Une fois par semaine, c’est l’heure parentale avec les autres éleveurs de nains montés sur batterie inusable qui s’adonnent aux joies des arts martiaux.


La beauté du gesteJe me réjouis que le Minilecte ait fait ce choix que j’avais pris soin de lui glisser au coin de l’oreille, parce que l’autre jour, en rentrant du bistrot, j’ai contourné le bâtiment par sa face nord, celle qui accueille les leçons de danse classique. Pas de palabres sur un coin de trottoir dans une vaste assemblée bigarrée et bruyante, non, pas de jus de chaussette qui vole de mains en mains dans des gobelets en plastique qui échauffent la pulpe des doigts, pas de grands rires ou de petites confidences, non, rien de ce que l’on peut partager côté sud. Côté nord, il n’y avait qu’une longue rangée silencieuse de voitures familiales sagement alignées, les phares tournés vers la porte d’où jailliront les petits rats de l’opéra, une haie d’honneur et d’acier, un linéaire d’aquariums mécaniques d’où une multitude de parebrise aveugles me regarde passer lentement. Dans chaque voiture, un parent, des fois deux, mais même là, ça ne parle pas. Je suis peut-être mal tombée. Ou pas. Je n’en saurais jamais rien, parce que désormais j’évite soigneusement ce désert humain.

À tout point de vue, c’est l’adret qui me convient le mieux. Quand il fait chaud et que le soleil tape dru, on traîne quelques chaises dehors, comme des petits vieux, et on lézarde paresseusement en attendant le lâcher de nains. La plupart du temps, on reste accolés mollement sur le flanc d’une bagnole et commencent les récits enjoués de tranches de vie qui le sont souvent bien moins. J’ai parfois l’impression que le sport est socialement connoté dans mon secteur. Les CSP+ se côtoient au tennis-club, la classe moyenne au cours de danse et les prolos font du judo. Il faut dire que nous savons parfaitement que la vie sociale est un sport de combat. Ça se voit jusque dans les loisirs des gosses.

Je ne me souviens pas vraiment de la première fois que j’ai croisé la route de Marie, un joli petit brin de femme énergique et enjouée, à la peau constamment tannée, hiver comme été. Je me souviens avoir pensé un truc du genre : Tiens, il y en a qui ont les moyens d’entretenir leur bronzage en plein hiver !. Sauf que Marie ne va jamais au ski. Ni à la plage, d’ailleurs. Non, ce que le corps sec et ferme de Marie raconte, c’est l’âpreté du labeur au grand air. Un beau jour, Marie s’est retrouvée toute seule à élever ses 3 enfants, toute seule, dans mon coin de cambrousse, sans la moindre qualification. Ça arrive souvent. Quand le père se tire ailleurs avec quelqu’un d’autre. J’ai l’impression qu’elle n’a pas eu trop le temps de se lamenter sur son sort, Marie, elle s’est juste retrouvée directement dans le bain avec un seul objectif : surnager !

Et la survie, c’est précisément un sport de combat dans le bled :

  • Qu’est-ce que tu voulais que je fasse, ici ? Il y a l’usine à canards et les vignes. L’usine, j’ai eu du mal à finir la journée, ce n’est vraiment pas pour moi et avec les horaires, pour les gosses, ça ne pouvait pas coller. Alors, j’ai pris les vignes.

Les vignes, c’est dur. C’est très dur. Sept heures par jour, pliée en deux, à ramper entre les ceps, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il grille. D’où le teint d’éternelle estivante. Sans la plage. Sans le transat.
Les vignes, c’est dur. C’est éprouvant, physiquement. Le pire c’est le dos. Et la fatigue. Mais la fatigue, avec 3 gosses, tu peux la mettre dans ta poche, ton mouchoir par-dessus. À peine le boulot fini qu’il faut courir chercher les enfants à l’école. Puis le goûter. Les devoirs. Le repas du soir. Le bain. L’histoire. Le coucher. Laver les fringues. Faire le ménage. Recoucher celui qui a tenté de s’évader en douce vers 22 h 30.

  • Mais comment tu fais ? Comment tu fais pour tenir, pour tout faire ?
  • Ho, c’est facile, tu sais, il suffit de ne pas s’asseoir. Tu enquilles, tu cours, tu tiens. Mais surtout, il ne faut pas s’asseoir. Parce qu’après, c’est foutu, tu ne peux plus te relever. Le corps ne veut plus. Des fois, quand tout est fini, je m’effondre devant la télé. Dix minutes plus tard, tu peux être sûre que je dors. Des fois, je me réveille en pleine nuit dans mon fauteuil. C’est horrible. T’es complètement cassée, là. Et le lendemain matin, tu recommences.

Le matin. Obligée de lever les petits très tôt. Pour avoir le temps de tout faire, de les laisser à la garderie du matin, avant l’école, celle pour les parents qui embauchent tôt, et au turbin !
Maintenant, je me souviens de la première fois que j’ai vu Marie. C’était lors de la réunion qui a précédé la remise en service du centre de loisirs du bled. Le centre avait périclité au fil du temps et des actualités télévisées qui montraient un pédophile à chaque coin de rue et puis, sous la pression des besoins des nouveaux parents, le bidule avait fini par être remis sur les rails. Je me souviens bien de Marie, à présent, de son visage aigu et préoccupé, de ses questions sur l’amplitude horaire du nouveau centre. C’est qu’elle avait terriblement besoin que cela commence tôt. Très tôt. Comme elle.

Bien sûr, les enfants ne sont pas franchement faits pour se lever aussi tôt. Je les soupçonne même de ne pouvoir tomber du lit que les jours où les parents ont décidé de s’incruster paresseusement dans leur matelas, dans une dérisoire tentative de grasse matinée. Il n’y a que ces jours-là qu’ils jaillissent de leur chambre avant même que le coq ne chante. Le reste du temps, ce sont des boulets.

  • Dépêche-toi ! Je crois que c’est ce que je leur dis le plus souvent. Pendant que j’en lève un, l’autre se rendort. On dirait qu’ils le font exprès pour te mettre en retard.

Synchronisation d’oscillation de l’occiput de l’ensemble des parents présents. Le matin, on gueule. On peut prendre le problème par le bout que l’on veut, on finit forcément par éructer sur les gamins parce que l’horloge tourne et qu’il leur faut cinq minutes pour enfiler leur chaussette… par pied. C’est un complot en culottes courtes.

Marie bosse dur et a des journées à rallonge. Mais elle n’a que des bouts de boulot. Au SMIC. Forcément au SMIC. Ici, le SMIC, ce n’est pas le salaire plancher, c’est le salaire moyen et les contrats temporaires sont la règle. Du coup, Marie finit systématiquement son mois sous le seuil de pauvreté. Enfin, le seuil de pauvreté pour une personne seule. Et elle, elle doit faire vivre 4 personnes avec ça. Alors, forcément, elle touche le RSA. Enfin, elle touche, c’est vite dit. Faudrait pas non plus lui faciliter la tâche ou l’entretenir dans l’assistanat, comme disent les autres tanches.

  • Avant, c’était le RMI, mais maintenant, c’est devenu le RSA. Ça ne me change pas grand-chose, sauf que maintenant, il parait qu’il faut bosser pour y avoir le droit. Mais je bossais déjà avec le RMI. Sauf qu’avec mes contrats, c’est rare que je dépasse les 700 €/mois. Alors, ils complètent avec le RSA. 200 €/mois, environ.

Et donc, Marie reste bien scotchée sous le seuil de pauvreté. Tout en cravachant comme une malade.

  • Mais tu bosses toujours pour les mêmes ?
  • Oui, mais ils ne prennent personne en contrat long. Tu comprends, il faudrait nous payer les jours de trop mauvais temps, les vacances, tout ça. Ils te prennent juste le temps qu’il faut et c’est tout. Il y en a, ça fait 15 ans qu’ils vivent comme ça. Et toujours saisonniers. Toujours à attendre le coup de fil suivant. Cette année, c’est pire. Ils ne nous ont pas filé d’heures supplémentaires. Ils nous ont fait rattraper les heures en trop les jours de pluie pour que ça fasse juste 35 heures à la fin de la semaine. Tiens, ils nous ont même arnaqués sur les jours fériés. Il y a une loi qui dit que pour que tu sois payé plus les jours fériés, faut bosser le jour d’avant et celui d’après. Comme celui d’après, c’était un samedi, on l’a eu dans l’os.

Marie ne perd même pas son joli sourire. Elle ne se plaint pas. Si je n’avais pas abordé le sujet, elle n’aurait rien dit. Elle pourrait demander la requalification de son contrat en CDI. Puis s’allonger dans un fossé pour attendre d’y crever la bouche ouverte. Parce qu’elle perdrait tout de suite ses petits morceaux de travail, ses revenus, et qu’il faudrait des mois, des années, avant que les prud’hommes lui donnent raison. Car il ne suffit pas d’avoir raison pour gagner. Il faut aussi avoir les épaules solides. Pas comme les précaires et les gagne-petits. Toujours tout à perdre et rien à gagner. La chair à canon du système. Son épine dorsale aussi. Les petites mains calleuses qui font tenir la pyramide des exploitants debout.

  • Tiens, en plus, ils viennent de me sucrer mon RSA. Parce que j’aurais trop travaillé. N’importe quoi, je n’ai pas dépassé les fameuses 78 heures par mois ! Et là, c’est la saison morte qui commence. Il parait qu’il faut que j’aille m’inscrire au chômage. Sauf que maintenant, avec leurs nouvelles règles, il faut que j’aille au bled en chef, 70 km à l’aller et autant au retour, le point ANPE du coin, ça ne suffit plus. Déjà, je n’ai pas le temps avec les gosses et en plus, ma vieille bagnole ne tiendra jamais la distance. Elle est bien pour tourner par ici, mais pour pas pour aller là-bas.

Je lui propose de l’emmener, quand elle le veut. Elle a mes coordonnées. Je peux même l’accompagner pour son entretien, pour vérifier qu’ils ne cherchent pas à encore plus l’enfoncer, à encore plus lui renier ses pauvres droits. Mais je suis quasiment certaine qu’elle n’appellera pas.
On se retrouvera, après les vacances, devant la salle de sport où l’on espère que l’on s’emploie à épuiser nos enfants avant de nous les rendre pour le week-end en famille, et on se racontera d’autres histoires, d’autres tranches de vie, dans de grands rires, avec de grands gestes.

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