L’humanité se divise en deux camps bien distincts que tout oppose irrémédiablement.

La ligne de fracture passe très précisément au milieu de la table de ma salle à manger : d’un côté, les trempeurs, de l’autre ceux qui ne trempent pas. Quelques fâcheux pourraient toujours opposer à cette fulgurance venue d’une longue et récurrente observation des moeurs de mes contemporains qu’il existe au moins une troisième catégorie, celle de ceux qui n’ont rien à tremper du tout. Le fait de n’avoir pas accès à la nourriture n’est pas une vocation, une nature, une irrésistible inflexion de l’être, mais un terrible et inacceptable concours de circonstances qui plonge dans la détresse tant les trempeurs nés que ceux qui ne trempent pas. A partir du moment où un être humain a normalement accès à la nourriture, automatiquement, il choisit son camp, et il y reste, jusqu’à son dernier souffle.

A ma gauche, les trempeurs!!!

Que le liquide soit froid ou bouillant que l’aliment soit sec ou mou, ils trempent invariablement. Ce sont les inconditionnels du pain suintant, des yeux de beurre à la surface du chocolat chaud. Ils aspirent bruyamment la matière imbibée, tout en laissant s’échapper d’inappropriées rigoles grasses de la commissure de leurs lèvres toutes crispées dans l’effort d’aspiration.
Régulièrement, tel un iceberg se détachant de la banquise, une patte-mouille de tartine dégorgeante se désolidarise de l’ensemble tremblotant pour venir choir bruyamment dans le bol du trempeur. Bol dont la vue n’évoque de désastre et vague répulsion tant il est encombré de nappes huileuses dignes d’un Prestige du pauvre et de débris en voie de désintégration divers et variés. Les plus intégristes, habitant souvent au bord de la mer du Nord, coulent régulièrement un cargo de camembert dans un océan de café brulant…

A ma droite… les esthètes!

Victime le plus souvent du voisinage gloutonnant du trempeur, le non-trempeur se distigue par son amour des goûts et des textures. Pas d’échouages intempestifs, pas de mouillettes gélatineuse, pas de déglutition tonitruante, le non-trempeur est un puriste. Il apprécie plus que tout les contrastes : le croustillant de la croûte du pain avec le moêlleux de la mie, la chaleur du liquide frémissant avec le froid du beurre de la tartine, le craquement de la biscotte, la saveur de la confiture… chaque saveur se détache avec précision de l’ensemble pour ensuite se fondre dans la symphonie finale des contrastes. Le non-trempeur est un mandibulaire : il happe, il croque, il mastique, il broie, nulle facilité dans son repas!

J’ai longtemps pensé que la scission entre trempeurs et non-trempeurs était purement dynastique : chaque famille transmettant ses techniques de nourrissage à sa progéniture par la voie de l’exemplarité.
Le problème naît de la rencontre d’un trempeur avec un non-trempeur. Peuvent-ils réellement s’aimer, vivre ensemble, avoir des enfants ensemble? En tant que membre de la meilleure de ces deux moitiés, j’ai toujours pensé qu’il me serait impossible de partager mon déjeuner avec un trempeur. Mais voilà, le cœur a ses raisons que la raison ignore… Je dirais à sa décharge qu’il a fait le choix nécessaire mais nutritionnellement discutable de se contenter de liquide pour son petit-déjeuner. De la sorte, la cohabitation s’avère plutôt aisée…

Mais un jour l’enfant paraît…

Dans l’idée que l’adhésion à l’un des deux camps se fait forcément par imitation, et sachant que le père est un trempeur non pratiquant, j’ai pensé que, naturellement, notre fille serait une esthète, comme sa mère. Ne voyant jamais personne draguer son bol à la recherche d’une tartine-Titanic, il était impensable qu’il en fut autrement.
Vous imaginez donc ma stupéfaction quand l’autre jour, j’ai vu distinctement ma fille plonger son biscuit dans son verre de jus d’orange!
" Ben voyons, qu’est-ce que tu fais? Ça ne se fait pas ça! Tu nous as déjà vu faire ça à table? "
L’enfant est jeune, c’est une maladresse. Mais hier, j’ai bien du me rendre à l’évidence : ma fille est une trempeuse-née! Elle a volontairement plongé sa brioche dans son lait, en a perdu la moitié dedans, et a déglutit le reste, dans un ruissellement lacté qui a noyé son petit menton.

L’humanité se divise en deux camps bien distincts et ce soir, je me sens bien seule dans mon coin retranché de la table familiale!