D’un côté il y a le futur Grenelle de l’environnement qui, juré, craché, va sérieusement se pencher sur les questions des OGM, du climat et tout ça.
De l’autre, il y la bataille de chiffre autour du pouvoir d’achat des Français et de la courbe de la croissance qui bande mou.
Et au milieu, il y a nous, les pauvres cloches à qui l’on promet tout dans un monde de joyeux Bisounours.

Il y a deux jours, j’ai enfin pu regarder Une vérité qui dérange, le film-cri d’alarme où Al Gore, le président que le monde aurait mérité, nous démontre qu’il y a le feu au lac et qu’il est urgent (mais jamais tout à fait trop tard) de s’occuper de sauver notre vaisseau spatial collectif qu’est notre planète-mère. D’autant plus que contrairement au Titanic, il n’y a pas juste un problème de sous-dimensionnement des places sur les canots de sauvetage… il n’y en a pas!
Pendant tout le temps du documentaire, on se dit que ça chie vraiment grave, qu’il faut cesser de chier dans la colle et tourner autour du pot et qu’il faut dare-dare serrer le kiki au gaspillage dont notre société raffole. Ensuite, parce que le DVD est bien fait, on a le droit à une heure d’Al Gore en plus, qui explique qu’un an après le film, les preuves que tout fout le camp s’accumulent et que tous les gouvernants de la Terre s’empressent de brasser du vent tout en préservant les intérêts des corporations du gachis et de la pollution.

Bref, à la fin du DVD, on a bien les boules parce qu’on a compris qu’avec Al Gore à la Maison Blanche, la face du monde eut été radicalement différente, qu’il n’y aurait probablement pas eu de 11 septembre, pas de guerre en Irak, pas de tapis rouge aux pétroliers de la planète dans les sphères du pouvoir et que par un étrange jeu de ricochet, l’élection de notre princident serait devenue incongrue, pour ne pas dire inimaginable.

On admire la foi de charbonnier du soldat Gore qui arpente tous les centres de congrès du monde pour montrer, grue à l’appui, à quel point on déconne grave avec nos gaz à effet de serre. On est ému par sa conviction, qui rejoint la mienne, qu’à force de contaminer les esprits un à un, on finit par arriver à la masse critique de prise de conscience qui fait basculer d’un bloc l’opinion publique. Et surtout on ne peut que constater avec effroi que plus le temps passe, plus les dégradations environnementales s’accélèrent et plus on se dépêche d’attendre.

Monsieur Plus

Heureusement, dans leur grande sagesse, mes compatriotes ont choisi Monsieur Plus pour nous sauver du marasme bolchévique et de la vermine islamiste (enfin, surtout celle qui a le cul sur le pétrole de la planète, justement!) : plus de travail, plus de fric, plus de croissance et  plus de pouvoir d’achat, plus de flics, plus de taules, plus de caméras. Toujours plus! Et ceux qui ne veulent pas faire plus de kilomètres pour bosser plus loin, pour plus de flexibilité et plus de précarité avec des salaires toujours plus virtuels, on ira les déloger au fond des chiottes et on leur coupera la tête les enchristera avec les fous et les pédophiles.

Bref, on va tous être plus riches, plus heureux et plus gras, et on va se gaver à s’en faire péter la sous-ventrière! Et en même temps, on va sauver le monde, la planète, les bestiaux sauvages et tout ça, rien qu’en palabrant autour d’une table et en fermant la robinet d’eau pendant qu’on se lave les dents!

Et tout ça sous les applaudissements de la foule en délire!

Sauf qu’en vrai, même en étant vraiment très distrait et hypnotisé par la boite à cons, on se doute bien que le canard a une patte qui se ressemble moins et que le tout est méchamment bancal.
Autrement dit, on se fait tranquillement pipeauter.

Bien sûr, on voit se dessiner les tendances lourdes du bout de cette logique.
Comme avec les Chinois, tiens, au hasard.
Plus ils évoluent une poignée de veinards d’entre eux (mais sur 1,3 milliards de Chinois, ça fait quand même des grosses poignées!) évolue vers nos standards de vie, plus on les regarde de traviole, ces cuistres qui veulent de la viande à tous les repas comme nous, des 4×4 qui caracolent sur les routes de cambrousse et les trottoirs des centres-ville bourgeois et qui n’ont pas une bonne grosse conscience écologique qui les éclaire de la vacuité de ce mode d’existence qui va rajouter de la merde à notre merde, laquelle est tout de même plus noble et belle!
Et bingo, après délocalisé comme des fous chez eux, et les avoir laissé racheter tous les crédits à la consommation des gros gras qui se pètent les coronaires à force de trop bouffer, on se rend compte subitement que les Chinois ne fabriquent que de la daube et que de toute manière, les chouettes choses bonnes, sûres et écolos, c’est nous qui les fabriquons.
En réalité, j’aimerais bien que l’on m’explique comment nous pouvons faire mieux qu’eux, vu que nous n’avons plus d’usines, enfin… si… mais chez eux, mais c’est sûrement parce que j’aime bien couper les cheveux en quatre.

De la même manière certaines petites voix nazillardes commencent à chuchoter en coulisse que la santé pour tous, pensée comme un droit de l’homme, c’est un peu n’importe quoi, alors qu’une santé au porte-feuille du client serait globalement plus rationnelle. Ainsi les pauvres les gens arrêteraient de vivre de plus en plus vieux et forcément, ça limiterait grandement les coûts supplémentaires engendrés par la surpopulation et les vieux qui ne veulent plus crever.

Quant au travailler plus pour gagner plus, on se rend compte en tripatouillant un chouia moins plus moins les chiffres que c’est surtout trimer plus pour se serrer plus la ceinture.

Le chômeur est l’avenir de l’homme!

Alors, au lieu d’agiter le chômeur comme le sempiternel archétype du sale parasite qui plombe tout le monde, on ferait mieux de glorifier aux plus hauts des cieux ceux qui défrichent les chemins ardus de la décroissance pour le plus grand bonheur de tous.

Quoi de plus écolo qu’un chômeur?

En 2002, notre foyer de deux personnes rentrait la modique somme de 2510€/mois. Par rapport à d’autres, ce n’est pas Byzance, mais pour nous, c’était l’assurance d’une vie confortable sans restriction budgétaire. Nous consommions tranquillement ce que nous voulions, nous nous nourrissions de tas de petits trucs industriels très mignons ou nous allions au restaurant, nous nous promenions facilement à 2 ou 3 heures de route de chez nous, nous partions en vacances, nous achetions des livres, des gadgets, des fringues, encore des livres et nous étions très contents. Bien qu’un peu déprimés le soir après le boulot. Mais nous pouvions largement compenser en consommant plus.

Puis, j’ai perdu mon boulot et de mon salaire, je me suis retrouvée à l’ARE, la très mal nommée. Soit 20% de revenus en moins pour notre foyer. Mais une bouche de plus à nourrir, car, par une étrange coïncidence, je devins mère en même temps que chômeuse.
Là, déjà, fini les vêtements pour aller au boulot, fini les vacances et les restos. Autant dire que même avec un bout d’unité de consommation en plus, notre empreinte écologique s’est brusquement ramassée.

En 2005, je passe naturellement du l’ARE à l’ASS, la plus encore mal nommée, parce que de la solidarité de ce niveau, je n’en voudrais même pas pour mon chien. Et vlan, -25% de revenus pour le ménage, soit un recul total de revenus de 40% entre 2002 et 2006 (les pourcentages ne s’additionnent pas!). Et nous sommes trois au lieu de deux. Et cela ne prend pas en compte l’inflation et tout ça.

Autant dire que notre putain de pouvoir d’achat en a pris plein la tronche pour pas un rond et qu’il ne s’agit pas là d’ergoter au niveau du deuxième chiffre après la virgule.

Maintenant, on vit totalement différemment, plutôt pas mal et chaque jour, nous trouvons de nouvelles sources d’économies, c’est à dire que nous réduisons encore d’autant notre impact sur l’environnement.
Nous ne mangeons pratiquement plus jamais de nourriture élaborée, nous consommons essentiellement les produits locaux, nous nous pelons le cul l’hiver en maintenant à température à 18° dans les pièces de vie et 16-17 ailleurs, nous utilisons la voiture le moins possible, nous déconsommons tout ce que nous pouvons.

Bref, nous sommes en train de sauver la planète. Avec les 12 millions d’autres pauvres relatifs de notre pays. A l’échelle de la planète, c’est un ras-de-marée

Enfin… nous aimerions bien être en mesure de le faire avec les autres acrobates du cran de ceinture, ces millions de crevards qui jonglent chaque jour avec des ressources financières toujours plus aléatoires et limitées face à des dépenses toujours plus lourdes et incontournables.
Mais pas de cul, il y a les autres. Pour 100 chômeurs et précaires qui se retrouvent à pied et qui pissent dans le noir pour économiser la lumière des chiottes, il y a toujours un ou deux couples de viandards qui remplacent la Mini-Austin de madame par un 4×4 Cheyenne qui fera tellement baver les copines ou qui jouent à saute-mouton dans des Airbus A380 pour aller chiner des breloques au bout du monde.

Ben oui, parce que c’est cela aussi les chiffres du pouvoir d’achat : une moyenne. Avec des millions de gens qui doivent trouer eux-même leur ceinture et une petite caste à l’enrichissement exponentiel.

Et au milieu, quelques ahuris croient vraiment que le pouvoir d’achat, c’est un peu comme la croissance ou les prix de l’immobilier, la promesse d’un monde meilleur qui, de décimale en décimale après la virgule, finira par atteindre le ciel!