C’était un peu la veillée d’arme à la télévision hier soir : tout le monde ne parlait plus que des grèves, à croire que la Terre avait cessé de tourner.

Et encore, quand je dis des grèves, je devrais dire : des enculés de Ben Laden en short qui sentent l’apéro anisé et qui ne pensent qu’à leur petit cul bien planqué d’égoïstes preneurs d’otages.
Parce qu’en fait, plus je zappais, et plus je voyais la même chose : les fameux usagers en colère qui se préparent à la noble lutte pour l’intérêt général (et pas pour leur petit cul à eux, oh, non!) contre les terroristes du rail et du pneu! Tu peux avoir plus de mille chaînes sur ta télé, sur les grèves, il n’y a qu’un seul son de cloche, à croire que les rédactions françaises regorgent de transfuges de la Pravda de la grande époque. Ein Volk, ein Reich, ein Führer… und ein verdammtes Einheitsfernsehn!

Là, on sent bien que le petit peuple du métro est chaud bouillant contre la terrible injustice qui lui est faite. Et couche après couche, la Pravda cathodique en rajoute. C’est la complainte des moi, je, de ceux qui croient encore qu’en travaillant beaucoup plus, ils arriveront à se payer des pâtes et de l’essence, voire même un loyer à seulement deux heures de leur boulot. Et quand ce n’est pas l’usager exaspéré, c’est le patron pris à la gorge. Je ne sais plus sur quelle chaîne du sévice public, le patron d’une start up explique que ses bons employés se sont organisés pour faire le boulot des tire-au-flanc.
Déjà, je constate avec amusement qu’il y a encore des start up dans ce pays, enfin, au moins une. À moins que les gars de la régie n’aient recyclé un vieux reportage d’avant l’explosion en vol de la bulle Internet. Mais c’est sûrement moi qui vois le mal partout.
Mais bien plus intéressant, au détour de ce énième reportage à charge contre le mouvement social, j’apprends donc que 20% des salariés de cette petite boîte privée informatique et donc vraisemblablement  sous convention Syntech (une des conventions collectives les plus pourries du marché : je sais que quoi je parle, il n’y a guère que la grande distribution qui fait pire!) ont décidé de faire grève!

Intéressant, non?

Parce qu’on ne cesse de nous bassiner sur la grève des égoïstes qui ne défendent que leurs arpions bien au chaud dans leurs régimes spéciaux (ça sonne presque comme Ancien Régime et privilège de caste, cette expression de régimes spéciaux!) et voilà-t-y pas qu’on comprend en ouvrant bien nos esgourdes pour discriminer l’essentiel du brouhaha pavlovien ambiant qu’il y a des informaticiens qui ont la ferme intention de rejoindre ces cochons de cheminots dans la défense d’avantages catégoriels qui ne les concernent en rien!

Planquez la réalité sous le tapis, elle réinvestira votre pas de porte au galop!

Cette omniprésence des anti-grèves rend donc d’autant plus visible cette totale absence des pro-grèves, voire simplement des grévistes eux-mêmes du flux médiatique qui déborde de mon écran comme une déjection de caniche empoisonné.
Ah, non! Finalement, après de trop longues minutes de récriminations monolithiques, voici enfin LE gréviste de la soirée. J’ai cru pendant un moment qu’on allait nous refaire le coup du conducteur de TGV (la petite poignée de gars vraiment correctement payés), mais non, c’est un conducteur de trains de banlieue. Qui explique que ses 2300€, il n’a pas l’impression de les voler, lui qui bosse de jour comme de nuit, qui dort régulièrement dans des dépôts, loin de sa famille. 2300€! Dans une Europe de Mileuristas, ça fait nanti, non? Pourtant, en francs d’avant, ça ne fait que 15 000 FRF. C’était le salaire d’une amie secrétaire de mon père dans les années 80. Même pas bilingue, à ce prix-là! En francs de cette époque. Je n’arrive même pas à imaginer ce que ça ferait en équivalent euro à pouvoir d’achat constant aujourd’hui. Mais on a tous oublié qu’à un moment, les gens étaient correctement payés pour leur boulot. On a même oublié que beaucoup d’entre nous gagnaient vachement plus qu’aujourd’hui en étant bien moins cornaqué par un adepte du nouveau management, lequel correspond pile-poil à l’émergence du concept de harcèlement moral…

Mais revenons à notre conducteur de RER. En contrepoint de chacune de ses explications, il y a le commentaire de la journaliste qui sert la soupe à une certaine idée de la France. Quand il dort dans sa chambre de 7m² avec des murs en papier (ça fait envie, hein?), elle explique que le gars ne bosse qu’à temps partiel. Ensuite, elle explique que le gars est prêt à tout pour défendre son régime très favorable (sous-entendu que ce qu’il a, c’est un peu comme si on le prenait à tous les autres!) et là, le conducteur explique que passé 50 ans, les gens sont un peu moins frais, ont un peu moins de réflexe, que s’il s’agit d’un boulanger, une erreur, ça peut cramer une fournée, mais que quand il s’agit d’un conducteur de train, une erreur, ça peut se traduire par un monceau de victimes.
Des gens.
Des personnes.
Des êtres humains.
Des otages en colère qui, au moment où leur chair fusionnera avec le métal hurlant de leur wagon, regretteront peut-être de ne pas avoir soutenu le mouvement de ceux qui voulaient un service public de qualité pour tous, qui voulaient des conducteurs en bonne santé dans des trains en bon état sur des rails régulièrement entretenus.
Des winners du travailler plus pour gagner plus, qui chouineront sur leur retraite de misère, une fois que le verrou des régimes spéciaux aura sauté, permettant un coup bas au régime général de plus.

En fait, si les usagers en colères étaient correctement informés, il y a fort à parier que leur égoïsme leur dicterait de rallier dare-dare le camp des preneurs d’otages.

Mais s’il faut, c’est déjà le cas. Il y a déjà plein de gens qui compris la nécessité de dire non. Il y a peut-être pleins de sympathisants à cette bataille pour que l’on cesse de toujours raboter notre système social vers le bas.

Mais comme la télévision ne les montre pas, ils n’existent pas!