C’est un homme qui s’accroche au bord de la falaise, les deux pieds pendants vers l’abime dont il sait qu’il est insondable et froid. Il ne tient plus que par la pulpe de ses doigts, il sait qu’il finira par lâcher, inéluctablement, il pleure, il gémit, il crie, parfois, mais il tient, encore et encore.

Je lui tiens le bras, doucement, pour ne pas lui faire mal. Je soutiens son regard quand ses yeux vagues accrochent les miens, je sens sa peur, immonde, et je sais que je n’ai pas de mots de consolation pour lui. Ces dernières semaines, le temps l’a rattrapé, sauvagement, et lui a plaqué sa peau tavelée sur le crâne. Il est comme un grand oiseau inquiet, perdu. Parfois il sourit. Parfois il éclate en sanglots. Puis il repose la même question. Puis il oublie. Puis il se souvient. La succession des émotions traverse son visage comme l’ombre des nuages de printemps sur la lande battue par les vents.

Tout ce qu’il est, tout ce qu’il a été, tout s’effondre et se dilue et pourtant, il n’oublie jamais de lutter, de tenir. Juste encore un peu de temps.

J’ai toujours pensé qu’avoir la foi trouvait sa récompense vers la fin, qu’elle chassait les doutes, la peur et les incertitudes. Les regrets aussi, sans doute. J’en parlais l’autre jour avec Marie qui a travaillé un bon moment en soins palliatifs :

Et bien justement, c’est tout l’inverse qui se produit, c’est comme si eux [les cathos] savaient ce qui les attendait. Le pire que j’ai vu, c’était un vieux curé. Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi terrorisé que lui.

Ni réconfort ni consolation… finalement, je regrette moins d’être réfractaire à la religion. La vie éternelle ne semble pas moins foutre les jetons que le néant des matérialistes athées, mais en plus, elle réclame sans cesse des preuves de soumission de son vivant et justifie régulièrement la résignation à l’indigne et à la politique du pire.

Je repense à sa sœur, enterrée il y a tellement peu de temps qu’on n’arrive même pas à savoir s’il a vraiment compris qu’elle était déjà partie. J’aurais voulu la connaitre jeune. J’aurais voulu me nourrir de sa force tranquille et de son humour féroce. Une belle personne. Une vie plutôt discrète qu’elle avait aimée, une famille qu’elle avait construite tout autour d’elle puis au-delà d’elle et dont j’ai pu mesurer l’ampleur et la cohésion lors de ses obsèques. Elle avait vécu selon ses convictions, elle avait connu les grandes joies et les douleurs indicibles qui font une vie humaine et puis, un jour, elle avait décidé que c’était assez, elle avait assez vécu. Bien sûr, comme elle était aussi catholique, elle n’avait rien précipité, elle avait seulement attendu son tour, avec juste une petite pointe d’impatience. Elle était assez désappointée de voir les années s’écouler et rien ne lui arriver. Alors, pour occuper le temps, elle prenait des nouvelles des uns et des autres, elle reconstituait patiemment l’écheveau sans cesse grandissant de sa descendance et elle racontait ses histoires à qui voulait bien les écouter.
J’ai toujours été plutôt bon public.

Elle est partie comme elle a vécu. Elle a dit : bon, faudra pas en faire toute une histoire!, et elle est morte dans la nuit.

Ma fille a peur de voir les vieillards mourants. Elle craint de ne plus se souvenir que de leur agonie. À présent, j’ai déjà vu quelques morts, j’en ai même photographié, comme une question sans réponse.

En fait, on se souvient plutôt des belles choses, des bons moments. On se souvient d’une balade, d’un bon repas, d’un bon rire. On peut même parfois se souvenir de choses que l’on n’a pas vécues. Là, j’ai retrouvé une photo de lui qui date d’avant moi. J’en ai retrouvées plein, de ces photos de familles non datées, non légendées, souvent même mal cadrées et pas très intéressantes en soi. Mais j’aime bien celle-là, parce qu’elle montre quelqu’un que je n’ai jamais connu, quelqu’un de facétieux, presque insolent dans une pose surjouée et cocasse. Et une autre, aussi, mais que j’ai prise, il y a tellement longtemps que je ne m’en souviens presque plus. Elle est plutôt réussie alors qu’elle n’est qu’une mise en scène pour l’album de famille. Ce qu’elle raconte n’existe pas et n’a jamais existé, mais en même temps, parce que je l’ai photographié comme cela, à ce moment-là, c’est comme si j’avais attrapé un écho d’une réalité parallèle où cette histoire se serait mieux racontée. Et j’aime bien cette fiction. Elle fait tellement plus vrai que cet autre récit infiniment triste d’incommunicabilité, de barrières à jamais impossibles à franchir.

À moins que ce cliché n’ait pu anticiper ce que les jours sombres actuels sont peut-être en train de réussir : rapprocher les êtres dans la peine, la peur et la douleur avant de les séparer définitivement.