Bien plus qu’un improbable agglomérat humain, la file d’attente est un objet sociologique à part entière et un désagrément de la vie quotidienne quasiment incontournable.


La file d’attente fait tellement partie de notre vie que nous ne pensons même pas à remettre en cause son existence. Nous en avons tous intériorisé les règles d’usage implicites, bien mieux que nous ne le ferons jamais avec le Code de la route. La file d’attente est-elle le début de la civilisation ou l’expression codifiée de la loi de la jungle ? Quoi qu’il en soit, c’est par essence l’une des petites contrariétés de la vie quotidienne la plus communément partagée.

Loi des caisses de supermarchés

Soyons clair, les courses au supermarché, ce n’est pas la joie. Déjà que dans les rayons, à cause des malotrus qui laissent leur chariot totalement en travers de la travée, ça ressemble plus à une course de stock-car qu’à une promenade de santé, que le truc que vous vouliez est en rupture de stock et que votre nain en a marre de vivre au bout de 10 minutes de quinzaine commerciale, alors, pensez donc à l’arrivée aux caisses !
À ce moment, vous en avez déjà plein le dos de la soupe musicale saturée, de la foule. Vous avez perdu un temps fou à comparer les prix au kilo et à lire les étiquettes d’ingrédients écrites en pattes de mouche, histoire de savoir si on vous vend du chocolat ou du chocogras, bref, vous voulez revoir la lumière du jour au plus vite. Et vous devez passer la dernière épreuve : les caisses. Ce qui implique de savoir choisir la bonne caisse, celle qui va vite ! Sachez qu’il existe des gens dont le boulot est de modéliser le fonctionnement des files d’attente et que lissé sur une période plus au moins longue, on peut dire que toutes les files d’attente se valent en terme de débit. Sauf que vous, vous savez qu’il n’en est rien.

En approchant de la zone clé, vous commencez déjà à évaluer stratégiquement le temps d’attente prévisible sur un lot de caisses que vous présélectionnez en fonction de la queue qui s’y agglutine déjà. Vous éliminez les caddies trop remplis, les files trop disparates (5 personnes avec 3 trucs, à cause du paiement, ça prend plus de temps d’un gros caddie), les vieux (paient le plus souvent en liquide et cherchent pendant des plombes l’appoint exact au fond du porte-monnaie). Vous finissez par choisir, rapidement, le meilleur compromis, tout en évitant de vous faire griller par un caddie plus véloce que le vôtre. Vous évaluez la position de clients-repères dans les autres files, parce que fondamentalement, vous savez déjà que vous avez fait le mauvais choix.
Le gars devant vous n’a pas pesé sa tomate et ne parle que le hollandais, du coup, le caissier déserte son poste pour aller peser le fruit[1] plutôt que s’escrimer à expliquer les subtilités du code-barres en flamand. La nana qui avait l’air si dynamique est une obsédée du bon de réduction. Elle vient d’en sortir une liasse de sa poche et compte bien les faire tous passer, il suffit de regrouper ses courses par lot. Il y a aussi ceux qui refusent de comprendre que les chèques sont préremplis automatiquement et persistent à tout rédiger d’une belle et lente écriture. Et pendant ce temps, vos clients-témoins ont déjà quitté le supermarché, certains sont probablement déjà chez eux, alors que vous tentez désespérément de faire patienter votre gosse en surchauffe qui menace à tout moment de se transformer en gremlin alors que vos congelés commencent à goutter piteusement.

La resquille

(n. f.) Etym. Déverbal de resquiller.

Action qui consiste soit à éviter de payer pour un spectacle ou un moyen de transport, soit à passer avant son tour dans une file d’attente.
Ce terme, comme le nom resquilleur qui lui est associé, n’a rien perdu de sa vitalité dans la langue familière. «C’est difficile de resquiller au cinéma en passant par la sortie de secours, ils ont mis des caméras.» «À la queue les resquilleurs !»)

Déjà que poireauter dans une file d’attente peut user les nerfs du plus zen d’entre nous, mais quand en plus les resquilleurs s’en mêlent ! Que ce soit de la resquille à la gueule ou le fruit d’une stratégie particulièrement élaborée, la resquille énerve, c’est la négation de la règle tacite fondamentale de la file d’attente : premier arrivé, premier servi ! En ce sens, la file d’attente est l’anti loi de la jungle qui, elle, favorise le plus fort ou le plus rusé.

  • La reptation : le resquilleur est arrivé après vous (comme d’habitude) et par une succession de petits mouvements furtifs, de glissements sournois de semelles, de changements subtils de jambes d’appuis, il tente de vous remonter dans la file, centimètre par centimètre. Un non moins furtif grand pas de côté peut mettre fin à son assaut qui fait l’apologie de la course de lenteur. Ne pas hésiter à balancer un regard noir ou un léger coup d’épaule.
  • La bonne copine : elle est souvent très loin derrière vous, mais rien ne l’arrête. Elle connaît toujours quelqu’un de très proche du but. Se précipite à grands cris vers son objectif, s’y incruste avec moult embrassades bruyantes et se lance dans une discussion à bâtons rompus tout en tournant volontairement le dos au reste de la file. Pratiquement imparable, sauf si la personne juste après a le courage de renvoyer fermement et poliment la rusée à sa place initiale.
  • La petite vieille : c’est le super combo imparable. Je me suis déjà fait avoir une fois, c’est terrible. Elle arrive en tremblotant sur ses jambes mal assurées, avec un petit paquet de jambon blanc sous cellophane. Elle prend sa place dans la file tout en repérant d’un œil humide une bonne poire comme moi. Qui a envie de faire une BA du jour. Qui propose à la petite vieille de prendre la place devant elle dans la file avec un grand sourire autosatisfait. Qui s’effondre quand la petite vieille se redresse, se retourne et appelle sa copine au caddie plein, bien planquée derrière une tête de gondole. Et pendant que vous broyez du noir en vous jurant qu’on ne vous y reprendra plus, les deux copines se tapent sur les cuisses en se payant votre fiole. Imparable. Rend méchant et antivieux.
  • Le franc-tireur : plus rare, demande une grande maîtrise de soi et une confiance à toute épreuve. Il arrive à grandes enjambées, l’air décidé, taillant sa route sans coup férir, droit au but, direct sur l’objectif. C’est l’effet de surprise qui joue en sa faveur. Le temps que les autres se ressaisissent, il a déjà atteint le guichet ou la caisse, il occupe la place. Il ignore superbement les protestations, toise froidement les redresseurs de torts. Le seul allié, c’est le caissier, qui peut le remettre fermement à sa place.

La liste des techniques de resquille est bien sûr sans fin. Comme le temps que vous perdez chaque jour de votre vie dans une quelconque file d’attente.

Les guichets de l’administration

Légendaires, les files d’attente des administrations ! Même si les téléprocédures tendent à nous éviter de plus en plus de déplacements inutiles, il reste encore bien des services où la file d’attente est clairement une stratégie d’élimination des usagers les moins résistants.
Je me souviens encore avoir renouvelé ma carte d’identité à Paris. Le commissariat de mon quartier étant en travaux, j’ai dû aller à la Préfecture de Police de Paris. Le premier jour, je suis arrivé une heure après l’ouverture : il y avait une queue phénoménale sur le trottoir et un gars qui remontait la file en proposant un ticket d’attente pour le lendemain. Je n’en croyais pas mes yeux, jusqu’à ce que je vois la file d’attente des titres de séjour un peu plus loin, le truc à vous encourager à devenir clando.
Je reviens le lendemain, une heure avant l’ouverture et il y avait déjà une queue pas possible. Le gars aux tickets de la veille prévient qu’il y a une demi-journée d’attente. J’ai déjà grillé deux jours de congé, je reste donc, avec la perspective de passer des heures debout, sans boire, ni manger, ni aller aux toilettes. Le temps passe. Vers 14 heures, le gars aux tickets annonce que c’est fini pour la journée. Je suis verte. En repartant, je vois un panneau qui indique le guichet des passeports. Il y a des toilettes et 30 minutes d’attente en salle climatisée. C’est 350 francs (c’était du temps des francs), mais au moins, c’est possible !

L’autre truc de fou, c’est la CAF. Toujours à Paris, dans le 13ème. Faut le vivre pour le croire. Dès les premières heures du jour, il y a une queue sur le trottoir. Au bout de la fille d’attente, la porte d’entrée, avec un gars qui distribue des tickets d’attente… pour accéder à la salle d’attente. Où l’on peut prendre un ticket numéroté, donnant le droit à une place assise, quand il y en a une qui se libère. Au bout d’un temps incroyablement long, un siège a dû se libérer, je peux entrer dans la salle d’attente et m’asseoir. C’est comme un hall de gare, peut-être 50 sièges, sûrement plus. En face, 5 ou 6 guichets. Et seulement trois d’ouverts. Dont un par intermittence. Pour les deux qui restent, il y a un gars austère qui fait son boulot raisonnablement et une montagne de graisse et de haine qui parle fort, insulte les gens, et se vante de les faire pleurer. C’est Kafka ! Une chance sur deux. Mon numéro est appelé par le tonneau de saindoux. Qui m’explose sa connerie à la face, sa revanche de guichetière frustrée et me fait comprendre que mon allocation logement pour étudiante pauvre, je vais pouvoir m’asseoir dessus, de la même manière qu’elle étale son gros postérieur flasque sur sa pile de dossiers en souffrance. Elle n’aura pas mes larmes. Je reviendrai le lendemain pour tenter ma chance avec un autre guichetier. Le lendemain, quand j’ai compris que j’avais encore tiré le mauvais numéro, j’ai échangé mon ticket avec une pauvre fille qui a fini par pleurer. Pas glop. Je hais les administrations qui autorisent, voire favorisent ce type de comportement.

La file agglomérante

Alors ça, c’est une spécialité locale ! En dehors de mon bled, je n’ai jamais rien vu de pareil.

En fait, quand vous voulez entrer chez le boucher ou le boulanger, vous vous heurtez à une file compacte, face contre la vitrine, porte d’entrée bloquée. Si vous réussissez à entrer, vous découvrez alors que le magasin est vide. Sauf 4 ou 5 personnes, collées contre la porte d’entrée. Et quand il y en a un qui sort, les autres n’avancent pas. Du coup, vous restez collé contre la porte. Jusqu’à ce que quelqu’un d’autre arrive, en vous ouvrant la porte dans les reins. Et se contorsionne pour se glisser entre vous et la vitrine. C’est ahurissant ! Ça n’a pas de sens.

L’autre jour, je suis arrivée chez le boucher avec un grand sourire carnassier de circonstance. J’ai ouvert la porte en défonçant gentiment le dos de celui qui était coincé juste devant. J’ai beuglé un joyeux et tonitruant « bonjour tout le monde !« . Du coup, tout le monde s’est tourné vers moi pour marmonner entre les dents un pénible « gnongnour« . Et là, crac, profitant de cette attention que j’ai su si habilement concentrer sur moi, j’ai enchaîné par un aimable, joyeux, poli mais ferme : « vous pouvez avancer, s’il vous plait, pour laisser de la place pour les suivants« ! Arf, totale jouissance que le spectacle de tous ces yeux ébahis par l’audace d’une telle proposition, noyés d’une totale incompréhension devant cette remise en cause frontale de trois générations de pratique de file d’attente absurde ! Mais ce n’était rien par rapport à la plénitude totale que j’ai éprouvée quand l’étrange file s’est ébranlée d’elle-même, un peu contre sa volonté, s’est avancée dans le magasin, libérant enfin la vitrine et la porte d’entrée.

Des petits pas pour l’humanité, une grande victoire pour moi !

Notes

[1] Si, si, la tomate est un fruit