Comme l’explique si bien le site homonyme, les mots sont importants.
Ils le sont d’autant plus que la novlangue libérale a totalement phagocyté l’espace médiatique, et, à travers lui, a imprégné nos esprits, au point d’entraver nos aptitudes au débat et à la réflexion.

Il faut toujours se méfier des évidences
C’est ainsi que j’ai été accueillie à mon premier cours de sociologie. Cette phrase résonne toujours dans mon esprit, elle a contribué à grandement modifier le cours de mon existence en influant sur mes conduites et mes choix. Rien que pour cette petite phrase, mais aussi bien sûr, pour toutes celles qui ont suivi, je reste particulièrement satisfaite d’avoir consacré 5 années pleines de ma vie à cette science et aux sciences humaines qui lui sont connexes.

Ainsi, les mots ont une définition, une explication gravée dans le marbre qui fixe leur sens. Ceci est une évidence pour tous. Mais ils ont aussi une deuxième vie, dans le langage courant ou dans les médias où leur usage (et surtout leur mésusage), les vide progressivement de leur sens jusqu’à les faire glisser vers des champs sémantiques parfois bien éloignés de leur sens premier.
Les médias sont les rois du glissement sémantique. Ils s’emparent des mots, des concepts, les assimilent et les recrachent sans cesse, jusqu’en faire des coquilles creuses. Le recyclage des mots peut avoir une visée idéologique, comme c’est fondamentalement le cas de la novlangue du capitalisme libéral.

L’exclusion

Voilà un mot-concept qui poursuit une belle carrière dans le contexte socio-économique actuel! Les politiques n’ont de cesse de parler d’actions visant l’insertion des publics exclus. Les médias présentent l’exclusion comme un mal rampant qui frappe indistinctement ceux qui ne courent pas assez vite pour lui échapper, et surtout, ceux qui ne triment pas assez pour s’en mettre à l’abri. Le discours sur l’exclusion la présente de façon implicite comme une sorte de fatalité qui frappe de façon aveugle ceux qui oublient de traverser dans les clous, ceux qui sont victimes d’un accident de la vie. Voilà donc quelque chose qui échappe au contrôle, à la volonté des politiques.
Mais quiconque se penche sur la définition précise du mot, via un dico comme le Trésor de la Langue Française Interactif, découvre une toute autre réalité derrière ce simple mot, trop entendu, trop rabâché.

EXCLUSION, subst. fém.
A. (Le subst. suppose l’action d’une volonté) Exclusion de qqn (ou de qqc.) de qqc. Rem. Les deux compl. prép., ou l’un des deux, peuvent être omis si le cont. les suggère suffisamment.
1. Éviction de quelqu’un ou de quelque chose (d’un lieu où il avait primitivement accès, d’un groupe ou d’un ensemble auquel il appartenait).
2. Interdiction à quelqu’un d’accéder (en un lieu ou à une position), procédé qui vise à tenir à l’écart quelqu’un ou quelque chose.

Ainsi, l’exclusion ne tombe pas sur le coin de la gueule par l’opération du saint-esprit ou du simple c’est-de-la-faute-à-pas-de-chance, c’est une sentence qui tombe d’en haut, une manière de séparer le bon grain de l’ivraie, de désigner ceux qui ne sont pas assez méritants. Il s’agit forcément d’une éviction ou d’une interdiction. L’exclusion n’est pas un accident de vie, une fatalité, mais bien une punition.

L’autre jour, j’ai eu un échange au sujet du mot exclusion, lequel, selon mon interlocuteur, était un fourre-tout de la novlangue destiné à justifier l’usage de la charité. Effectivement, une fois que l’on se penche sur la signification première du mot exclusion, laquelle révèle l’aspect volontaire de son existence et de son application à autrui, on comprend mieux les réactions des pouvoirs publics et des riverains des clochards[1] à tentes MSF. En s’autonomisant, même si peu, les mendiants échappent en partie à leur condition : celle de ne rien avoir du tout et de dépendre totalement du bon vouloir, de la charité de ceux qui les ont plongé collectivement dans cet état. Le message est clair : on ne peut échapper de son état d’exclu de soi-même, puisqu’il s’agit d’une condition imposée par le haut. Il faut pour cela passer par un programme d’insertion, lui aussi décrêté par le haut, qui décide pour vous de quelle manière vous allez vous en sortir et vous imposer la place que vous serez autorisé à occuper en tant que nouvel inclu, charitablement coopté par vos bienfaiteurs!!

Cependant, je continue à penser que l’exclusion, c’est bien la condition du chômeur, car le chômage, dans sa compréhension, ne peut se limiter à une simple privation de l’accès au travail. Le chômeur se voit progressivement poussé hors de toute vie sociale, relégué à la marge.

le a-travail

J’avais déjà exploré la sémantique du chômeur, figure rébarbative et ô combien emblématique de notre époque. Dans les discours, le chômage renvoie immédiatement au travail, et plus précisément à la privation de travail, d’où le chômage comme non-travail, a-travail, avec ce fameux "a" privatif. Le chômage est lui aussi présenté comme une sorte de fatalité qui s’acharnerait sur les plus jeunes, les plus vieux, les plus femmes, les plus basanés, les moins qualifiés, les trop diplômés, en fait, tout ce qui dépasse un tant soit peu du moule du salarié idéal.

Mais le chômage est-il une question d’emploi ou de travail?

Il paraît que c’est la même chose. Mais alors pourquoi avoir un code du travail et une politique de l’emploi?

Qu’est-ce que l’emploi? C’est, toujours d’après le dico, se servir de quelque chose.
Et le travail? travail, subst. masc. (du b. lat. tripalium, de tri, trois, et , pieu) « dispositif servant à immobiliser les grands animaux (chevaux, bœufs) pour pratiquer sur eux certaines opérations »! Oups, ça ne rigole pas!
C’est aussi :

Activité humaine exigeant un effort soutenu, qui vise à la modification des éléments naturels, à la création et/ou à la production de nouvelles choses, de nouvelles idées.

Ainsi, on comprend mieux comment un chômeur, qui est un sans-emploi, peut tout de même travailler[2]. En tant qu’indépendante, je travaille, bien que n’ayant pas d’emploi. De la même manière, on peut avoir un emploi, sans travailler pour autant : on parle alors d’emploi fictif et non de travail fictif[3] La différence entre travail et emploi, c’est la brêche par laquelle s’est engoufrée la précarité, cet état particulier du travailleur qui est jeté après emploi.

C’est aussi pour cela que le chômage n’est pas la simple absence de travail, mais bien la privation de l’emploi. Et dans un tissu social où la solidarité nationale repose sur le salariat, ne pas avoir d’emploi appelle une sanction immédiate : l’exclusion. Ne pas avoir d’emploi, c’est sortir du système social et atterrir directement dans la caste des intouchables. C’est échapper aux processus de solidarité pour se retrouver soumis à la charité. Là aussi, il y a une grosse différence sémantique entre solidarité et charité. Dans un cas, nous donnons tous en fonction de nos moyens pour garantir la satisfaction des besoins de tous. Dans l’autre, il est laissé à la discrétion des privilégiés de décider ce qu’ils donneront à leurs bons pauvres[4].

Finalement, rien de mieux qu’un bon dico pour se réapproprier des mots qui ont été vidés de sens à force d’être jetés en patûre à des cerveaux nettement trop disponibles.

Notes

[1] Là aussi, gare aux mots : préférer clochards ou mendiants à SDF, sigle visant à normaliser et atténuer la réalité de ceux qui sont contraints de vivre dans la rue!

[2] Comme on peut le vérifier dans les chiffres du chômage, en moyenne, chaque mois, un tiers des chômeurs travaille!

[3] À moins que l’on admette qu’un travail peut ne servir à rien, ne rien produire, auquel cas, certains contrats d’insertion payés peau de balle dans un pur objectif occupationnel pourraient être assimilés à du travail fictif!

[4] Pour apprécier la différence entre solidarité et charité, lire l’indispensable témoignage de Victorine!