Au commencement, il y avait la socialisation par les pieds : tu connaissais surtout les gens qui vivaient autour de toi et parfois, un hirsute voyageur poussiéreux, débarqué de quelque obscure contrée, des histoires nouvelles et captivantes plein la besace.


HivernageTu parlais surtout avec les membres de ta famille, avec les voisins et aussi avec les autres gars du clan, surtout quand il y avait un pot à la caverne principale ou une bonne chasse ou une cérémonie un peu festive, avec les blagues salaces de tonton Norbert. Faut pas croire, tonton Norbert a toujours sévi, il ne date pas juste du mariage de ta cousine l’été dernier, il n’a pas d’âge, pas d’époque, il était déjà là avant même que le langage existe, je suis certaine qu’il mimait déjà sur son arbre des trucs inracontables en bonne société. Cela dit, on aime bien tonton Norbert, c’est juste qu’il faut avoir son humour bien chevillé au corps et qu’il convient de n’être pas un doux rêveur avec une opinion nettement minoritaire. Parce que dans ce cas, on avait vite fait de se sentir seul et de n’avoir plus qu’une envie : c’est prendre la route fissa, malgré les forêts elfiques, les trolls de grand chemin et les ombres hurlantes des fossés, quitte à devenir soi-même un vagabond hirsute et poussiéreux.

La première grande révolution humaine ne fut ni le feu, ni le fer, ni l’imprimerie, ni même la roue ronde (tellement plus pratique que la roue carrée), mais le courrier, c’est à dire quand il s’est trouvé des couillons pour porter tes mots au-delà des frontières naturelles de ton bled, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il chavire ou qu’il bandite de grand chemin. C’est beau le courrier, quand on y pense un peu ! La petite missive roulée sous les aisselles, cachetée de rouge baiser, la belle lettre d’amour dont les envolées lyriques arriveront peut-être à toucher le cœur de la belle jouvencelle lointaine un peu avant sa ménopause, le pli officiel qui, lui, ne se perd jamais en chemin, et le catalogue de La Redoute, l’ultime avatar de l’épopée postale, avec ses pages lingeries qui ont œuvré durant des générations à l’édification sexuelle et fantasmatique du jeune prépubère boutonneux au rire de rocaille.

Internet sera le monde des experts

En novembre 1998, je suis recrutée comme chargée d’études Internet et c’est mon chef de projet qui parle ainsi, un improbable croisement entre Michel Rocard pour l’élocution, Jacques Delors pour l’europhilie exacerbée et Philippe Gildas pour l’incomparable fraîcheur de son accent « french touch » quand il doit baragouiner en anglais auprès d’un de ses nombreux interlocuteurs de la division « Geeks » de la communauté européenne. À ce moment, Internet est encore plus géant qu’aujourd’hui parce qu’il est porteur de tous les espoirs, de tous les délires de village global que les vagabonds poussiéreux de mon espèce n’ont jamais portés. Internet, c’est le Far West, le monde des pionniers, des aventuriers, des défricheurs : tout est encore à inventer. C’est totalement bordélique, absolument exaltant et seuls quelques barjots qui marmonnent dans leur pipe arrivent à voir au-delà de la prochaine moraine.

L’avenir est dans les forums, c’est là que les gens trouveront les experts capables de répondre à leurs questions.

Michael a raison. On l’appelle Michael en hommage sournois à Michael Keal de CANAL+, private joke de geek dont l’origine s’est perdue pendant que le diable fumant usait des générations de kikis stagiaires avec ses fulgurances cybernétiques. Nous étions sa première portée de jeunes chiots enthousiastes. Le surnom lui est resté.
Comment seulement imaginer les forums sur Internet à l’époque des blagues de banquet de tonton Norbert ? La possibilité immédiate (enfin, dans la limite du débit disponible) d’accéder à des tas de gens qui ont les mêmes centres d’intérêt que toi et cela indépendamment de leur âge, de leur sexe et surtout de toute contingence géographique. Jusque-là, on fréquentait les gens que l’on pouvait rencontrer et on tentait de se trouver des obsessions communes. Et voilà qu’on doit trier dans la profusion d’entités capables de palabrer des heures durant et sans lassitude de la culture des ananas sous serre au Groenland, de la meilleure manière d’aborder la face sud du Pic du Midi ou des mérites et omissions comparées de la énième directive européenne.

Mais ce n’était que le Web 1.0, celui des mails, des forums et des sites perso. Le Net de papi, donc. Ce que Michael n’avait pas vu à travers l’odorant brouillard que sa pipe s’acharne toujours à alimenter au-dessus des claviers, c’est la révolution des réseaux sociaux, le fameux Web 2.0.

  • Perso, je ne vois pas l’intérêt de Facebook ou de Twitter.
  • Ben, ça te permet de créer du lien informel. Dans le cas de Twitter, par exemple, c’est comme si tu étais à la fois connecté à l’AFP du pauvre et au café du commerce.
  • Oui, je comprends bien comment ça fonctionne, mais ça ne m’intéresse pas du tout. Parce que c’est mon boulot et que je bosse pour gagner du fric et ça s’arrête là. Ce dont tu parles efface la frontière entre le boulot et la vie privée et ça, ça ne m’intéresse vraiment pas.

Plus de dix ans se sont écoulés depuis la farandole joyeuse des découvreurs du cyberespace. Maintenant, le Web s’est décliné en des centaines de métiers. Il y a des formations, des carrières, des prés carrés, des guerres d’influence, des tentatives d’OPA, de mises au pas, de contrôle des données ou des personnes. Je parle des réseaux sociaux avec un vieil ami qui est dans le flux jusqu’au cou, version résistant. Qui met gentiment le doigt là où ça fait mal. La fin de l’étanchéité des genres, les réseaux sociaux comme séduisant cheval de Troie qui transforme l’internet en extension permanente de ton bureau. Les statuts des membres de mon réseau défilent toute la journée dans l’angle supérieur droit de mon écran, des centaines et des centaines de petites réflexions sur la vie politique et sociale, sur l’actualité, le temps qu’il fait, les conneries de la vie quotidienne, des coups de gueule, des scoops, aussi, parfois avant tous les médias traditionnels, des liens, des tas de liens, vers des tas d’articles, sur la bouffe, le droit, la politique, l’actu, le cul, des photos, des vidéos, des chansons. Tiens, @Machin rentre de Phnom Pen et @Bidule est coincée sur le périph’ intérieur. Et @Trumuche répète que @lourdingue a changé de couleur politique. Denis Hooper est mort. Non, trop tôt. Finalement, c’est Rohmer qui a cassé sa pipe pendant que la terre tremble en Haïti. Les informations se succèdent et se ressemblent toutes dans un gros brouhaha informe. Le web 2.0 a tenu l’une de ses promesses : il a aboli toute hiérarchie entre ses membres. Du coup, tout est égal, rien n’est plus important qu’autre chose. La difficulté devient autre : comment remettre les choses à leur place, comment distinguer le vital de l’important, le crucial du futile ? On crée du lien, on oublie l’heure et on oublie surtout que si on suit notre réseau, notre réseau nous observe en permanence. Le soleil ne se couche jamais sur le Web 2.0 et notre vie privée se peopelise sans que nous en tirions un quelconque bénéfice.
Mon ami a bien raison de se méfier : à force de transparence et de convivialité, on se retrouve à poil sur le Net et on perd de vue l’essentiel, à savoir bien compartimenter notre vie, ne pas mélanger les genres et continuer à cultiver les relations vraies en lieu et place des affinités superficielles.

L’avenir, c’est la géolocalisation

Michael n’a rien perdu de son enthousiasme prophétique. Il avait à peu près raison, mais peut-être pas exactement comme il le pensait. Il continue à défier la loi et les convenances avec son fumigène portatif et déclenche régulièrement les cris stridents des détecteurs de fumées des salles de réunions qu’il embrume comme s’il voulait en faire sortir un renard.
Comme tout système, Internet est dans une phase de repli après une gigantesque vague d’extension. Google est devenu Dieu en inventant l’omnipotence et l’ubiquité informatique. L’homme numérique s’est dilaté bien au-delà de ses aptitudes physiques et il aspire à présent à se relocaliser. Les réseaux mondiaux accouchent de boucles locales, les systèmes d’échange international développent le troc géolocalisé, les sites d’informations générales recherchent des sources locales pour réinventer la proximité, les purs esprits du web se donnent des rendez-vous IRL (In Real Life => dans la vie réelle) pour retrouver le plaisir incomparable d’une bonne chopine fraîche partagée sur un coin de table. Même les usines ont envie de rentrer à la maison. Le monde entier se relocalise sous les assauts de la tempête de la crise. On retrouve le plaisir de refaire son marché à la fraîche. Tonton Norbert revient à la mode. Le monde reprend une dimension humaine, même si certaines frontières sont définitivement tombées, tout au moins dans nos esprits.

Powered by ScribeFire.