C’est l’histoire d’un mec qui doit se faire retirer la prostate.

Je ne sais pas grand chose de la prostate, si ce n’est que je n’en ai pas et que quand un homme doit se faire enlever la sienne, ça déclenche très rarement chez lui une euphorie sauvage. Autrement dit, je ne pense pas que l’ablation de la prostate soit du fait du patient, d’autant que cela touche à la virilité (ou tout au moins à l’idée qu’on s’en fait) et à l’incidence du temps qui passe sur celle-ci.

L’autre jour, nous levions donc le coude à la santé de celui-qui-partait-se-faire-opérer et serait donc absent une petite quinzaine de jours. C’est ainsi que j’apprenais qu’il s’agissait d’une prostatectomie fort laborieuse à obtenir. Effectivement, celui-qui-devait-se faire-opérer nous avait déjà fait le coup du testament de dernière minute 15 jours auparavant, puis était resté parmi nous sans autre forme de procès. Je lui demandais donc les raisons de cet étrange ajournement.

Rabattage sauvage

Suite à une prescription du généraliste, parcours coordonné de soin oblige, celui-qui-avait-un-problème-de-prostate prit tout naturellement rendez-vous avec le service urologie le plus proche, c’est à dire celui de Mont-de-Marsan, à 45 minutes de chez lui, car rationalité des soins oblige, tout ce qui n’est pas ambulatoire a été concentré dans les hôpitaux départementaux. Bref, il fait le trajet, rencontre le chirurgien et l’anesthésiste sur place, subit les examens pré-op, se fait notifier son entrée en soin et la date d’intervention et revient au bled pour régler les derniers détails de sa succession autour d’un bon verre de cidre.

Sauf que trois jours avant l’intervention, le secrétariat l’informe de l’annulation de l’intervention, car le chirurgien ne peut faire le déplacement depuis Bordeaux.

Je ne pensais pas que l’ablation d’une prostate fusse une si grande affaire qu’il faille faire venir un chirurgien de la métropole régionale pour cela. Quand on nous avait vendu les regroupements médicaux départementaux, c’était en prêchant pour une montée en compétence des praticiens concentrés. Je m’étonne donc du fait qu’il n’y ait pas sur Mont de Marsan un seul chirurgien capable de retirer un vulgaire bout de viande, même si on admet que la prostate est un noble morceau. Mais notre ami ne s’est pas plus étonné que cela. La secrétaire lui a donc proposé non pas un report de l’intervention, mais tout simplement de reprendre rendez-vous avec le fameux médecin et être soigné directement dans la clinique bordelaise où il exerce.

Voilà donc celui-qui-devait-lourder-sa-prostate parti pour 2h30 de route pour… un nouvel examen pré-op. Le fait qu’il en ait déjà passé un 15 jours auparavant ne semble pas être entré en ligne de compte et voilà pour le trou de la Sécu dont on nous rabâche les oreilles et dont nous portons honteusement la responsabilité, nous, sales patients arrogants!
Il revoit l’anesthésiste qui n’a pas du apprendre grand chose de plus que lors de la précédente visite.
On peut admettre qu’il ne s’agissait pas du même. Je pensais naïvement qu’un anesthésiste avait suffisamment usé ses guêtres à l’école pour parvenir à déchiffrer le dossier pré-op rempli par un collègue. Par exemple, lors de la visite qui précéda mon accouchement, j’avais rencontré l’anesthésiste présent, lequel avait transmis mon dossier à celui de garde le Grand Jour… Mais une fichue prostate a l’air bien plus alambiquée à sortir qu’un bébé.

La visite se passe bien. Hop, hop, hop, feuille de soin et petits papiers avant d’enchaîner avec la visite pré-op du chirurgien. Et là, au milieu de la paperasse… LE CHOC!
Un petit papier de rien.
Une feuille toute simple ainsi intitulée : Prime de notoriété.
Montant : 300€.
Rapide coup de fil à la mutuelle qui ne prend pas en charge, manquerait plus que ça!

Il se serait s’agit de moi, déjà, je n’aurais pas été à Bordeaux pour une opération de base. J’aurais demandé des explications dès l’annulation de rendez-vous. J’aurais gueulé comme un putois et refusé de partir dans un autre établissement, éloigné, sans un surcroît d’explications sensées et rationnelles. Admettons le stress et cette forme de légitimité supérieure que le titre de docteur peut conférer aux choses les plus absurdes aient convaincu celui-qui-ne-savait-plus-que-faire-de-sa-prostate, de se plier à ce genre de caprice. Mais pour ce qui est de cette prime à la noix, sortie du fond du slip sans aucun accord préalable, même oral, au terme d’un périple complètement injustifié, si quelqu’un m’avait tendu ce genre de papelard, je pense que j’aurais vu rouge, que je lui aurait fait plier en 4 sa demande de racket et que je lui aurais assuré que pour ce qui est de sa notoriété, je pouvais m’en occuper moi-même, et gratos avec ça!
Mais voilà, celui-qui-en-a-gros-sur-la-prostate a déjà fait un long chemin, a peut-être envie d’en finir rapidement, a assurément plus de moyens que moi et probablement plus de respect aussi pour un certain sens de la hiérarchie sociale protocolaire. Il ne s’imagine pas un seul instant refuser ou décommander le gredin suivant. Parce que je ne surprendrai personne en annonçant que le chirurgien, qui doit être fort connu dans son pâté de maison, a aussi exigé sa prime de notoriété et qu’elle était de plus de 600€.

Et voilà comment celui-qui-aurait-mieux-fait-de-s’arracher-la-prostate-avec-les-dents s’est fait soulager de près de 1000€, comme ça, en à peine plus que le temps de l’écrire ici.

Au moment d’être admis à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité.
Mon premier soucis sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux.
Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leur convictions. J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité.
J’informerai les patients des décisions envisagées, de leur raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences.
Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me le demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire.
Admis dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. Reçu à l’intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers et ma conduite ne servira pas à corrompre les mœurs.
Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément.
Je préserverai l’indépendance nécessaire à l’accomplissement de ma mission. Je n’entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux les services qui me seront demandés.
J’apporterai mon aide à mes confrêres ainsi qu’à leurs familles dans l’adversité.
Que les hommes et mes confrêres m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes prommesses ; que je sois déshonoré et méprisé si j’y manque.

Serment de l’Ordre des médecins, version avril 1996.

(…) Je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité dans l’exercice de la Médecine. Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent et n’exigerai jamais un honoraire au-dessus de mon travail. (…) Serment de l’Ordre des médecins, extrait, version juin 1976.

L’insécurité sociale

Au-delà de la question de l’éthique médicale ou de la valeur réelle de l’acte d’un médecin, même de renom, cette histoire pose toujours la même question que pratiquement toutes les autres histoires de ce blog : celle du modèle de société que l’on nous impose, que l’on nous amène à trouver naturel.
Celui-qui-ne-doit-plus-avoir-de-prostate-à-l’heure-qu’il-est, en acceptant de payer cette sorte de dessous-de-table officiel, accepte implicitement la mise en place d’une médecine à plusieurs vitesse, où on en a pour son argent. Il y a ceux qui peuvent sortir 1000 € euros au débotté en une seule journée et les autres.

"Il m’a bien expliqué, je vais avoir le droit à une opération soignée, en coelioscopie, en faisant bien attention aux nerfs et aux autres organes qui entoure la prostate, un truc vraiment bien".

Pourquoi, le mec qui ne peut pas payer, c’est un étudiant qui se le fait à hache?

Jusqu’à présent, qu’un chirurgien, par défaut, fasse bien son travail, me semblait être la moindre des choses.
On peut se dire que les choses changent, qu’il est normal que pour avoir mieux, on paie plus… Et s’il s’agit de la vie de ton môme, tu vas trouver ça normal aussi? Comment se fait-il que jusqu’à présent, chacun avait en fonction de ses besoins et payait en fonction de ses moyens? Les médecins vivaient-ils moins bien? Nos parents valaient-ils mieux que nous pour avoir le droit à une médecine universelle de qualité? Devrons-nous vraiment accepter que tout, absolument tout soit rabotté vers le bas?
Les 1000 € de celui qui s’est fait escroqué sa prostate vont-ils servir à rendre le praticien meilleur? Ou contribuer à payer le 4×4 de madame pour son shopping? Ou ce vison qui va faire pleurer de rage madame Cardio? Ou l’abonnement permanent au Rotary Club?
Surtout que le gars est déjà passé à la caisse. Via la Sécu. 2 fois d’affilée. Plus la mutuelle. Plus les petits frais annexes que la clinique ne manquera pas de facturer.

Et si demain, on trouve un œuf de pigeon dans le crâne de ma gosse? Et si c’est une question de vie ou de mort? Et si on me demande 20 000€ de prime de "c’est-le-tarif-si-tu-veux-sauver-ta-morveuse"?
Qui restera tranquillement assis sur son cul en couinant : putain de système qui fait que mon gosse va mourir parce que je ne suis pas pourri de thunes alors que nous disposons des moyens et de la technologie nécessaires pour le sauver!? Qui va accepter de laisser de dégrader ou souffrir ou mourir un être cher pour une question de pognon?
Nous savons tous que nous ferons n’importe quoi pour aider ceux que l’on aime face à la maladie. Et c’est ainsi que l’on découvre qu’il existe une étrange corrélation entre l’insécurité, la délinquance, la criminalité qui règnent dans un pays et le niveau de sa couverture sociale. Plus on abandonne une majorité de gens à la misère, à la précarité, à l’insécurité sanitaire, et plus la violence explose. Ce n’est pas moi qui l’invente. Je crois même qu’il existe une étude très sérieuse qui a précisément fait ce parallèle : plus d’inégalités, moins de soins engendrent plus de violence.[1]

Maintenant, le jour où vous vous retrouverez devant un médecin qui veut vous taxer d’une surfacturation quelconque de son travail, pensez au type de société dans lequel vous souhaitez voir grandir vos gosses et envoyez-le chier!

Notes

[1] Je n’arrive plus à mettre un clic de souris sur ce rapport : si quelqu’un peut me passer les références…