Discrimination positive

Peut-on revigorer l’idéal républicain de l’égalité des chances par la discrimination positive? L’IEP de Lille a tranché : ce sera non!
Cette information, passée inaperçue dans les médias il y a une dizaine de jours, est pourtant centrale : démonstration!

L’IEP de Lille a décidé de ne pas appliquer la discrimination positive pour les élèves issus des ZEP. Cette décision place le CA de l’IEP de Lille totalement à contre-courant des discours actuels qui ne cessent de chanter les louanges de la discrimination positive.

Le 26 février 2001, est mis en place une politique de discrimination positive destiné à faciliter l’accès aux IEP des étudiants issus des ZEP. Bien sûr, cette démarche a priori démocratisante énerve sérieusement les tenants d’une certaine idée de l’éducation élitiste, comme le syndicat étudiant majoritaire dans les IEP. Le concept a l’air bien sympathique au premier abord : sur un modèle américain, mettre en place un accès spécifique pour les étudiants issus des ZEP, afin de réparer les distorsions du système éducatif et de permettre un brassage républicain au sein de l’institution chargée de la formation des fonctionnaires. Mais dans discrimination positive, il y a tout de même le mot discrimination!
Comme aux États Unis, d’où vient cette idée de quotas, la discrimination a des effets pervers.

  1. Elle dévalue implicitement la valeur de celui qui en bénéficie[1]
  2. Elle crée une forme de concurrence déloyale entre celui qui rentre dans le quota et celui qui n’y entre pas, donc, une discrimination pure et dure[2]
  3. Elle permet surtout d’éviter de se poser la question de la nature même des inégalités qui précèdent la phase de sélection et la validité du système de sélection lui-même.

La discrimination positive permet donc surtout d’éviter la remise en question des inégalités créées par le système qu’elle prétend équilibrer tout en ayant l’air de vouloir changer les choses : c’est la pierre angulaire de la stabilité de la reproduction sociale des castes.

Il existe deux sortes de fonctionnaires : ceux qui sont vilipendés à longueur de temps par les médias, les politiques et une bonne partie de la population, et les autres, ceux dont on ne parle guère.
Les premiers, les fainéants, le mammouth à dégraisser, ce sont surtout la piétaille du service publique, les agents, les guichetiers, les profs, les infirmières, les facteurs, les cheminots, les flics, les assistantes sociales… toute la masse énorme de ceux qui par leur travail quotidien, au plus près des citoyens, permettent aux services publiques de fonctionner et de bien le faire. Ils sont le prolétariat de la fonction publique, ils sont en première ligne, indispensables, au service d’une certaine idée de l’intérêt collectif et ils sont le plus souvent montrés du doigt, dévalorisés dans leurs missions essentielles pourtant pour la République : la santé, l’école, l’ordre, l’énergie, les transports, le fonctionnement même de l’État et de nos institutions!
Les seconds sont l’élite de la nation, les meilleurs d’entre nous, hauts fonctionnaires, énarques, grands argentiers, ils occupent les postes clés de l’administration de notre pays, ce sont eux qui décident des modalités d’applications des grandes décisions politiques, ils siègent aux CA des plus grandes entreprises publiques et beaucoup d’entre eux font des aller-retour réguliers entre la vie de fonctionnaire et celle d’homme politique. En gros, ce sont eux qui ont le pouvoir et l’anti-chambre de ce pouvoir, ce sont les IEP.

Vu comme cela, on commence à mieux comprendre les enjeux liés au brassage social dans les Instituts d’Études Politiques.

Or, les IEP, comme toutes les filières d’excellence de l’enseignement français, se caractérisent par une belle homogénéité sociale : les enfants d’ouvriers, d’employés, d’agriculteurs s’y font particulièrement rares alors que les enfants de hauts fonctionnaires, de journalistes et autres personnages médiatiques, de cadres supérieurs ou dirigeants, du privé comme du public y sont légion. Les IEP, comme l’ensemble des Grandes Écoles françaises, posent la question de la validité de l’égalité des chances, de l’ascenseur social en ce qu’ils ne sont manifestement que les supports de la reproduction des classes sociales dirigeantes. Ainsi donc, ceux qui vont devoir décider demain du sort de la grande masse de la population de notre pays n’ont pas la moindre idée de la réalité du mode de vie des gens qu’ils auront à gouverner. L’essentiel de la classe politique, dirigeante et médiatique de la France vient de ces mêmes bancs où tous se sont côtoyés. L’existence même de la prééminence d’une seule classe sociale dans l’accès aux hautes fonctions pose la question de la réalité démocratique de notre pays, puisque finalement, nous n’avons le choix qu’entre les membres du même sérail.

Les IEP comme filtres sociaux.

En instaurant des quotas d’élèves issus d’autres couches de la population, on évite donc soigneusement d’aborder le problème des modalités d’accès démocratiques à un enseignement élitiste. Comment se fait-il que les classes populaires soient écartées quasi systématiquement de ce genre de cursus? Deux obstacles se dessinent :

Les trajectoires stratégiques : la connaissance qu’ont acquis les parents du fonctionnement du système éducatif détermine fortement la trajectoire scolaire des enfants. Dès les petites classes, les écarts se creusent : contournement de la carte scolaire, connaissance des établissements aux grandes performances pédagogiques, choix du privé. Ensuite, au collège, la connaissance des options permettant l’accès aux meilleures classes fait la différence. Les parents qui savent, guident leurs enfants sur les meilleures trajectoires, les orientent vers les filières élitistes dont les portes sont les classes prépa. Alors que les enfants des classes moyennes et inférieures n’ont pas l’idée de se diriger vers les filières d’excellence, parce qu’ils n’en connaissent pas l’existence. A eux, les formations professionnalisantes courtes, à eux les filières universitaires les moins prestigieuses.

La culture générale ciblée : Mais plus encore que les trajectoires scolaires, ce sont les concours d’entrée qui vont faire le tri, non pas en écartant les moins intelligents, les moins performants, mais tout simplement par la nature des savoirs que ces concours mobilisent et favorisent. La meilleure façon de favoriser votre gosse lors d’un test, c’est encore de lui poser les questions dont vous savez qu’il détient nécessairement les réponses. Le bon parcours scolaire, le bon milieu familial, avec les bonnes références, les bonnes lectures, voilà ce qui va vous donner LA culture générale[3] qui va vous permettre de réussir les concours d’entrée aux grandes écoles, dont les IEP. Le système est ainsi verrouillé : seuls les enfants des élites ont le savoir élitiste qui ouvre les portes des voies royales.

Donc, bien loin d’un problème de discrimination positive, de recours aux quotas, l’histoire de l’accès aux IEP en général et à celui de Lille en particulier ouvre deux champs d’investigation soigneusement évités jusqu’à présent :

  • La transparence du système éducatif général, afin de rendre visible à tous l’ensemble des trajectoires possibles en fonction des aptitudes et capacités réelles de chacun et non de son origine sociale.
  • La réforme du recrutement des élites, afin que la prime au bien né ne fasse plus la différence.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les réformes Fillon de l’Éducation Nationale ne vont pas du tout dans ce sens[4].

Notes

[1] Je me souviens d’un épisode de la série Larry et son nombril qui m’avait particulièrement marquée, où Larry rencontrait le dentiste d’un ami, dentiste aisé et noir. Larry lui sort alors un truc du genre : alors, c’était vous le quota?, ce que le dentiste prit fort mal comme on s’en doute. Dans cette réflexion, il y avait l’idée que dentiste noir = quota = moins bon!

[2] Pour l’accès à des écoles à numerus clausus, on comprend l’amertume de celui qui a le niveau d’entrée et qui réussit le concours, qui est écarté au profit d’un autre qui ne passe pas le concours et qui est donc forcément soupçonné d’être moins bon.

[3] En fait de test ou d’examen de culture générale, on devrait plutôt parler de détection de culture spécifique!

[4] Tous les enseignements qui sont de nature à consolider la fameuse culture générale vont devenir optionnels au profit d’un tronc commun purement utilitaire, propre à former des employés. La sélection va donc se faire encore plus tôt!

4 réponses
  1. jdor
    jdor dit :

    Article exemplaire en même temps que tragique. C’est criant de vérité ! La manipulation, dès les débuts du parcours scolaire, est patente et démontre une mentalité aussi déplorable que désastreuse !

    C’est la France entière qui est perdante dans ce genre de trafic de caste !

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  2. PAPYSTACHE
    PAPYSTACHE dit :
      " Quant on voit ce qu'on voit et quant on lit ce qu'on lit, on a bien raison de penser ce qu'on pense "

    Si tous les feignants voulaient se donner la main, qui c’est qui tiendrait mon verre ?

    ? combien d’entrées ce samedi, dans les discothèques ? Et combien dans les bibliothèques ? a cause du filtage ou de la discrimination positive?

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  3. Benoît
    Benoît dit :

    Bonjour, tout a fait d’accord pour le choix des trajectoires par les parents, en revanche pas du tout d’accord en ce qui concerne la « culture générale ciblée », du moins dans la généralisation qui en est faite à l’ensemble des filières « élitistes ». C’est peut-être vrai pour les IEP, hautes études commerciales etc… mais tout a fait faux en ce qui concerne les filières scientifiques, et donc une grande partie des cadres et dirigeants. Salutations

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  4. Nicolas
    Nicolas dit :

    La discrimination positive permet donc surtout d’éviter la remise en question des inégalités créées par le système qu’elle prétend équilibrer tout en ayant l’air de vouloir changer les choses

    C’est une affirmation non démontrée ! Je vais développer le raisonnement inverse. La discrimination positive permet de favoriser une mixité sociale qui n’est pas assurée par le système. Elle permet l’émergence d’une classe moyenne qui va influencer positivement la société.

    L’exemple du dentiste noir est très intéressant, parce qu’il peut se retourner. C’est précisément parce que la discrimination positive présente des effets pervers (dévalorisation implicite) qu’il est dans l’intérêt de ceux qui en bénéficie de ne pas s’en contenter et de remettre en question les vraies causes des inégalités. Dans une société idéale, il n’y a pas de discrimination positive et tout le monde le sait !

    Dans un premier temps, les lois sur la discrimination positive montrent une réelle volonté politique de favoriser la cohésion nationale. J’aborde là l’aspect plus politique du problème. Il faut qu’il y ait des engagements pour lancer un message fort à la population. Travailler sur les causes est un travail de longue haleine : quand obtiendra-t-on des débuts de résultats ? Dans 10, 20, 30 ans ? Comment prouver qu’on est réellement attaché à lutter contre les discriminations quand le discours public fait aussi intervenir des gens (nombreux) qui affirment que les jeunes ne s’insèrent pas parce qu’ils ne le veulent pas, que les chômeurs (plus nombreux dans les ZEP) le sont parce qu’ils préfèrent vivre des allocations ? Les analyses de bonne volonté comme les vôtres viennent alors choir lamentablement aux pieds de ceux qui font tout pour culpabiliser les victimes des inégalités.

    Enfin, je finis par le fait que même en présence de discrimination positive, les gens comme vous seront toujours là pour demander qu’on travaille sur les vraies causes, renforcés dans leur conviction par le fait que la discrimination positive a effectivement des effets pervers sur lesquels il faudra travailler. Je pense donc à l’opposé de vous que la discrimination positive précipite la remise en question des inégalités du système.

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