Au commencement, il y avait monsieur Antar et sa combinaison rouge flamboyante.

Monsieur Antar était le père de Stéphanie, mon amie d’enfance.
Et il était pompiste chez Antar.
Mais pour nous, il était Monsieur Antar, une sorte de bon génie protecteur des bagnoles. Les gens venaient dans la grande station services d’Annemasse et il y avait bien une bonne demi-douzaine de Monsieur Antar qui était susceptible de se précipiter sur la voiture pour la bichonner.
Oui, la station Antar, c’était un peu le Vénus Beauté de la voiture des années 70. En même temps qu’un plein, le carrosse avait le droit à un coup de propre sur les vitres, une petite vérification des niveaux et de la pression des pneus pendant que son propriétaire pouvait discuter le bout de gras, prendre des nouvelles des petits Antar ou se taper un café.

Faut dire que dans station services, il y a le mot services, et c’est vachement agréable, les services aux petits oignons.

Monsieur Antar était donc pompiste dans pour une chaîne de pétrolier depuis longtemps disparue, on trouvait ça cool, et lui gagnait assez pour faire vivre sa famille, même si sa femme avait choisi de bosser. C’était cool aussi, la libération de la femme, quand on pouvait choisir de bosser, aussi.

Quelques années plus tard, je suis étudiante à Toulouse et mon pote Sébastien a trouvé un petit job pour l’aider à boucler son petit budget d’étudiant. Il bosse dans une station services. Peut-être chez Elf. Ou Total. On s’en fout, il ne reste plus que 4 ou 5 grandes chaînes de distribution de carburant.

Sébastien boucle donc ses fins de mois en tenant la caisse d’une station de distribution de carburants. Maintenant, les pompes sont en libre-service, plus de petits gars en combinaison, plus de services. Tu te sers tout seul. Si ton pare-brise est crade, il y a un seau d’eau glauque dans un coin avec une raclette qui trempe dedans si le cœur t’en dit et si tes pneus sont mous du genou, tu peux toujours gratter à la porte pour que Sébastien te sorte la pompe à air.
Parce qu’il n’y a plus que Sébastien, tout seul, derrière le comptoir de la boutique. Il est juste là pour encaisser. Il n’y a plus de machine à café, juste un distributeur automatique à pièces.

Mais la station reste un endroit important. Sébastien me parle des petits vieux qui viennent parfois le soir acheter un camembert hors de prix, juste pour le plaisir de tailler une bavette avec lui. Il y a des habitués. Qui viennent juste rompre leur solitude, un petit peu. Des gens de passage. Des jeunes noctambules. Comme nous.
À la lisière de ma mémoire, il y a l’image d’un homme en rouge qui sourit… Mais je ne vois pas trop d’où elle vient.

La disparition

L’autre jour, on quitte Bordeaux par la route des vignobles, pour rentrer chez nous. On passe par Gradignan, puis une sorte de ZAC, avec des chaînes de bouffe rapide, d’hypermarchés, de franchises en bricolage, piscine, trucmuche. Toujours la même banlieue qu’ailleurs, avec les mêmes enseignes, les mêmes panneaux criards. Nous, nous sommes justes contents de ne pas prendre l’autoroute et ses rubans qui se déroulent à toute allure au milieu de traces de paysages à peine esquissés.

Et puis, je la vois. La station essence. Toute rouge. Toute vide.

Je suis passée déjà une vingtaine de fois devant, mais cette fois-ci, c’est différent. Il n’y a plus personne. Juste les clients.
La boutique a disparu. Il ne reste plus qu’un mur de distributeurs automatiques débordant de malbouffe saturée en sucre, sel et graisses. C’est juste une station tout automatique. Ça s’appelle encore station services, mais je me demande bien pourquoi. Plus loin, il y a une station de lavage Éléphant bleu. Automatique aussi. Et un vidéo-club. Automatique encore. Je me dis qu’un nouveau Tarantino n’est plus possible. Zappé. Disparu.

Et voilà que je revois la silhouette rouge du père de Stéphanie. Des décennies sans y penser, et il est là, avec sa combinaison pimpante et son torchon sale qui pend de la poche arrière. Et je me demande ce qu’ils sont devenus, tous ces gens qui ont disparu, comme cela, sans crier gare, subrepticement, presque à notre insu. Là où il avait 10 ou 12 personnes qui bossaient, qui gagnaient leur vie, il n’y a plus de des rangées d’automates qui se font purger le bide à fric, une fois de temps en temps, par un seul gars.

Je regarde les échoppes qui défilent pendant que nous quittons les faubourgs de la ville et je vois juste que partout, les machines chassent les hommes.

Je sais ce qu’est devenu Monsieur Antar, en dehors du fait qu’il a fondé une nouvelle famille. Il est devenu pizzaïolo. Un temps. C’était cool aussi. Nous étions encore gosses et il savait faire des pizzas à pâte moelleuse avec un œuf dessus, le jaune bombé et lisse que nous prenions plaisir à éclater d’un grand coup de fourchette.

Et puis, ça non plus, ça n’a plus nourri son homme. Je ne sais plus tout ce qu’il a fait. Je crois qu’il a fourgué des assurances. Puis, il a dû faire chômeur aussi. Comme beaucoup, beaucoup d’autres personnes qui avaient un de ces boulots qu’on s’est mis un jour à considérer comme petits!

6 machines alignées… 6 chômeurs de plus à réactiver. 6 personnes de moins pour rendre service, papoter autour d’un café chaud. Et puis un étudiant de plus qui ne financera pas ses études.

Aujourd’hui, ça semble tellement évident que personne ne devrait faire ces petits boulots. Mais il y a quelques années, ces boulots faisaient vivre des familles et tissaient du lien entre les gens. Rien que ça!

La faim du travail

Je suis retournée à Bordeaux depuis. Bordeaux-lac. Encore plus de ZAC. Je suis allée chez Auchan. Un monstre. Avec parking à double niveau. Le samedi, ça suffit à peine. Et pour tout ce monde, un frêle barrage de caissières. 30 ou 40. Pas plus. Souvent moins. Et en face, une fourmilière de gens qui râlent de faire la queue 5 minutes de leur précieux temps.

À côté de ma caisse où s’échine une jeune fille fatiguée mais aimable, une dizaine de caisses vides. Des caisses sans caissières. J’ai eu l’impression de me retrouver dans l’Histoire sans fin, quand le héros tente d’échapper au néant qui grignote de plus en plus rapidement tout le pays imaginaire. Mon monde est un monde imaginaire en voie de disparition. Un monde sans hommes arrive, qui bouffe tout.

Il y a une femme devant moi :

  • Tiens, c’est marrant les caisses bizarres à côté! C’est quoi?
  • Des caisses automatiques
  • Wouahou, c’est génial
  • Ouais, c’est super génial : c’est vous la caissière!
  • Ha oui, faudrait que j’essaie ça…
  • Non, je veux dire : c’est vous la caissière, c’est vous qui bossez et en plus, vous le faites à l’œil!

À côté, il y a un gars qui tente de scanner un poulet depuis au moins 40 secondes. Il ne sait pas qu’il faut tirer sur le plastique pour que l’étiquette s’aplatisse et devienne lisible pour le scanner. Mais ça le fait marrer. Si ça avait été une caissière qui serait en train de galérer, il aurait déjà commencé à marquer son impatience légitime.

  • Ho, mais ça a l’air d’aller plus vite.
  • Ben vu d’ici, je dirais que ça met au moins deux fois plus de temps…

Elle me regarde bizarrement, quitte sa place dans la file et s’éloigne rapidement dans le magasin, à la recherche d’une caisse plus… drôle.

Je crois que tu lui as foutu les jetons, me dit monsieur Monolecte.

À moi aussi, elle m’a foutu les jetons, avec son enthousiasme au premier degré…

J’arrive à la caissière. Les traits tirés, elle tente de faire comprendre à une tribu de greluches qu’on ne doit pas bouffer son Mac Do sur le tapis roulant. Je lui demande si sa journée est bientôt finie. Elle sourit un peu et me dit qu’il ne lui reste plus qu’une demi-heure à tirer, après une journée qui a commencé il y a très très longtemps. Son boulot est dur et mal payé. Mais je me demande ce qu’elle va devenir quand les caisses jaunes auront fini leur contamination du néant.

Probablement une autre feignasse de chômeuse…