Finalement, je n’ai pas tant que ça parlé du référendum, même si c’est devenu l’obsession française n°1. Petit retour sur mon parcours du NON, avant d’aller voter.

Ceux qui suivent un peu le Monolecte savent que ma grand-mère est à l’hôpital, dans un service de médecine générale qui ressemble à s’y méprendre à un service de gériatrie. Mais cela sera l’objet d’un autre billet.
Toujours est-il qu’en arpentant les couloirs du centre hospitalier, j’ai pu saisir des brides de conversation qui coulaient des portes entr’ouvertes, comme celle où deux vieux bien mal en point trouvaient quand même la force de s’engueuler :

  • Pour moi, c’est sûr, si je pouvais, je voterai contre
  • Mais t’es idiot, t’a rien compris, il faut de la concurrence. Comment tu veux que les entreprises se débrouillent sans concurrence?

Le meilleur côté de ce référendum, c’est que les assertions qui prétendent que les Français sont des veaux qui se désintéressent de la politique sont définitivement discréditées. Car s’il n’est pas toujours très bien mené dans les médias, le débat démocratique autour du TCE fait rage entre les Français : autour des machines à café, dans les magasins, les soirées entre amis, les repas de famille, tout le monde ne parle plus que de ça. C’est une bonne nouvelle en soi!

L’idée du référendum

De prime abord, l’idée d’un référendum est d’essence hautement démocratique : on demande son avis au peuple tout entier, on privilégie la démocratie directe, participative sur la démocratie représentative qui est notre mode normal de fonctionnement.
La question de départ est simplissime : acceptez-vous ou non ce Traité établissant une Constitution pour l’Europe? C’est tout! Il n’est pas question de la place de la Turquie dans l’Europe ou de ce que l’on pense de Raffarin. Par défaut, le seul débat possible et légitime doit se situer sur le contenu du texte. Et c’est là que ça commence à déconner. Car il s’agit bel et bien d’un texte pratiquement incompréhensible au commun des mortels, un truc alambiqué, lourd, fouillu, avec des renvois, des commentaires en fin de pavé, des protocoles, des annexes, un bousin de juristes, fait par et pour des juristes. Du coup, on se demande pourquoi avoir soumis ça au référendum, qui est sensé être une réponse simple (souvent binaire) à une question simple. Assez rapidement, les hommes politiques expliquent que ce référendum est une petite formalité de rien, la compile de 50 ans d’histoire commune, de traités empilés, qu’il suffit de signer en bas de la page et que tout ira bien. Alors pourquoi convoquer le peuple?
Puis, la progression du non aidant, le discours a changé, et on nous a promis les pires maux si nous ne votions pas oui : si, effectivement, le non serait une catastrophe, une apocalypse, le déluge et le début de la troisième guerre mondiale réunis, pourquoi diable avoir choisi le mode référendaire? Pourquoi jouer avec nos vies, rien de moins?

Pourquoi un référendum s’il n’y a qu’une réponse possible?

Un étrange débat

Au départ, donc, pas question de débat. C’est une formalité, on dit oui, et on remballe. De toute manière, de quoi devons-nous discuter? Les médias, TV, journaux ou radios, les hommes politiques, de droite comme de gauche, tout le monde reprend en cœur : c’est oui qu’il faut voter, parce que c’est bon pour nous. Je dois donc être idiote, parce que chaque fois que quelqu’un se pointe vers moi, avec un truc caché dans le dos, en me disant : "t’inquiète, c’est pour ton bien!", j’ai tendance à me méfier et à chercher à savoir ce qu’il peut bien avoir dans le dos.
Le débat est finalement né sur le net, quand les gens un peu arriérés comme moi se sont dit qu’il fallait peut-être mieux arrêter de croire tout le monde sur parole et se coltiner le texte directement. Et le texte s’est trouvé être surtout accessible sur le net. Le net où, loin du consensus des médias de masse, les gens ont commencé à lire et commenter le texte, à en souligner la construction, à débattre sur le fond. Et plus le débat off s’est amplifié, plus le non est monté dans les sondages.
Sur les médias officiels, le débat était au mieux en panne, au pire biaisé par le parti pris évident des "journalistes". Et quand enfin, il a bien fallut sortir du bois pour les tenants du oui, le débat a pris la tournure d’un lynchage médiatique du camp du non et d’un catastrophisme enÔrme. Ainsi donc, loin du débat nécessaire sur le texte, on a appris que le camp du non, c’était forcément un ramassis disparate d’extrémistes de tous poils, foncièrement anti-européens et rétrogrades. Et qui si le non l’emportait, ce serait finalement un grand bond en arrière, le repli, la frigidité!

Ensuite, comme il a bien fallu parler un peu du texte, on a expliqué quels morceaux choisis lire (Giscard a même donné sa petite liste, à se demander pourquoi il s’est échiné si longtemps à rédiger tous les autres…) pour bien comprendre, on s’est réfugié derrière la Charte des Droits Fondamentaux, en omettant de parler de l’Acte final qui en limite fortement la portée et en dénature l’esprit. En fait, le manque d’arguments de fond sur le texte des partisans du oui a fini par faire douter dans leur propre camp.
Le traitement de l’information autour du référendum pose la question de la validité même des médias de masse, appartenant à des intérêts financiers qui se sont clairement positionnés. Ainsi, on peut voir des journaux de référence comme LE MONDE se commettre dans de la manipulation de bas étage.
Si le camp du non est stigmatisé, que penser de celui du oui, où l’on voit le MEDEF se présenter comme un défenseur de la France contre l’ultralibéralisme?

Un modèle de société

Pour l’instant, la France se déchire entre deux camps qui s’invectivent copieusement : les oui-ouistes contre les tenantsdunon. Ceci stérilise de débat, le vide de sa substance. Cela détourne du véritable enjeu : l’examen approfondi du texte et la discussion autour du modèle de société qu’il nous propose à tous et à nos enfants.
Si je trouvent odieux les amalgames qui sont fait entre le NON et l’anti-européanisme, le NON et le Le Penisme, le fait que les tenants du OUI se sentent légitimés à traiter leurs adversaires de fascistes, je trouve tout aussi désastreux les jugements de valeur qui font des personnes qui votent OUI des crétins à la tête pleine d’eau, des suppôts du MEDEF. De la même manière, je récuse les appels à voter contre Raffarin et Chirac. C’est idiot, inutile et contre-productif. Je pense personnellement que beaucoup de personnes s’apprêtant à voter OUI sont sincères, convaincues que ce texte porte en germe de véritables progrès et l’espérance d’un monde meilleur et plus juste. Elles ont juste été trompées par notre élite, tant intellectuelle, médiatique ou politique, élite qui s’auto-reproduit dans une caste bien déterminée et qui ne recherche rien d’autre que la consolidation de sa position dominante, de ses intérêts particuliers.

La question n’est pas de sanctionner notre gouvernement, de savoir qui est avec qui et contre qui, mais de donner notre avis sur un modèle de société que l’on nous demande de valider. Rien d’autre.

Or le modèle qui nous est proposé est un modèle effectivement libéral, où la place de l’Homme est inféodée à la toute-puissance économique, où le mode normal de fonctionnement est la concurrence, où le marché domine tous les autres aspects de la vie quotidienne. Il s’agit là du prolongement, de l’amplification même d’une vision du monde construite sur des modèles économiques épurés qui ne rendent pas compte de la complexité même d’une société humaine. Il s’agit là de conforter et de renouveler pour une durée indéterminée un mode de gestion politique de la société qui nous est appliqué depuis plus de 20 ans avec les résultats que l’on connaît tous : aggravation de la pauvreté due à la progression constante du chômage de masse, aggravation des inégalités, détérioration du niveau de vie de la classe moyenne laborieuse, déconstruction du modèle de société solidaire et sociale élaborée au lendemain de la seconde guerre mondiale par ceux-là même qui avaient lutté pour la paix et un monde meilleur.
Le bilan catastrophique de 20 ans de gestion d’inspiration ouvertement libérale, des gouvernants tant de droite que de gauche devrait amener tout un chacun à légitimement rejeter ce modèle de société qui profite à une petite caste de possédants ou détriment de tout le reste de la population.
Or, nulle remise en question. Nulle interrogation. Il faut juste continuer d’avancer, encore et toujours, même sans perspective. Si la situation est si mauvaise, c’est parce que le libéralisme n’a pas pu aller jusqu’au bout de sa logique, parce qu’il n’est pas suffisamment débridé. Alors que 20 ans d’échec aurait suffit à discréditer n’importe quel autre modèle, si ce n’est que celui-ci profite clairement à ceux qui nous gouvernent et nous informent.

Aux urnes citoyens!

Au final, le référendum m’apparaît comme l’expression de la piètre idée que se font de la démocratie ceux qui nous gouvernent. Forts de leur mainmise sur les médias, ils pensaient effectivement que nous faire voter OUI, dans le sens de leurs intérêts, serait une simple formalité, tant nos cerveaux disponibles ne demandaient plus qu’à être téléguidés jusqu’au fond des isoloirs.
L’idée derrière tout ça n’était probablement pas de nous demander notre avis sur une construction européenne qui se fait (au mieux) sans nous depuis 13 ans, pour ne pas dire contre nous. C’était plus sûrement d’obtenir notre approbation unanime pour le lavement que l’on nous prépare manifestement. C’était, finalement, nous faire approuver par avance la politique que le traité entend mettre en place, une politique de tous contre tous, d’une supra loi de la jungle, où les plus faibles seront éliminés, les plus forts confortés et les autres écrasés par le mythe de la concurrence heureuse. Et quand, effectivement libérée de toute contrainte, la politique libérale montrera sa finalité réelle qui n’a jamais été le bonheur des peuples, ils pourront répliquer à ceux qui trouveraient la potion un peu trop amère :

 Ben quoi? C'est bien vous qui l'avez voulu! 

Maintenant, à chacun de faire son choix en son âme et conscience, à chacun de mesurer les enjeux réels et sous-jacent de ce scrutin et de faire ce qui est juste pour soi, mais aussi pour tous, citoyens d’aujourd’hui et de demain.


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