Et voilà, notre bout de route nationale a enfin le droit à son décompte macabre, à ses cimetières de bas-côtés : les petites silhouettes noires sont arrivées!

Nous avons attendu longtemps, mais avec un peu de patience tout finit par arriver : la DDE a enfin planté les petites silhouettes noires sur le bord des 67 km de nationale qui nous sépare de la préfecture. Il faut savoir que le Gers est un département assez vorace en vies d’automobilistes, particulièrement celles des moins de 25 ans. En gros, de 15 à 25 ans, vous passez une décennie assez noire à enterrer vos copains de lycée, tout en vous interrogeant sur cette étrange fatalité qui s’acharne sur nous.
Devenue adulte, j’ai longuement parcouru ces 67 km de bitume. J’en connais chaque kilomètre, chaque courbe. J’y ai vu mourir des dizaines d’animaux, et quelques personnes aussi. Ce n’est plus une route, c’est un charnier.

En 5 ans, il y a eu 21 morts et une bonne centaine de blessés sur ces quelques dizaines de kilomètre, dont les 2/3 aujourd’hui ont été réaménagés pour l’IGG[1]. Cela fait déjà beaucoup. Mais quand on se penche sur les 14 derniers kilomètres de route, ceux qui vont probablement être déclassés prochainement en départementale, les 14 kilomètres à l’ouest de l’IGG, dont l’entretien laisse parfois un peu à désirer, on compte pas moins de 9 petits bonhommes macabres. 9 morts sur 14 kilomètres, c’est déjà pas mal, surtout que cela représente presque la moitié de tous les morts de la portion de nationale étudiée. Mais il faut se rappeler que la DDE a eu la bonne idée de ne recenser que ceux des 5 dernières années. Parce que s’ils avaient choisi de recenser les victimes des 20 dernières années, c’est bien simple, on ne pourrait plus voir le bas-côté.
On pourrait aussi pousser le morbide encore plus loin, et planter des petits fauteuils roulants, pour marquer ceux qui sont vivants mais encore marqués dans leur chair. Et ajouter le prénom, et l’âge, pour bien visualiser la perte que cela représente pour nous tous.

C’est macabre et c’est d’autant plus triste que je connais l’histoire de la plupart des petites silhouettes noires qui patientent au bord de la route. Comme je connais aussi beaucoup de drames trop anciens pour avoir pu être matérialisés de la sorte. Et bien sûr, je m’interroge sur l’objectif de ce chapelet morbide.

  • Faire réfléchir l’automobiliste pressé qui vient d’acheter un organiseur doté d’un GPS pour marquer l’emplacement des radars automatiques?
  • Faire comprendre aux acheteurs de 4×4 qu’ils conduisent un tank propre à décimer une famille entière en cas de choc?
  • Culpabiliser les patrons de discothèques ou de troquets qui laissent les mômes reprendre le volant bourrés en fin de soirée ou après la terrible troisième mi-temps?
  • Ou leur parents qui leur offrent des bagnoles neuves et rapides pour les 18 ans de leur chérubin?
  • Ou dédouaner les politiques qui ont toujours reporté à plus tard les aménagements des portions de route dangereuses?

Je m’interroge donc, tout en comptant silencieusement les petites silhouettes noires qui n’attendent plus rien au bord de la route.

Notes

[1] Le machin à faire passer des bouts d’Airbus A380