs »… Oui, il a pu dire ça tranquillement, posément, son placide petit sourire aux lèvres, sans que Thierry Guerrier ne tique le moins du monde, sans que les techniciens présents ne lui écrasent un des nombreux téléviseurs à portée de main sur la tête ou lui plantent un opinel dans le ventre. Il paraît que la réplique de Marie-Antoinette, proposant au peuple privé de pain de manger de la brioche, ne serait pas exacte. Cette remarque de Woerth, elle, elle est historique ! Ne prouve-t-elle pas l’immense profondeur du mépris de nos maîtres à notre égard ?

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