A 7 ans, elle gardait les oies. A 10 ans, elle gardait les vaches. A 14 ans, elle faisait les ménages chez les autres. A 21 ans, elle partait faire bonniche à la capitale.
Il s’agit de ma grand-mère, bien sûr.

Aujourd’hui, elle a 95 ans et après 58 ans de labeur, elle a le droit à à peine plus que le minimum vieillesse. Elle vit dans la maison de retraite de mon bled, un truc refait à neuf mais qui sent tout de même la soupe de légumes et l’humanité finissante.

C’est une paysanne gasconne qui a eu le destin de beaucoup d’autres. En moins bien. Ainée d’une famille pauvre de 8 enfants, sa vie s’est toujours déroulée sur une voie étroite. Travail précoce, école fréquentée avec parcimonie, la seule perspective quand on a des parents métayers, c’est à dire des paysans qui ne possèdent même pas leur terre, c’est partir se vendre à la ville.

J’en parlais avec mon marchand de légumes, hier, au marché du bled. Sa mère à lui aussi, elle a eu ce genre de vie. Sauf qu’elle a épousé un gars du pays qui avait de la terre. Elle venait du même village que ma grand-mère.

"Enfin, être bonniche à l’époque, c’était autre chose que maintenant. Ceux qui partaient à la ville, au bout de 5 ans, ils avaient économisé assez pour se payer leur terre. Et au fil du temps, ils construisaient leur maison, leur ferme, puis ils rentraient au pays. Aujourd’hui, ça ne risque pas d’arriver à quelqu’un qui fait bonniche![1]"

Bien des fermes gasconnes ont été financées de la sorte. Le retour au pays. C’était du temps où quand on bossait, ça payait quand même un peu. "Même à nettoyer la merde des autres", comme le dit encore ma grand-mère.
De bonniche, elle passe concierge, c’est l’ascension sociale. Avec l’argent économisé en vivant dans la loge, elle arrive à se payer un appartement dans les étages. Un 2 pièces cuisine dans un immeuble de standing à Clichy. En le vendant, elle devrait pouvoir se payer une maison au pays, pour ses vieux jours. Mais voilà, elle s’est mal mariée. Avec un titi parisien. Beau gosse, belle gueule. Un sosie de Jean Gabin. Grande gueule, râleur, buveur, joueur et coureur de jupons. Il ne garde jamais une place. Heureusement pour lui, quand on claque la porte d’une entreprise le matin, le soir on a déjà une nouvelle embauche.
Drôle d’époque où les bonniches s’enrichissent et le chômage n’existe pas.

Finalement, ils vendront l’appartement fin 70, quand l’immobilier est au plus bas. Le vieux temporise l’achat de la maison. Rien n’est assez bien pour lui. Il joue le fric aux courses. Le magot s’érode pendant que l’immobilier remonte. C’est comme cela que ma grand-mère se retrouve au final dans une maison de retraite au-dessus de ses moyens, à demander l’aide sociale départementale pour payer la différence entre sa retraite (autour de 780€/mois) et sa chambre (12 m² pour au moins 1200€/mois).

Tout à l’heure, j’irai la voir avec la naine, son arrière-petite-fille. Comme tous les dimanches. Je raconterais un jour à ma gosse la vie de son aïeule. L’histoire de cette gamine gasconne qui, à 7 ans, se levait avant le soleil pour aider sa mère à préparer les plus jeunes, qui chaussait ses sabots fourrés de paille et qui partait dans la nuit pour aller bosser à la ferme du maître, avec un peu d’eau vinaigrée et un bout de pain sec frotté à l’ail en guise de repas.

Bonne fête, Mémé!

Notes

[1] C’était la minute Borloo!