Le petit dernier a fait une poussée de croissance? Vous avez brûlé la table en formica héritée de votre grande tante? Vous en avez marre de manger par terre?
Heureusement, Ikéa est là!

Ma grand-mère ayant ruiné un ressort du transat qui lui tient lieu de fauteuil de relaxation depuis des temps immémoriaux, j’ai décidé de lui faire profiter du confort de la civilisation moderne en lui offrant un fauteuil Ikéa!
En des temps plus reculés, j’aurais fait le tour des artisans du coin, et me serais endettée sur 3 ans pour l’achat d’un bon gros fauteuil de salon, taillé dans du chêne massif de la forêt du Troncet, rembourré d’énormes coussins revêtus de fleur de cuir. Mais au lieu de ça, nous nous lançons dans un hasardeux périple de 2 heures de route jusqu’au magasin le plus proche et optons pour le charme épuré du confort scandinave.

Ikéa est à l’ameublement ce que la FNAC est à la culture : la nécessaire déclinaison démocratique d’une aspiration petite bourgeoise.

On peut se poser la question de savoir comment en quelques dizaines d’années, un petit vendeur suédois est devenu le dealer de meubles le plus connu de la planète, mieux, un phénomène de société. Lors de ma visite à Moscou fin 1999, la grande question qui agitaient les Européens expatriés dans la capital russe était de savoir comment surmonter les obstacles administratifs pour favoriser l’implantation rapide d’un magasin Ikéa[1].
Plus près de nous, cet été, par un de ces étranges concours de circonstances que je ne tente même pas de m’expliquer, je me suis retrouvée avec 2 suédois à ma table, une mère et son fils. Après les quelques minutes de flottement nécessaires à une première rencontre en terre lointaine entre personnes qui ne partagent que l’anglais comme mode d’expression, je vis soudain leurs visages s’éclairer. Ils détaillèrent longuement ma salle à manger, puis, désignant la bibliothèque, la table, les chaises, les étagères, ils s’exclamèrent : "Ikéa"! Nous venions de trouver un langage commun, un environnement à priori hostile devenait hospitalier, ils pouvaient se détendre, ils étaient bien chez eux.

Ikéa n’est donc pas un simple marchand de meuble, c’est un concept meta-marketing, un langage universel, une réappropriation de l’espace. Ikéa, c’est l’art et la manière de faire entrer un 2 pièces-cuisine dans une studette.
Bibliothèque Billy ou le célèbre fauteuil Poäng, l’Ikéa-génération a ses codes, ses références kabbalistiques. C’est aussi l’accessoire qui tue comme le presse-aïl Koncis, le seul du marché qui le laisse pas la gousse se tirer par les côtés ou la gamme de moulins à épices, les moulins qui broient réellement ce que l’on met dedans. Il y a de la poésie dans ces sonorités venues du froid
Plus encore, Ikéa est le lieu où la 2D a triomphé de la 3D, où le meuble d’exposition est compressé, projeté, et transformé en une plaque. La force d’Ikéa, c’est de transformer le meuble en objet de consommation courante, de lui retirer son relief, de le rendre transportable.

Ikéa est donc LA grande sortie familiale, avec son air de jeux, son restaurant aux boulettes de rennes inimitables, ses gadgets, et son mobilier international. C’est l’espace où s’affiche l’intimité des citadins, où les jeunes couples construisent leur rêve d’une vie à deux, où les étudiants fauchés trouveront l’accessoire qui habillera leur dénuement zen, où le petit bourgeois accédera à la petite touche de modernité design.

Mais le meilleur, chez Ikéa, le grand raccourcis de l’humanité urbaine, c’est l’aire de chargement!

C’est le moment précis où le rêve de confort et de coocooning sombre dans le cauchemar. C’est la mine atterrée des jeunes tourteraux qui découvrent avec effroi que même aplatie, la bibliothèque Billy fait tout de même 2 mètres de long, ce qui excède largement les capacités de la C3, même transformée en break. On pousse, on tourne, on avance les sièges avant, rien n’y fait, la voiture n’est pas un camion, le colis dépasse lamentablement. Alors qu’elle commence vaguement à pleurer en suggérant d’emprunter un camion à ces prévoyants Suédois, il évalue l’habitacle d’un air morne, réfléchit aux 2 heures de route supplémentaires qu’un aller-retour en camion impliquerait, rogne encore quelques centimètres à l’avant, envisage de lourder femelle et mobilier, sort la corde qu’il avait amenée au cas où… ficelle le colis encombrant et le hayon entre-ouvert et décrète le départ après plus d’une demi-heure de lutte acharnée. Je les regarde partir, elle, les genoux sous la gorge, lui, le volant dans le bide. Je pense à leur interminable retour de contorsionnistes, aux deux bonnes heures de montage qui les attendent et leur souhaite intérieurement bonne chance. Je me demande enfin, combien de couples dépourvus de ce mythique compas dans l’oeil ont vu leur histoire d’amour s’enliser inéluctablement sur cette aire de chargement du magasin Ikéa?

Notes

[1] quiconque a eu l’occasion de se confronter à la conception de l’ameublement de bon goût selon un Moscovite (rococo-kitsh flamboyant et étincellant) ne peut que comprendre une pareille hystérie pro-suédoise!