L’entreprise Monsanto, pour une multitude de raisons plutôt rationnelles, est actuellement l’une des entités modernes qui focalise le plus d’opinions négatives à son encontre.


Les vaches
Mise en ligne par Le Monolecte

Quiconque a vu l’excellent documentaire Le monde selon Monsanto qu’a consacré la journaliste française Marie-Monique Robin à cette multinationale ne peut que se ranger dans le camp abondamment fourni de ses opposants.

Une simple recherche sur Google avec Monsanto est éclairante quant à la popularité négative, mais puissante, dont bénéficie la firme de Saint-Louis : plus de 4 millions de réponses. Certes les sites officiels s’affichent en premier, mais suivis de près par les sites des opposants, ô combien plus nombreux. À la suite de la diffusion du Monde selon Monsanto sur Arte, un collectif français anti-Monsanto s’est même créé sur la toile, Combat Monsanto, avec détournement de logo et charte graphique de la cible. Un site réellement très complet, avec inventaire non exhaustif, car en constante progression des actions anti-Monsanto à travers le monde, des débats, des liens vers les affaires en cours et toute une zone très détaillée qui décortique le système Monsanto, la manière dont le groupe fait taire les opposants, s’achète la bienveillance des pouvoirs publics, pratique du lobbying à tous les étages et est maître du slapping judiciaire pour clore le bec de ses détracteurs les plus récalcitrants. Il y a des passages réellement très précis et éclairants sur la nature des actions de Monsanto, comme dans l’historique, par exemple :

• 1917 Monsanto commence à produire de l’aspirine.

• 1935 Monsanto élargit ses activités à la production de savon et de détergents industriels, elle commence à produire du phosphore.
• 1937 Monsanto prend connaissance des dangers lies à l’exposition aux PCB d’après une étude du Docteur Emett Kelly, qui dirige alors le service médical de Monsanto.
• 1955 Monsanto rachète les raffineries de Lion Oil et se lance dans la production d’engrais à base de dérivés pétrochimiques.

• 1986 Monsanto est jugé coupable de négligence pour l’exposition au benzène d’un de ses ouvriers à l’usine de Chocolate Bayou au Texas. La firme devra payer 100 millions de dollars de dédommagement à la famille de Wilbur Jack Skeen, mort de leucémie après des expositions répétées.

• 1986 Monsanto dépense 50.000 dollars en frais d’avocat pour empêcher l’initiative (Proposition 65) de l’État de Californie visant à réglementer la décharge de produits toxiques près de réserves d’eau potable.

• 1990 Monsanto dépense plus de 405.000 dollars en frais d’avocats pour faire rejeter la réglementation californienne Proposition 128, connue sous le nom de « Big Green initiative ». Cette régulation visait à interdire l’usage de certains pesticides nocifs pour la santé et l’environnement, dont l’Alachlor de Monsanto.

• 1991 Monsanto est condamné à payer une amende de 1,2 million de dollars pour avoir tenté de dissimuler le déversement d’eaux usagées et polluées dans la Mystic River dans le Connecticut.

• 2002, 23 février Le jury déclare Monsanto et sa filiale Solutia coupables d’avoir pollué « le territoire d’Anniston et le sang de sa population avec les PCB » (Anniston Star, 23 février 2002). Les dommages et intérêts sont fixés à 700 millions de Dollars.

• 2007 Monsanto est condamné en France pour publicité mensongère sur le caractère biodégradable du Roundup.

Où l’on voit que Monsanto fait ceci-cela, produit des trucs pas propres, est condamné à raquer et raque.

Et continue.

Monsanto agit, Monsanto fait, Monsanto se fait choper et Monsanto continue son petit bonhomme de chemin.

Monsanto a-t-il la conscience propre après avoir provoqué directement ou indirectement la mort d’êtres humains ?

À quoi pense Monsanto le matin en se rasant ?

Pourquoi Monsanto le serial killer n’est pas en taule à l’heure qu’il est ?

Vous les trouvez stupides mes dernières questions ?

Alors pourquoi continue-t-on à traiter Monsanto comme une entité cohérente, à en parler comme d’un tout indivisible, à accepter qu’il existe en tant que personne morale ?

Pourquoi Monsanto n’est pas en taule, n’éprouve pas de remords et ne peut pas prendre de poing sur la gueule quand il croise le parent de l’une de ses victimes dans la rue ?

Parce que Monsanto n’existe pas !

Inutile de se couper les cheveux en quatre : Monsanto est, au mieux, une convention, une entité chimérique derrière laquelle agissent des personnes bien réelles, elles.

Associations de malfaiteurs

Nous avons raison de lutter contre les marchands de mort, c’est juste que nous nous y prenons aussi bien que Don Quichotte qui pensait lutter contre des géants, alors qu’il ne faisait que se cogner le nez sur des moulins à vent.

Monsanto n’est rien, tout comme l’ensemble des autres constructions juridiques que nous appelons entreprises et qui sont le résultat d’un système organisationnel, juridique et symbolique. On parle de Monsanto ou de Total ou de Général Motors ou de France Telecom de la même manière que d’autres parlaient de Dieu, du Royaume, de la Nation ou de l’Olympe : des constructions intellectuelles auxquelles on adhère par consensus collectif.

Tant que nous continuerons à lutter contre le géant d’osier Monsanto, tant que nous poursuivrons les chiffons rouges des toréadors de l’arène juridique, nous ne ferons que le jeu de ceux qui se planquent tranquillement derrière ces chimères et qui ramassent les fruits de toute cette forfaiture.

Un film comme The Corporation avait commencé à dessiner le côté absurde et inhumain des personnes morales, ces regroupements d’individus auxquels un groupe d’avocats retords avait réussi à obtenir les droits équivalents, pratiquement, à ceux d’une personne réelle. D’ailleurs, comme par hasard, le cas Monsanto était abondamment repris et argumenté dans le documentaire. Mais le pas supplémentaire n’avait pas été franchi : à savoir la question de la responsabilité individuelle de tous ceux qui se cachent derrière les paravents fictifs des personnes morales.

Il en est de Monsanto comme de la Main Invisible du Marché, laquelle ne pourra jamais se gratter les couilles tranquillement sur le canapé en se matant un western avec Charlton Eston dedans : s’ils n’existent pas le moins du monde, s’ils n’ont pas plus de consistance que les lignes imaginaires des frontières qui n’ont jamais fait courber sous leur poids la tige de la moindre pâquerette, il n’en reste pas moins que derrière eux, il y a des personnes qui prennent des décisions et les appliquent en toute connaissance de cause.

Et en toute impunité!

Si l’on regarde derrière la chimère Monsanto, on trouvera plus de 17 500 vraies personnes, toutes avec un trou de balle, des yeux, des oreilles et un cerveau, l’équipement plus ou moins complet leur permettant d’appréhender le monde qui les entoure, d’entrer en interaction avec et d’avoir une pensée se rapportant à cette interaction. 17 500 personnes qui ne sont pas inquiétées quand l’entité Monsanto se fait choper en train de mentir, corrompre, dissimuler ou faire crever les autres, plus ou moins intentionnellement, au nom du sacro-saint profit.

Certes, on me répondra que la femme de ménage de Monsanto en 2008 peut difficilement être tenue pour responsable des épandages d’agent orange par l’entité Monsanto il y a 40 ans, dans un pays qu’elle serait bien en peine de situer sur une carte. Il en serait de même pour la standardiste, le chauffeur, le laveur de vitres ou même le laborantin de bas niveau. De toute manière, je doute qu’il existe des femmes de ménage étiquetées Monsanto : c’est typiquement le genre de chose que ces gens ont pris l’habitude d’externaliser auprès de sous-traitants divers et variés.

Société à responsabilité illimitée

La clé de voûte de l’édifice est donc l’irresponsabilité (et la non-culpabilité conséquente) de chaque acteur qui se voit remettre un badge avec le nom de la chimère entreprise dessus. Les fumistes qui ont choisi d’étudier les sciences humaines plutôt que les mathématiques financières auront reconnu là l’amorce de la banalité du mal qu’a si bien su expliquer Hannah Arendt lors du procès Eichman : on devient un monstre juste en se soumettant à la hiérarchie et en obéissant aux ordres. L’entité monstrueuse du nazisme a été construite par une poignée de gens qui poursuivaient l’objectif de la suprématie de la race aryenne et qui, pour ce faire, ont demandé, à travers elle, à leurs agents de bien vouloir trouver de bonnes idées pour éliminer ceux qui entravaient ce noble dessein. Les entités non moins monstrueuses que sont les entreprises ont été créées par des personnes qui ont placé la recherche du profit au-dessus de toute autre espèce de considération, et en leur sein, des centaines de milliers de personnes, chaque jour, statuent sur le sort de millions de leurs congénères sur la seule base d’un ratio coût/avantage.
Et notre seule parade consisterait à attaquer la chimère entreprise via des outils rendus le moins efficaces possible contre elle, limitant de fait notre impact au règlement d’une amende plus ou moins forte qui n’est jamais rien d’autre qu’un droit de continuer les petites saloperies entre amis sans jamais être inquiété ?

Pourtant, comme dans toute organisation humaine bien construite, il est extrêmement facile de faire le tri des responsabilités individuelles derrière les marques de façade : les niveaux hiérarchiques nombreux, étanches et dessinés en cascade permettent déjà de dessiner en un seul coup d’œil la grille de la prise de décision. Les flux financiers internes et avec l’extérieur permettent aussi de savoir à qui profite le crime.

Les entreprises sont comme toutes les autres organisations humaines : des constructions organisées avec des personnes aux manettes. J’ai un ami lobbyiste aux États Unis, le pays qui a inventé l’entreprise moderne. Quand il cherche à appuyer sur la bonne manette, il ne va pas à l’annuaire des entreprises, mais il recherche les relations interpersonnelles nées au cœur des grandes écoles, des administrations et des conseils d’administration. Il tape dans les réseaux sociaux, les vrais (comme celui de la fleur Monsanto, un peu plus haut), pas les facebook du pauvre où tout le monde est ami, mais ces toiles de connivences et de relations qui relient entre elles les personnes qui décident réellement et qui sont redondantes d’une chimère à l’autre.

La fin des chimères

Aujourd’hui, les entités artificielles comme Monsanto et ses consœurs ont atteint un tel niveau de concentration des pouvoirs qu’elles sont globalement en position de dicter leurs exigences (insatiables) à l’ensemble de l’humanité, qu’elles ont pris concrètement la place des États-nations dans le rôle de gestionnaires de la destinée du monde. Pourtant ces constructions surpuissantes qui sont un système politique totalitaire en substance et dont les moyens collectifs supplantent largement ceux des peuples qu’elles tendent à asservir, ces centres de pouvoir ont l’incroyable propriété de n’exister que parce que nous croyons en leur tangibilité. Les personnes qui agissent en leur nom ne doivent leur immunité totale qu’au simple fait que nous sommes collectivement d’accord pour accorder une existence juridique et légale au concept "entreprise".

Un peu comme dans l’histoire des habits neufs de l’empereur, il suffit juste de modifier légèrement notre regard sur l’organisation des activités humaines pour se rendre compte subitement que le roi est à poil et que derrière le paravent entreprise, quelque soit le sobriquet dont ils s’affublent, il y a des hommes et des femmes qui savent, qui décident, qui choisissent en toute connaissance de cause de compromettre des choses aussi essentielles que l’air que l’on respire, le génome que l’on transmet à nos enfants, la nourriture ou l’eau dont tout être vivant a besoin sur Terre.

Les personnes physiques qui n’ont pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n’ont pas pris les mesures permettant de l’éviter, sont responsables pénalement s’il est établi qu’elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d’une particulière gravité qu’elles ne pouvaient ignorer.

Code pénal français – article 121-3

À partir du moment où les décideurs des entreprises et tous ceux qui les aident dans des actes délictueux, même simplement en taisant ce qu’ils savent, auront l’assurance de devoir répondre de leurs actes personnellement, il y a fort à parier que la lutte contre les entreprises destructrices sera devenue nettement plus aisée… et que la face de notre monde risque de s’en trouver grandement changée.